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#Histoire
21.03.2016 à 14 H 42 • Mis à jour le 21.03.2016 à 15 H 57
Par

Et si Othello était Marocain ?

HISTOIRE. A l’occasion des 400 ans de la mort du plus célèbre dramaturge anglais, une question lancinante titille toujours les plus érudits de ses historiographes. William Shakespeare s’est-il inspiré de l’ambassadeur du Maroc à la cour de la reine Elisabeth pour créer un de ses plus tragiques personnages, annonciateur du choc Orient-Occident ?

« Pourquoi Shakespeare a-t-il écrit une tragédie conjugale sur la jalousie en donnant au mari les traits d’un Maure ? La couleur d’Othello est-elle une mystification ou la clé qui permet de découvrir les significations les plus cachées de la pièce ? », s’interrogeait récemment, l’écrivain Isaac Butler dans Slate.


Le sultan saâdien Ahmed al-Mansour Eddahbi dans les jardins du palais El Badiî à Marrakech. Minuature ottomane, 17ème siècle.

Il faut compulser les grimoires de l’histoire anglaise pour découvrir un indice de taille dans ce choix pour le moins iconoclaste. En l’an de grâce 1600, la troupe de Shakespeare s’est produite à la cour de la reine Elisabeth d’Angleterre pendant le séjour d’un émissaire très peu commun : l’ambassadeur du Maroc, Abd al-Wahed ben Massoud ben Mohammed al-Annouri. (al-Anoun, selon certaines sources).




A l’automne de la même année, Al-Annouri, fraîchement arrivé à Londres muni des lettres de créances du sultan saâdien Moulay Ahmed al-Mansour Eddahbi, s’est fait tirer le portrait, faisant de lui le premier musulman à avoir posé pour une peinture en Angleterre. Ce qui signifie pour Butler, que Shakespeare a très bien pu monter sur les planches devant lui. D’ailleurs, Shakespeare a sans doute commencé à écrire Othello l’année d’après, et l’a interprété pour la première fois en 1604.




Le portrait énigmatique
d’une superstar de l’époque

Reproduction d'une peinture élisabéthaine de l'ambassadeur marocain qui a visité la reine Elizabeth I d'Angleterre en 1600 dans le but de proposer une alliance anglo-marocaine contre l'Espagne catholique. L'original appartient à la collection privée de l'Université de Birmingham.
« Il y a sûrement eu un genre de défilé public. Les gens qui n’avaient jamais vu un musulman, jamais vu un Maure, en ont probablement vu pour la première fois au cours de cette visite. »
Katie Sisneros
Doctorante à l’University of Minnesota

Le tableau en soi est une énigme, précise le Guardian qui souligne que l’art du portrait de la période élisabéthaine, est plutôt associé à l’imagerie d’aristocrates anglais blêmes, et blancs becs. « Son peintre et sa provenance étaient inconnus jusqu’à son apparition à une vente de Christie en 1955, quand il a été acheté, puis revendu à son propriétaire actuel, l’Institut universitaire de Shakespeare de Birmingham ». Il dépeint Al-Annouri vêtu d’un long qamis sous un selham noir et portant fièrement un turban de lin blanc. Un cimeterre d’acier richement décoré, un nimcha typique du Maghreb, est ceint à sa taille. Son regard perçant devise son vis-à-vis, défiant et confiant à la fois, peut-être même légèrement amusé. Il est humble serviteur basané de son sultan, mais aussi son ambassadeur –  peut-être même un de ses plus courageux guerriers – ayant gagné une haute stature dans les affaires diplomatiques. Les inscriptions sur le tableau en révèlent le rang. L’œuvre est datée de 1600, et le désigne de son nom anglicisé, indique son âge, 42 ans, et renseigne sur son titre, celui de « légat du roi de Barbarie en Angleterre ».


Selon Katie Sisneros, doctorante à l’University of Minnesota qui étudie les représentations des Turcs dans la littérature populaire anglaise, c’était une célébrité. « Il y a sûrement eu un genre de défilé public. Les gens qui n’avaient jamais vu un musulman, jamais vu un Maure, en ont probablement vu pour la première fois au cours de cette visite. », déclare-t-elle à Slate. « On peut deviner un peu du charisme et de la superbe de l’ambassadeur dans ce portrait peint en Angleterre à l’époque », ajoute Butler, qui le compare même à une « superstar », tant les Maures étaient « cool à l’époque ».


Toujours est-il que la relation entre l’Angleterre, l’Empire ottoman et les Maures était un sujet brûlant sous le reigne d’Elisabeth. Le dramaturge a donc pu être inspiré de la situation pour une histoire qui évoque un Maure, « la plupart des intrigues de Shakespeare étaient des adaptations et n’avaient rien d’original », rappelle Butler.


L’historien Jerry Brotton nous apprend qu’Al-Annouri avait débarqué en Angleterre à l’été 1600 à la tête d’une délégation marocaine de 16 hommes, des marchands, des traducteurs et des religieux, afin de conclure une alliance militaire entre les protestants et les musulmans. Un pacte entre les Tudors et les Saâdiens, contre leur ennemi commun : l’Espagne catholique. Son ambassade fût le point culminant d’un demi-siècle de relations anglo-marocaines. Une entente qui a permis un commerce florissant de salpêtre marocaine, utilisée pour fabriquer la poudre à canon, et de sucre en quantité,« qui a fait des ravages sur les dents de la reine Elisabeth », raconte Brotton. En échange, Londres livrait jusqu’à Marrakech, des cargaisons entières de coupons de tissus, de chiffonnerie, et surtout des munitions. Elle a conduit à une correspondance cordiale entre Elisabeth et Al-Mansour, et plus encore, la création de la Barbary Company de Londres en 1585, qui pris en charge l’expédition vers le royaume barbaresque de centaines de tonnes de marchandises.




Une proposition audacieuse
de la part du Maroc

L'ouvrage de Jerry Brotton This Orient Isle : Elizabethan England and the Islamic World, Allen Lane, Mars 2016, 384 p, décrit l’arrivée de l’ambassadeur du Maroc dans la capitale anglaise.
« Ce fut à n’en pas douter la première et la dernière fois qu’une confédération protestante et musulmane ait été proposée sur le devenir de Amérique latine »
Jerry Brotton
Ecrivain

Dans son ouvrage This Orient Isle : Elizabethan England and the Islamic World, Brotton décrit avec une rare précision l’arrivée de l’ambassadeur du Maroc dans la capitale anglaise. Lorsque le cortège d’Al-Annouri est arrivé à Londres en plein mois d’août de 1600, il a été reçu par des marchands marocains établis dans la cité. Ils lui ont mis à disposition une maison sur le Strand, où l’ambassade s’est établie durant près de six mois, provoquant tantôt la frayeur, tantôt l’étonnement de nombreux londoniens. Il a été écrit qu’ils « sont étrangement accoutrés, comme l’est leur comportement ». Le chroniqueur de la ville, un certain John Stow, a observé qu’ils « ont mis à mort leur bétail dans leur maison » et qu’ils « tournent leurs visages en direction de l’est, quand ils tuent toute chose. Ils utilisent des chapelets de perles quand ils prient leurs saints ». Le mémorialiste des célébrités de l’époque, John Chamberlain, pensait qu’il était « un vaste honneur pour nous que les nations jusqu’à présent à distance, et de toutes les façons différentes, puisse se réunir ici pour admirer la gloire et la magnificence de notre Reine ». En quelques semaines, Al-Annouri a été présenté au public en présence de la reine, d’abord à Nonsuch Palace, puis à Oatlands. Là, l’ambassadeur du Maroc a fait une proposition remarquable à la souveraine : une alliance militaire entre le Maroc musulman et l’Angleterre protestante, dans laquelle les deux puissances pourraient alors « unir leurs forces contre le roi d’Espagne, leur ennemi commun », et reconquérir l’Espagne pour l’Islam. Encore plus audacieusement, Al-Annouri a proposé qu’ils « pourraient ensemble aussi arracher les Indes orientales et de l’Ouest à l’Espagne ».


« Ce fut à n’en pas douter la première et la dernière fois qu’une confédération protestante et musulmane ait été proposée sur le devenir de Amérique latine », conclut Brotton dans le Guardian, qui rappelle se faisant que la reine d’Angleterre avait été formellement excommuniée par le pape Pie V en 1570. Elle était donc libre d’ignorer ses édits interdisant le commerce chrétien avec les musulmans. Elisabeth s’empressa d’ailleurs de nouer des relations avec le Shah perse Tahmasp et avec le Sultan ottoman Murad III, dans une stratégie belliqueuse à l’endroit de l’Eglise catholique.


Comme Al-Annouri attendait le résultat de ces négociations dans les dernières semaines de 1600, son portrait a été peint pour commémorer la ratification imminente d’une alliance anglo-marocaine qui allait transformer l’équilibre des forces en Europe. Mais il devait en être autrement. Elisabeth a découvert que Al-Annouri était un morisque, un musulman d’origine espagnole, converti de force au christianisme, qui avait trouvé exil au Maroc. Elle a alors tenté de retourner Al-Annouri en lui proposant, à lui et à ses accompagnateurs, eux aussi morisques de rejoindre la lutte protestante contre l’Espagne. L’offre a semblé avoir provoqué une sorte de rébellion au sein de la délégation marocaine. Stow a rapporté que Al-Annouri, resté fidèle à Al-Mansour, a « empoisonné leur interprète, un Morisque né à Grenade », parce que celui-ci « s’est félicité de la proposition et de la générosité de l’Angleterre ». Les discussions ont de ce fait été rompues, et en février 1601 Al-Annouri était de retour au Maroc. Shakespeare n’a jamais eu l’occasion de jouer sa pièce devant son modèle supposé : la reine Élisabeth et le Sultan Al-Mansour moururent tous deux entre la visite d’Al Annouri et la première d’Othello, soit deux ans après le départ de l’ambassadeur.


« Avec le nouveau roi d’Angleterre, James I, la négociation d’un accord de paix avec l’Espagne mettra fin à la nécessité d’une alliance anglo-musulmane, consignant l’ambassade d’Al-Annouri dans une note historique embarrassante », écrit Brotton dans son ouvrage. Les relations entre le roi d’Angleterre et le Maroc étaient bien plus glacées que sous le règne de celle qui l’avait précédé sur le trône. « Le roi Jacques (James Stuart I) tente alors de revenir sur les avancées diplomatiques d’Élisabeth », explique Sisneros. Il était plutôt favorable à de nouvelles croisades.




Othello, un mutant qui annonce le choc des civilisations ?

Les acteurs ayant représenté Othello au fil des années (de g-à-d). Ira Aldridge, entre 1840 et 1863, l'Américain John Edward McCullough en 1878, le Russe Constantin Stanislavski en 1896, les Américains James Earl Jones en 1981 et Lawrence Fishburne en décembre 1995. SLATE/ Montage LE DESK

L'acteur américain Orson Welles peignant son visage de noir pour le rôle d'Othello en 1951. SLATE
Orson Welles sur le tournage d'Othello, à Essaouira sur les remparts de la Sqala de la Kasba, armée d'une batterie de canons portugais pointés vers l'Atlantique. De 1949 à 1952, le génie américain investit l'ancienne Mogador, mais aussi Mazagan, l'actuelle El Jadida, pour le tournage épique d'Othello. WESTCHESTER FILMS INC

« Les dramaturges élisabéthains étaient prompts à exploiter les ambiguïtés et les contradictions de ces alliances », explique Brotton. « Depuis la fin des années 1580, en commençant par Tamerlan de Marlowe le Grand, plus de 60 pièces de théâtre ont été réalisées avec des personnages, des contextes et des intrigues en lien avec l’Islam », ajoute-t-il. Comme les termes théologiques « Islam » et « musulmans » ne sont apparus en anglais qu’au 17ème siècle, les caractères définis par des termes tels que « Maures », « Sarrasins », « Turcs » et « Perses », ont prédominé dans plus de 40 pièces théâtrales réalisées en 1590. Un avis partagé par Sisneros : « Il n’y avait pas de mot pour musulman à l’époque. On disait Turk, Mosselman, Mohammedan [en français, turc ou mahométan; NDT], ce sont tous des synonymes ».


Shakespeare a suivi cette mode en décrivant un Maure, Aaron, dans Titus Andronicus (c. 1594), suivie d’une autre, Le Marchand de Venise, mettant en scène un noble prétendant, le prince du Maroc (1596).


Quatre ans plus tard, à quelques mois du départ annoncé d’Al-Annouri, Shakespeare a débuté Othello, cette fois avec le Maure comme son personnage central. « Les similitudes avec Al-Annouri sont frappantes », affirme Brotton. « Othello est un mercenaire, invité au cœur d’une communauté chrétienne pour combattre l’infidèle, mais qui est finalement expulsé sans ménagement ». Comme pour décrire un Al-Annouri insaisissable, son appartenance ethnique et sa religion sont obscures. Questionné sur son histoire, Othello répond : « L’ennemi insolent qui me saisit/ Pour me vendre en esclave  je disais / Ma rédemption et ma longue patience ».


Shakespeare pose délibérément plus de problèmes, qu’il ne fournit de réponses. « Othello peut avoir eu l’apparence d’un ex-musulman –il évoque son baptême dans la pièce– qui retourne progressivement vers un comportement correspondant aux stéréotypes appliqués aux musulmans », analyse Isaac Butler.


Une interrogation que reprend à son tour Jerry Brotton : « Othello est-il né musulman ou berbère polythéiste ? Qui est cet ‘ennemi insolent’,  les Turcs ? L’esclavage de son personnage le conduit à une conversion religieuse avant sa ‘rédemption’ au christianisme ? Si Othello s’est converti d’une religion à une autre, pourrait-il abjurer sa foi de nouveau ? »


Identité glissante, Al-Annouri est un nœud gordien pour la diplomatie de l’époque, qui permet à Shakespeare de manipuler les sentiments ambivalents d’un auditoire quant à la conclusion imminente d’une amitié anglo-musulmane. Il est ni horreur, ni admiration, mais les deux simultanément. Othello se sert de cette angoisse lorsqu’il interrompt une dispute entre ses hommes et leur demande : « Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous-mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans ? ».

Orson Welles (Othello) et Suzanne Cloutier (Desdémone) dans le film américain de Welles, Othello (The Tragedy of Othello : The Moor of Venice), réalisé au Maroc de 1949 à 1952. WESTCHESTER FILMS

Comme la pièce se conclut par la mort de Desdémone, sa jeune épouse, Othello rappelle aux Vénitiens horrifiés : « Et dites en outre qu’une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un Vénitien et insulter l’État, je saisis ce chien de circoncis à la gorge et le frappai ainsi (Il se perce de son épée). » Othello fait écho à l’idée qu’il « revient en arrière » lorsqu’il se suicide et décrit aux Vénitiens rassemblés comment il veut rester dans les mémoires.


Mais il demeure à la fois le converti mauresque, le protecteur de l’État vénitien, et le Turc redoutable, tuant l’hérésie en lui. Aussi, la tragédie d’Othello, le Maure de Venise, peut être lue comme un cauchemar sur l’impossibilité de la conversion et de l’assimilation. Dans sa chronique du Guardian, Brotton conclut par le parallèle de tragédies distantes de 400 ans, qui du siècle du barde anglais, nous renvoie aux évènements qui agitent le monde actuel : « L’ambiguïté profonde envers l’Islam que Shakespeare exploite dans Othello demeure en nous, elle est d’autant plus vivace pour les Marocains, les Turcs et les chrétiens, réunis dans le symbole tragique d’aujourd’hui, celui de la destruction du multiculturalisme cosmopolite à Alep ».

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