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19.05.2019 à 21 H 43 • Mis à jour le 19.05.2019 à 21 H 43
Par

Donald Trump, fauteur de crises

ANALYSE La méthode du président américain, héritée de ses années d’agent immobilier, consiste à semer le chaos pour tenter d’en récolter les fruits pour lui-même. Jusqu’ici, de la Corée du Nord à l’Arabie saoudite en passant par le Venezuela et la Chine, cela aura produit plus d’échecs que de succès. Notre tour d’horizon en huit étapes

S’il fallait tenter de définir la politique étrangère de Donald Trump, on pourrait dire qu’elle tient peut-être à une question de moustaches. Autant dire à rien du tout. Un incident, un coup d’humeur, un mauvais tweet. C’est ainsi que John Bolton, l’über-faucon, reliquat de l’ère Bush junior, et actuel va-t-en-guerre contre l’Iran avait été recalé du premier casting de l’administration Trump : parce que le président aime les hommes glabres.


On aurait pourtant tort de s’arrêter à une question de pilosité. Car derrière les idiosyncrasies et les emportements de l’actuel hôte de la Maison Blanche, il n’y a pas de méthode ni de politique étrangère bien définie comme les aiment les amoureux des catégories (« réaliste »« néoconservatrice », « isolationniste »…), mais il y a des effets de bord qui s’avèrent extrêmement tangibles.


La manière de faire de Donald Trump, comme l’ont décrit ses biographes et ceux qui l’ont accompagné durant ses décennies de promoteur immobilier, est de semer le chaos à tout crin pour, ensuite, récolter ses propres bénéfices. Malheureusement, ce qui fonctionnait (ou pas toujours) à New York ne déstabilisait au pire que la bulle de la bonne société de Manhattan et les pauvres en quête de logement.


Lorsque cela commence à s’appliquer au fragile équilibre international, les conséquences peuvent déstabiliser des pays, des systèmes d’alliance, des économies et des populations, au risque de provoquer des guerres.


Iran

L'Iran s'est retiré de deux des accords signés à Vienne. Archives TIC


Comme l’a exprimé récemment ancienne conseillère de George W. Bush à propos des récents bruits de bottes de Washington à l’égard de l’Iran : « N’avons-nous rien appris de la décennie précédente et de la guerre en Irak ? » Au début des années 2000, même les opposants les plus farouches au renversement de Saddam Hussein n’avaient pas imaginé une telle déstabilisation de l’Irak, avec l’essor de l’État islamique et le trou noir syrien : un conflit de huit années avec des millions de réfugiés et déplacés, impliquant aussi bien la Russie que l’Iran, les djihadistes que les puissances occidentales.


Aujourd’hui, la simple perspective d’attaquer l’Iran, un pays quatre fois plus grand, trois fois plus peuplé et bien plus uni, devrait suffire à modérer les ardeurs de n’importe quel stratège en chambre. Pourtant, cela ne semble pas détourner certains au sein de l’administration Trump, principalement le conseiller à la sécurité nationale John Bolton, de brandir, de nouveau, la perspective d’une guerre au Moyen-Orient.


Il ne s’agit peut-être que de bluff, mais lorsque celui-ci s’exerce à coups de porte-avions, de bombardiers et de “fuites” du Pentagone sur les plans de déploiement de 120 000 soldats, il y a de fortes chances que l’adversaire, en l’occurrence Téhéran, réponde de manière similaire, avec ses propres moyens, asymétriques.


L’Iran est une vieille obsession des conservateurs américains (et de quelques démocrates) depuis la Révolution islamique de 1979 et la « crise des otages » qui s’est ensuivie. Malgré les efforts de Barack Obama et de son équipe pour entamer une nouvelle phase des relations entre Washington et Téhéran, ceux-ci ont échoué.


D’abord à cause du propre dogmatisme des dirigeants religieux iraniens. Ensuite, parce que le traité de Vienne sur le nucléaire iranien n’a jamais été « vendu » aux États-Unis pour ce qu’il était : un accord visant à retarder la capacité de la République islamique à se doter de la bombe atomique, et non un étouffoir à toutes les ambitions iraniennes. Par conséquent, même en respectant l’accord, Téhéran n’a pas changé son discours d’un iota et a poursuivi le développement de ses intérêts dans la région moyen-orientale, ce que les Américains n’acceptent pas.


En dénonçant en mai 2018 le traité de Vienne et en renforçant progressivement les sanctions économiques contre l’Iran, Trump s’est placé dans la position de l’agresseur, persuadé qu’il va faire plier les mollahs, eux qui ont une vision millénariste de l’Histoire et qui ont déjà connu bien pire notamment dans les années 1980 lors de la guerre contre l’Irak.


Comme si cela ne suffisait pas, il a fallu que John Bolton et son comparse du département d’État Mike Pompeo montent au créneau en ce début mai 2019 en demandant au Pentagone de préparer un plan de riposte à une attaque iranienne, en ordonnant l’évacuation de l’ambassade américaine à Bagdad, en expédiant un porte-avions et des bombardiers dans le Golfe persique, et en faisant grand cas de photos montrant le chargement de missiles iraniens à bord de felouques pour une destination inconnue.


Bref, tout cela ressemblait fort à l’agitation de 2002-2003 à Washington visant à préparer le terrain pour l’invasion de l’Irak. Il a fallu attendre jeudi 16 mai pour que Trump lui-même fasse passer le message à ses « faucons » : il ne désire pas de confrontation avec l’Iran.


Le même jour, à Paris, un diplomate français spécialiste des États-Unis confiait : « Je ne crois pas que Trump souhaite une véritable confrontation avec l’Iran. Comme il l’a montré depuis le début de son mandat, son instinct le pousse davantage à rapatrier les troupes américaines qu’à en envoyer au combat. Le problème, c’est qu’il laisse les plus excités de ses conseillers parler à tout vent. Ses véritables intentions deviennent illisibles. C’est peut-être un atout pour des négociations immobilières mais sur le plan de relations internationales, cela crispe tout le monde, en particulier les Iraniens qui sont déjà, par nature, tendus. »


Corée du Nord

Kim Jong-Un entouré des apparatchiks du pouvoir nord-coréen. REUTERS


Donald Trump a imaginé que cette stratégie du chaos pouvait fonctionner avec le dictateur coréen Kim Jong-un. Après que les deux hommes eurent échangé des insultes de bas étage par réseaux sociaux interposés, ils ont fini par se rencontrer à deux reprises en 2018 et 2019, le président américain ne ménageant pas sa peine pour flatter régulièrement son nouvel interlocuteur. Mais derrière la symbolique de ces poignées de main inédites, rien n’a véritablement débouché.


Plusieurs diplomates américains ont fait savoir depuis que, hormis les réunions au sommet à Singapour puis Hanoï, rien n’avait véritablement été préparé, côté Washington, pour baliser le terrain des négociations et d’une éventuelle normalisation. Trump s’est autopersuadé qu’en “offrant” comme un cadeau une rencontre à son homologue Kim Jong-un, et en lui faisant miroiter l’espoir d’un allègement de l’embargo international, ce dernier accéderait à toutes les demandes américaines (notamment celles concernant le déploiement de missiles de longue portée et la possession de l’arme nucléaire).


Il n’en a évidemment rien été. Le sommet d’Hanoï a été interrompu avant la fin et, quelques semaines plus tard, la Corée du Nord a repris ses tests balistiques. Ce que la Maison Blanche avait envisagé comme un succès sans précédent qui validerait l’approche “trumpienne” de la diplomatie s’est avéré un échec, le chaos ne provoquant au final que du chaos.


Venezuela

Juan Guaidó,président auto-proclamé du Venezuela. FEDERICO PARRA/ GETTY IMAGES


Là encore, l’entourage de Trump ne semble pas avoir retenu les leçons du passé récent. En 2002, les États-Unis s’étaient mordus les doigts d’avoir soutenu le coup d’État avorté contre Hugo Chavez, offrant ainsi des années de propagande gratuite à ce dernier.


Aujourd’hui, alors que tout laisse à penser que son successeur Nicolás Maduro est en train de discréditer ce qui reste du chavisme et de perdre lentement le pouvoir, Washington a choisi de soutenir sans aucune hésitation Juan Guaidó, le président autoproclamé du Venezuela. Trump a ressorti du placard Elliott Abrams, un ancien de la croisade anticommuniste des années 1980 en Amérique du Sud, pour appuyer Bolton et Pompeo sur ce dossier.


Tout ce beau monde s’est réjoui, le 30 avril dernier, lorsque Guaidó a lancé l’« Opération liberté », qui a fait long feu dans la journée lorsqu’il s’est avéré que l’armée vénézuélienne refusait de changer de camp. Quelques jours plus tard, Trump en a été réduit à pester contre Bolton qui désire « l’entraîner dans une guerre » dont il ne veut pas.


Le résultat est qu’au lieu de laisser le régime vénézuélien se nécroser, les Américains (et les Européens, dont Emmanuel Macron, qui lui ont emboîté le pas) ont fait de Maduro une victime de « l’impérialisme » et de Guaidó une figure compromise, qui ne semble pouvoir parvenir à ses fins qu’avec l’appui de l’étranger.


Arabie saoudite

Donald Trump brandit un panneau montrant les bénéfices pour les États-Unis des ventes d'armes à l'Arabie saoudite, en présence de Mohammed ben Salmane à la Maison Blanche en mars 2018. © Reuters


Le même type d’activisme en faveur d’une figure contestable s’est exercé à l’égard du prince héritier Mohammed ben Salmane (surnommé MBS). On a beaucoup dit que le gendre de Trump, Jared Kushner, avait sympathisé d’emblée avec le jeune dirigeant saoudien, mais il existe depuis des décennies un tropisme pro-saoudien au sein du parti républicain aux États-Unis.


Obama avait écarté le Royaume de ses axes politiques, estimant que la rigidité sociétale et la complicité souterraine avec le terrorisme islamique causaient davantage de problèmes qu’ils n’en résolvaient.


Mais, dès l’arrivée de la famille Trump, ces préventions ont été balayées et Washington a misé toute sa diplomatie moyen-orientale sur MBS, qui a su parfaitement flatter la famille Trump en promettant des milliards de dollars de contrats (qui ne se sont toujours pas matérialisés).


Le problème est que le prince s’avère un autocrate de la pire espèce : répressif, impulsif, mal préparé, violent. Qu’il s’agisse de la guerre au Yémen, du rapt du premier ministre libanais ou de ses projets délirants de développement économique, il accumule les échecs. Le pire (jusqu’à présent) a été atteint avec le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, commis avec autant d’incompétence que d’arrogance.


Le soutien indéfectible de l’administration américaine s’est trouvé ébranlé face à cet événement et ce qu’il révélait au grand jour du cheval sur lequel la Maison Blanche a misé toute sa cagnotte. Mais ce n’est pas pour autant que Trump a décidé de modérer son appui, d’autant que le président s’est mis en position d’être redevable à MBS dans sa propension à vouloir renverser la table au Moyen-Orient.


Israël-Palestine

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou se préparant au meeting de Trump mardi 14 février 2017 à Washington. GPO


Cela n’est nulle part aussi visible que dans le dossier israélo-palestinien. En se rangeant complètement et sans plus d’ambiguïtés aux côtés du gouvernement de Benjamin Netanyahou, les États-Unis ont entériné le sacrifice d’un État palestinien digne de ce nom. Ils sont appuyés en sous-main par l’Arabie saoudite qui promet de mettre la main au portefeuille pour faire accepter le deal aux Palestiniens et au reste du monde.


Mais l’alliance de Washington, de Riyad et de Tel-Aviv est le pacte du fait accompli et de la coercition, qui est typiquement le modèle de politique qui échoue en permanence sur le long terme dans cette région du monde, nourrissant les griefs et entretenant les haines tenaces.


La Russie et l’Europe

Trump et Poutine en juillet 2018. EPA


Même si l’on écarte les soupçons de collusion et d’influence russes dans l’élection de Donald Trump en 2016, il n’en demeure pas moins que le président américain a été constant dans sa courtoisie à l’égard de Vladimir Poutine et ses piques à l’encontre des différents dirigeants européens. Comme s’il jouait en permanence la Russie contre l’Europe.


C’est certes une vieille approche de la diplomatie américaine que d’affaiblir l’Union européenne, en aiguisant les divisions entre ses membres (Bush et Obama par exemple ont beaucoup caressé dans le sens du poil les nations est-européennes au détriment de leurs voisins), mais c’en est une autre que de promouvoir, au moins symboliquement, Moscou face à Bruxelles.


Les menaces perpétuelles de Trump contre l’OTAN, ses encouragements au Brexit et ses saluts amicaux à Viktor Orbán ou aux dirigeants polonais semblent décalqués sur les ambitions de Poutine qui, lui aussi, est passé maître dans l’instillation du chaos. À la seule différence que le Russe sait très bien quelle vision du monde il défend et promeut (la sienne, autoritaire), alors que l’Américain semble tout excité à l’idée de marquer contre le camp des démocrates libéraux.


Chine

Trump à la Une de la presse chinoise en janvier 2017. REUTERS


Suivant cette logique, Donald Trump aurait parfaitement pu s’accorder avec Pékin. Sauf qu’au nom de son programme « America First », il s’est lancé dans une guerre commerciale avec la Chine d’autant plus déstabilisante qu’elle se joue en parallèle de négociations entre les deux pays et que le président américain prend un malin plaisir à l’attiser publiquement à coups de tweets lapidaires.


« On dirait que Trump ne prend pas la mesure de ses provocations qui posent un double problème, estime le diplomate français déjà cité. D’une part sur le plan commercial, où ce type de discussion est incroyablement technique  d’autre part dans sa manière d’appréhender les Chinois qui détestent la publicité et le risque de “perdre la face”. »


Là encore, la méthode du chaos qui vise à embrouiller l’adversaire sur ses propres intentions fonctionne peut être bien lors d’une négociation immobilière, mais elle n’amène que la défiance quand il s’agît de discuter avec les dirigeants chinois.


Toute la stratégie occidentale depuis un quart de siècle, qui vise à contrer la concurrence chinoise en essayant d’arrimer Pékin au système international de règles commerciales, est fragilisé par Trump qui, pour pouvoir parader devant l’électeur du Midwest à coups de slogans qui ne se traduisent pas forcément dans l’économie réelle du pays, prend le risque de se faire claquer la porte au nez par la Chine.


Climat

Trump a mis fin à l'Accord de Paris. AP


Le retrait de l’accord de Paris sur le climat a été un de premiers actes du président américain en prenant ses fonctions. Si la portée réelle de cette décision n’est pas si dommageable du fait que les Américains, au niveau local et entrepreneurial, se sont engagés dans la transformation de leur production et consommation d’énergie (la volonté trumpienne, par exemple, de réhabiliter les mines et les centrales à charbon a échoué), le modèle offert par le plus gros pollueur au monde est catastrophique.


Les décisions anti-environnementales prises au Brésil par Jair Bolsonaro découlent directement des régressions de l’administration américaine. Les tergiversations des constructeurs automobiles mondiaux sur le développement de véhicules moins polluants résultent des normes écologiques américaines revues à la baisse…


Quelles que soient l’issue des actions entreprises par Donald Trump depuis deux ans, et quelles que soient leur permanence ou non, la Maison Blanche aura montré combien il est facile de déstabiliser un monde de plus en plus fragile et interdépendant.


Face à cette agitation débridée, la politique étrangère de George W.Bush et Dick Cheney dans les années 2000 risque d’apparaître rétrospectivement comme d’une grande prudence et d’un grand respect des normes internationales.

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