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#Football
26.11.2018 à 07 H 21 • Mis à jour le 26.11.2018 à 16 H 00
Par , et

Le Qatar utilise une ONG pour espionner ses rivaux

FOOTBALL LEAKS L’International Centre for Sport Security, une ONG basée à Doha, s’est fait un nom dans la lutte mondiale contre la corruption. Mais les Football Leaks révèlent la face cachée de cette association financée par l’État qatari qui collabore avec l’ONU, le Conseil de l’Europe ou la Sorbonne. En avril 2015, l’ONG a organisé la filature, à Lausanne, du parrain du sport mondial : le cheikh koweïtien al-Sabah

La scène est digne d’un roman d’espionnage. Elle a pour théâtre Lausanne, chef-lieu du canton suisse de Vaud et capitale du sport mondial, où se concentrent les sièges de 55 fédérations sportives internationales, du Tribunal arbitral du sport, ainsi que les bureaux du Comité international olympique (CIO).


Le 13 avril 2015, le CIO célèbre en fanfare le 100e anniversaire de son installation dans la « capitale olympique ». Deux hommes ont réussi à se faufiler au milieu des invités de prestige. Dix jours plus tôt, ils avaient manifesté leur volonté d’obtenir une carte de presse pour l’événement. Comme une simple couverture pour mener une opération de filature.


Ces hommes n’appartiennent à aucun service de renseignement, ne sont rattachés à aucune agence gouvernementale et n’ont pas le moindre mandat institutionnel. Non, il s’agit juste d’ex-grands flics en mission privée.


Fred Lord et Javier Mena sont tous les deux d’anciens agents d’Interpol, l’organisation internationale de police criminelle. Ils agissent cette fois dans le cadre d’une mission clandestine, baptisée « opération Hawk » (« opération faucon ») et conduite dans le plus grand secret par la direction de l’ICSS (Centre international pour la sécurité du sport), association à but non lucratif basée à Doha, la capitale du Qatar.


Ultraconfidentielle, la mission est financée directement sur le budget du président de l’ICSS, Mohammed Hanzab, un ancien lieutenant-colonel des forces armées qataries, qui prêche désormais les vertus de la lutte contre la corruption aux quatre coins du monde.


Grâce aux milliers de documents tirés des Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés l’EIC (voir boîte noire), Mediapart a pu retracer en détail cette opération hors-normes. Mais pour en comprendre les enjeux, il faut d’abord cerner ce que représente cette association anti-corruption, largement financée par le gouvernement qatari.


Car l’ICSS, fondée en 2010, reste un soft power méconnu alors qu’il se situe au cœur de la stratégie diplomatique du Qatar qui a fait du sport, et de la lutte contre la corruption — ou du moins l’interprétation qu’il en fait — un des moteurs de son influence.


Lors de son lancement, l’émirat « cherchait à être un acteur diplomatique important en investissant dans le langage universel qu’est le sport. Le président de l’International Centre for Sport Security (ICSS), proche de l’émir, a été missionné pour développer un centre pour protéger la sécurité et l’intégrité dans le sport, en créant aussi une vraie expertise sur l’intégrité sportive »expliquait, en 2014, Laurent Vidal, directeur de la chaire « Éthique et sécurité dans le sport » à la Sorbonne (en partenariat avec l’ICSS).


Depuis plusieurs années déjà, le Qatar investit ce nouveau terrain de jeu — le sport — à coups de milliards de pétrodollars. Football, handball, athlétisme,… : l’émirat est sur tous les fronts.


Le pays a même décroché le Graal avec l’organisation de la prochaine Coupe du monde de football, en 2022. Un choix, ratifié par les 24 membres du comité exécutif de la FIFA en décembre 2010, qui défie toutes les lois de la rationalité sportive (l’équipe nationale du Qatar n’est que 94e au classement FIFA), économique (le budget du comité d’organisation dépasse les 13 milliards d’euros, malgré quelques restrictions) et environnementale (les stades seront climatisés pour affronter les fortes chaleurs du désert). Cette décision fait depuis l’objet d’une vaste enquête – menée par le parquet national financier avec les enquêteurs suisses et américains – sur des soupçons d’achats de votes.


Soucieux de se détacher de cette image sulfureuse, le président de l’ICSS, l’énigmatique Mohammed Hanzab, passe son temps à marteler que son association est indépendante du gouvernement qatari. Pour son image et son réseau, l’institut a aussi recruté plusieurs grands flics, à la notoriété mondiale. Il dispose enfin de moyens d’enquête qui rendent envieuses les autres ONG spécialisées, les institutions internationales, voire les services de police étatiques, bien souvent sous-équipés pour traiter les questions liées au sport.


Et cela marche. En quelques années à peine, cette discrète organisation a su bâtir une image des plus respectables sur la scène internationale. L’institut, régulièrement invité à la table des plus grandes conférences internationales, collabore avec l’UNESCO, l’ONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), le Conseil de l’Europe ou l’université de la Sorbonne en France, dans une chaire pilotée par le professeur Laurent Vidal et Sophie Dion, ancienne conseillère « sport » de Nicolas Sarkozy à l’Élysée. Sophie Dion est également membre du Tribunal arbitral du sport (TAS).


Mais l’ICSS, cet ovni qui prône la transparence tout en entretenant le secret sur ses activités, ne fait pas encore l’unanimité. « Tout le monde travaille avec eux sans toujours savoir qui ils sont », s’étonnait il y a plusieurs mois déjà, auprès Mediapart, un ex-conseiller d’un ministre des sports français, dubitatif quant aux objectifs réellement portés par l’organisation qatarie.


Lors de notre enquête, nous nous sommes confrontés une nouvelle fois à ce mur : impossible d’obtenir la moindre réponse précise à nos interrogations. Malgré plusieurs relances, l’ICSS s’est contenté d’une déclaration globale se bornant à rappeler son indépendance. « L’ICSS ne suit aucun agenda politique ou commercial », a indiqué l’association, en insistant également sur le fait que nos questions comportaient des « informations inexactes » et des « affirmations extrêmement préjudiciables ». Relancé, l’ICSS n’a pas souhaité nous dire quelles informations il conteste.


Pourtant, derrière la vitrine des prestigieuses conférences internationales, l’ICSS conduit des missions inconnues du public, et qui peuvent sembler lointaines de ses objectifs affichés.


Les milliers de documents tirés des Football Leaks montrent par exemple le malaise de l’association anti-corruption, largement financée par le gouvernement qatari, sur certains sujets relatifs au Qatar.


L’analyse des Football Leaks révèle aussi comment l’ICSS a conduit une opération de filature visant un des plus puissants dirigeants du sport mondial.


À ce titre, l’opération Hawk de Lausanne pourrait avoir des conséquences importantes, bien au-delà du sport. Pour la conduire, Fred Lord, qui dirige l’équipe d’enquête de l’ICSS, est arrivé à Lausanne en compagnie de Javier Mena, prestataire régulier de l’ICSS, via sa société espagnole Corporate Protective Intelligence SL (CPI), le 10 avril 2015.


Ils échangent depuis leur arrivée dans la « capitale olympique » sur le déroulé de leur opération en temps réel avec Chris Eaton, leur supérieur hiérarchique, une légende de la lutte contre la corruption.


Lui aussi a longtemps travaillé pour Interpol, avant de devenir directeur de la sûreté de la FIFA, où il était notamment chargé d’enquêter sur les soupçons de corruption entourant la désignation du Qatar comme hôte de la prochaine coupe du monde. En 2012, Eaton effectue un grand saut vers Doha et l’ICSS. Un choix qui provoque l’effroi d’une partie de ses anciens collègues.


L'ancien policier Chris Eaton est également passé par la Fifa. © ICSS


Les nombreux messages envoyés depuis Lausanne par Lord à Eaton nous apprennent que la filature vise à récupérer des informations confidentielles sur deux mystérieuses cibles, baptisées « K1 » et « K2 », qui sont présentes à la réunion du CIO.


L’opération est programmée de longue date. En décembre 2012 déjà, l’idée de récupérer des données de « K1 » et « K2 »avait été mise sur la table dans une note intitulée « Document d’information pour Chris Eaton » et transmise au président Hanzab. Le texte préconisait alors clairement d’infiltrer un ordinateur.


« K2 est généralement aux côtés de K1 pour les réunions et nous nous attendons à la possibilité de retirer tous les ordinateurs portables qu’il pourrait avoir dans sa chambre d’hôtel, car les informations nous indiquent que certains des dossiers commerciaux de K1 y sont conservés. Nous chercherions à supprimer tout dispositif utilisé par K1 ainsi que par B1 lors de séjours dans des hôtels où notre équipe de surveillance et notre équipe d’entrée stricte peuvent s’infiltrer en toute sécurité et sans compromis », était-il mentionné dans ce document, rédigé par un prestataire de l’ICSS. Le document préconisait aussi plusieurs enquêtes de terrain auprès de proches de « K1 ».


Deux ans et demi plus tard, sous la responsabilité de Lord, l’opération Hawk semble couronnée de succès. À Lausanne, les enquêteurs de l’ICSS ont pu mettre la main sur « des milliers d’e-mails et de documents… », se félicite l’ancien policier dans un message transmis à son supérieur.


À aucun moment, Eaton, Lord ou Mena ne livreront les identités de « K1 » et « K2 » dans leurs échanges. Mais, selon nos recoupements, la cible principale des enquêteurs de l’ICSS, « K1 », n’est autre que le cheikh Ahmad al-Fahd al-Sabah, membre de la famille royale du Koweït, personnalité la plus influente du sport asiatique.


Le 13 avril, à 12 h 15, depuis Lausanne, Lord adresse d’ailleurs une « rapide photographie » d’al-Sabah à Eaton (voir image ci-dessous).



Interrogé à plusieurs reprises par l’EIC, l’ICSS n’a pas souhaité répondre à nos questions relatives à al-Sabah, ce parrain du sport du sport mondial, « faiseur de rois » ayant eu une influence hors norme sur les plus grandes fédérations.


L’identité de « K2 » demeure inconnue, même si les messages sont explicites sur le fait qu’il s’agit d’un proche de Sabah. « K2 gère les réponses par courrier électronique pour K1 », explique Lord dans un message.


Âgé de 55 ans, Ahmad al-Fahd al-Sabah cumule un nombre de casquettes impressionnants dans le handball (président de la fédération koweïtienne), le football (membre du conseil de la FIFA jusqu’en avril 2017, date de sa démission après des soupçons de corruption), mais surtout au sein du mouvement olympique.


Au CIO, al-Sabah préside en même temps la Commission de solidarité olympique, qui contrôle le robinet de financement des comités nationaux olympiques, et l’Association des comités nationaux olympiques (ACNO), dont il est candidat à sa propre succession ce 27 novembre.


« Il y a certainement un problème avec le match amical Qatar- Corée du Nord »


Très proche de l’Allemand Thomas Bach, président du CIO, Sabah vient d’annoncer son « retrait temporaire » du Comité international, après son renvoi devant les tribunaux suisses, révélé le 17 novembre par le journal Le Temps. Il est accusé d’avoir voulu rendre crédibles des vidéos truquées qui dénonçaient une prétendue manipulation des élections au Koweït par un ancien premier ministre du pays.


La carrière politique de Sabah est tout aussi impressionnante : ancien ministre de l’information puis de l’énergie, il a été le secrétaire général l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) de 2003 à 2005, avant d’occuper le poste de ministre de l’information de l’émirat. Dans un câble diplomatique révélé par WikiLeaks, les services américains le présentaient d’ailleurs en 2008 comme «  le seul membre de la famille royale qui ait à la fois la volonté et la capacité de diriger le pays ».


Voilà qui suffit à expliquer la prudence de sioux des enquêteurs de l’ICSS lors de leur opération à Lausanne : usage de noms de code, envoi des informations sur les systèmes de messagerie chiffrée ProtonMail et WhatsApp, etc.


Le 9 mai 2015, Fred Lord explique que les « informations » sont toujours « en cours d’analyse ». À quoi ont-elles ensuite servi ? Impossible de le savoir. Un autre échange entre Eaton et Lord montre en tout cas clairement que l’opération Hawk est une enquête discrétionnaire du président Hanzab. L’ICSS n’a, là encore, pas souhaité répondre sur ces points.


D’autres conversations entre les deux hommes semblent montrer aussi que les données recueillies à Lausanne ont bien été exploitées, notamment en vue de récupérer des informations sur les liens de Sabah avec plusieurs dirigeants du sport international. Dès le 15 avril, Lord explique à Eaton que « Patric [Hickey, ancien membre du CIO, débarqué après une affaire corruption et réputé proche de Sabah – ndlr] a démontré une solide loyauté envers K1 et nous l’avons… un bon début… ».


Au même moment, Chris Eaton préconise aussi d’axer les recherches sur un autre personnage influent : « S’ils peuvent faire une recherche par mot-clé pour le prince Ali [le demi-frère du roi de Jordanie Abdallah II, président de la Fédération jordanienne de football depuis 1999, alors candidat à la présidence de la FIFA – ndlr] à un moment donné, c’est formidable. » Fred Lord approuve : « Super idée… »


Le 8 juillet 2015, Lord écrit de nouveau à Mena. Eaton est en copie : « Si vous pouvez commencer à trouver un moyen de déposer les documents sur une clé USB [“stick”] ou un support similaire et de les déposer régulièrement une fois par semaine ou de les chiffrer et de les envoyer sur mon compte Proton, ce serait une bonne chose. »


Le 14 octobre 2015, l’ancien policier écrit une nouvelle Javier Mena : « Bon retour mec, peux-tu actualiser pour dire où tes hommes en sont avec le suivi de Hickey ? » On ignore ce que l’ICSS a ensuite fait de toutes ces informations.


Cheikh Ahmad al-Fahd al-Sabah, à Zurich, en septembre 2015. © Reuters


Un autre dossier interroge sur le fonctionnement de l’association. En 2015, l’ICSS – qui a fait de la lutte contre manipulation des matchs de football une priorité – n’a pas transmis aux instances internationales une alerte importante pour un possible match truqué de… l’équipe nationale du Qatar.


Cette alerte était pourtant potentiellement explosive, puisqu’elle concernait le pays hôte de la prochaine coupe du monde. Elle était de surcroît circonstanciée. Le 9 novembre 2014, Eaton prévient directement Hanzab qu’il « y a certainement un problème avec le match amical Qatar / Corée [du Nord]  » après la réception par les équipes d’enquête de l’ICSS d’une alerte provenant d’une source « fiable » dans l’industrie des paris en ligne, qui s’est inquiétée des mouvements de cotation pendant ce match amical, qui s’est tenu le 6 novembre 2014 à Doha (score final 3 à 1).


Ce soupçon sera renforcé par l’analyse d’une agence de surveillance de paris estimant que ce match « mérite une enquête plus approfondie ». Le 3 juin 2015, l’ICSS rédige une synthèse définitive de ses recherches. « Selon les informations et les analyses reçues et produites à ce jour, il existe de fortes préoccupations concernant l’intégrité de ce match d’un point de vue des paris », écrit l’institut, qui relève notamment une hausse soudaine des paris pour une victoire du Qatar avec plus de 1,5 but d’écart, juste avant la mi-temps.


À ce moment-là, le score était nul entre les deux équipes. Mais, juste après la mi-temps et le remplacement du gardien de l’équipe de Corée du Nord, le Qatar a marqué deux buts en cinq minutes (à la 47e et à la 49e minute). Ce qui laisserait entendre que la triche était du côté coréen. Après ces deux buts, « les marchés [de paris] se sont normalisés », relève aussi l’ICSS. Un troisième but a été inscrit par le Qatar à la 56e minute sur une « erreur défensive », avant que la Corée du Nord ne réduise le score sur un pénalty à la 76e minute.


Le rapport terminé, les enquêteurs s’interrogent à haute voix[29] : à qui transmettre cette alerte ? À la fédération du Qatar, à la police locale ou au ministre des sports ? Plus haut, à la Fédération asiatique de football et à la FIFA ? Aux autorités nord-coréennes ? À la police des Philippines, d’où proviennent les paris suspects ? Chris Eaton ne cache pas sa préférence au président Hanzab : il faut envoyer le document à tout le monde, pour montrer « à quel point [l’ICSS est] totalement indépendant[ ] et neutre[ ] ».


Dans une interview, en novembre 2015, le même Eaton l’assurait d’ailleurs publiquement : « Nous produisons des procès-verbaux et nous les envoyons à la police. Ce que la police en fait, c’est sa propre affaire. Nous le faisons parce que nous reconnaissons que le sport ne peut pas se prendre en charge à cet égard. Nous transmettons donc les informations aux personnes qui peuvent faire quelque chose à ce sujet. Nous avons tous des antécédents en matière d’application de la loi et nous savons donc ce que nous faisons. » De nombreux documents montrent effectivement que l’ICSS, dans sa pratique habituelle, a transmis ces informations à des dizaines de membres des services judiciaires sur les continents européens, asiatiques ou américains.


Or, cette fois, pour le match du Qatar, l’ICSS n’a pas transmis aux autorités judiciaires. En mettant en copie le président Hanzab, lequel n’intervient habituellement pas à ce niveau, la cellule enquête a uniquement informé, le 17 juin 2015, Hani Ballan, le patron de la Ligue du Qatar de football sur son adresse mail personnelle. Ce dernier est par ailleurs présenté en interne comme un « soutien extraordinaire » de l’ICSS. Qu’a-t-il fait ensuite de cette alerte ? Ni lui ni l’ICSS n’ont répondu à cette question.


De fait, la proximité de l’ICSS avec les autorités du Qatar est une faiblesse assumée. En novembre 2011, l’institut signait par exemple sans problème un partenariat avec le comité d’organisation de Qatar 2022, malgré les soupçons de corruption qui pèsent sur l’attribution de la coupe du monde.


L’ICSS semble aussi peu regardant dans sa collaboration avec Aspire, sponsor qatari du Paris Saint-Germain à l’initiative de la création d’une académie pour jeunes footballeurs à Doha, sur laquelle se portent de lourds soupçons d’exploitation de mineurs (relire notre enquête ici). Cela n’empêche pas l’association de Mohammed Hanzab de « promouvoir et protéger les valeurs fondamentales du sport pour les jeunes au niveau mondial » à travers son programme « Save the Dream ».



Cette situation n’est pas sans poser un problème au sein même de l’ICSS. Fin septembre 2015, Jake Marsh, alors membre de la cellule « intégrité » de l’institut, estime auprès de Fred Lord que « l’ICSS doit être extrêmement prudent dans toute relation avec Aspire ». Et de préciser : « Nous connaissons déjà des liens potentiels avec le recrutement illégal de mineurs. »


Deux semaines plus tard, le même Jake Marsh réagit auprès de Chris Eaton et Fred Lord à la diffusion, sur Twitter, d’un message évoquant le partenariat entre « Save The Dream » et Aspire. « Je me demande juste combien de temps il reste avant que quelqu’un souligne le fait que nous avons un partenariat avec Aspire, tout en étant contre le trafic dans le football », s’inquiète Marsh. Réponse d’Eaton : « Notre direction a été informée. Ils ont choisi de l’ignorer. »


L’ancien enquêteur en chef de la FIFA défend une approche « discrète » et « appropriée » (sic) en espérant faire évoluer de l’intérieur les positions à Doha. Il ne manque d’ailleurs pas de dénoncer ceux qui crachent dans la soupe, tout en profitant de l’argent du Qatar.


« Ils extorquent de l’argent qatari et pensent qu’ils nous prennent pour des imbéciles », dénonce-t-il, en septembre 2015, dans un message portant sur les partenariats noués avec Laurent Vidal (Sorbonne), Stanislas Frossard (chef de la division sport au Conseil de l’Europe) et Philipp Müller-Wirth (UNESCO).


En janvier 2015, alors que le Conseil de l’Europe estime que la FIFA devrait ouvrir une nouvelle procédure pour l’attribution de la Coupe du monde 2022, considérant le vote en faveur du Qatar, en 2010, comme «  profondément vicié » par des achats de voix, Chris Eaton réagit à nouveau, dans un mail adressé à plusieurs dirigeants de l’ICSS : « C’est le même Conseil de l’Europe qui veut que l’ICSS paye pour un manuel en son nom ? »


Au fil du temps, les enquêteurs de l’ICSS semblent s’accoutumer aux limites de l’organisme. « Bienvenue au club de la frustration et de la déception. La stratégie globale est pilotée par le haut avec une consultation interne sélective, voire aucune, et un programme très personnel », explique Eaton à une nouvelle collaboratrice en février 2015. « Mais, ajoute l’ancien policier, il n’y a tout simplement pas d’autre organisation bien financée comme la notre. »


Des partenariats dans toutes les directions


C’est un fait : l’ICSS est bien doté financièrement et les salaires y sont confortables. En 2012, la rémunération de Chris Eaton était de 105 000 rials qataris mensuels (environ 26 000 euros), légèrement supérieure à son salaire à la FIFA.Fred Lord a lâché ses fonctions de chef de la lutte contre la corruption pour Interpol et responsable du programme Interpol-FIFA pour un salaire mensuel chez ICSS de 70 300 rials qataris mensuels (environ 16 700 euros) en 2016. Des versements ont par ailleurs été effectués sur un compte HSBC au Qatar, à une époque où il était basé en France. Interrogé par Mediapart, Lord n’a pas retourné nos questions.


L’ICSS bénéficie aussi de solides structures. Son antenne européenne a pour siège l’ancienne résidence de l’ambassadeur d’Arabie saoudite, à Cologny, prestigieuse commune genevoise surplombant le lac Léman. L’institut débourse aussi 150 000 dollars tous les ans dans son partenariat avec la Sorbonne.


Mais l’association n’est pas autonome financièrement. Régulièrement, ses salariés doivent même faire face à des retards de paiement. En septembre 2015, Eaton adresse à plusieurs collègues un article du Financial Times sur une perte de 12 milliards de dollars enregistrée par le fonds souverain du Qatar, avec ce commentaire : « Contexte de nos problèmes budgétaires ».


Le 3 février 2016, le même Eaton fait le compte-rendu d’un comité exécutif de l’ICSS, qui s’est tenu le jour même et qui était « axé sur l’argent ». « Nous avons une lourde dette l’an dernier, environ 25 millions de rials [près de 6 millions d’euros – ndlr], un revenu de 90 millions de rials [21 millions d’euros – ndlr] et une demande de budget considérablement réduite de la part de toutes les entités ICSS pour plus de 140 millions de rials [33 millions d’euros – ndlr]. »


Chris Eaton annonce que « le gouvernement fournira 10 millions de rials par mois [2,3 millions d’euros – ndlr] de janvier à juin et 4 millions par mois de juillet à décembre [près d’un million d’euros – ndlr]  », mais que « le budget couvre à peine les salaires et les coûts récurrents »« Mohammed [Hanzab – ndlr] a déclaré qu’il tenterait d’obtenir des fonds supplémentaires. Cependant, nous devons gérer la réalité comme si cela ne changeait pas », s’inquiète l’enquêteur. Contacté par Mediapart, l’ICSS n’a pas souhaité revenir sur sa stratégie financière.


Dans le même temps, l’association a aussi essayé de diversifier ses sources de revenus. À la manœuvre, un autre ancien d’Interpol, le grand flic Dale Sheehan, qui a été convaincu de rejoindre Doha par son ancien collègue, Chris Eaton.


Sheehan n’était autre que le directeur du « renforcement des capacités et de la formation » de l’organisation internationale de police criminelle de 2008 jusqu’en octobre 2015, date de sa bascule chez l’ICSS.


Juste avant son départ d’Interpol, Sheehan a notamment coordonné la crise avec la FIFA. Après l’ouverture de la vaste enquête judiciaire sur la corruption au sein de la fédération de football, Interpol a suspendu un contrat de financement signé entre les deux entités en 2011 (la FIFA s’était engagée à verser 20 millions d’euros sur dix ans, dans le cadre d’un programme sur l’intégrité dans le sport). Dans le même temps, Interpol a aussi annulé un autre contrat, avec la Concacaf, confédération américaine de football, au cœur des soupçons d’achats de voix, et a cessé les négociations en cours avec la confédération asiatique (AFC).


Juste après ces décisions, l’ICSS saute sur l’occasion pour prendre la place d’Interpol auprès de ces instances. Le 1er août, Chris Eaton annonce à Mohammed Hanzab que « Dale Sheehan [encore chez Interpol – ndlr] et [lui]-même discut[ent] des options offertes à l’ICSS pour pénétrer davantage cet espace. »


La présence de Sheehan au sein de l’organisation policière permet aussi de transmettre des informations. Le 21 septembre 2015, depuis son adresse professionnelle Interpol, Sheehan annonce à Eaton et à Lord, après avoir « parlé cette semaine à un certain nombre de personnes clés ayant des liens étroits avec l’enquête du FBI américain », qu’il« y aura plus d’arrestations dans le scandale de la FIFA ».


Interrogé par Mediapart, le secrétariat général d’Interpol explique que « les fonctionnaires d’Interpol échangent régulièrement des informations avec des organes externes sur diverses questions, conformément aux règles de l’organisation en matière de traitement des données ».


Une fois de l’autre côté de la barrière, Sheehan a continué à activer ses réseaux. Chris Eaton annonce logiquement que la nouvelle recrue doit nouer des partenariats avec la Concacaf, l’AFC et la FIFA afin de « combler le vide laissé par Interpol ». Sheehan annonce aussi lui-même en février 2016, tout juste quatre mois après son départ de l’organisation policière, qu’il s’est entretenu avec des responsables d’Interpol Washington et Interpol Columbia pour des « collectes de fonds ».


Mohammed Hanzab, président de l'ICSS. © ICSS


Pour se légitimer sur la scène internationale, l’ICSS est également parvenu à conclure des partenariats avec plusieurs personnalités du monde sportif.


En avril 2012, la chaire Sorbonne-ICSS recrute en guise de consultant l’avocat suisse Denis Oswald, une des figures tutélaires du CIO et membre du Tribunal arbitral du sport, par ailleurs enseignant à l’université de Neuchâtel.


Les discussions portent sur un salaire de 125 000 euros sur un an, versé en quatre tranches. Mais il y a un hic : le Qatar est, à cette époque, candidat pour l’accueil des Jeux olympiques d’été en 2020. Difficile pour Oswald, en tant que membre du CIO, d’être rémunéré par l’association basée à Doha.


« Lorsque la Sorbonne m’a proposé ce mandat, j’ai immédiatement indiqué que si Doha se qualifiait comme ville candidate, je ne pourrais pas accepter ce mandat », affirme M. Oswald. Le Qatar se retire de la course à l’été 2012 et Denis Oswald signe un contrat directement avec l’ICSS en août 2012. Il déclare : « Je n’ai personnellement plus de contacts ou de collaborations avec l’ICSS, mais je continue à enseigner à la Sorbonne. »


Un autre baron du sport mondial a collaboré avec l’ICSS : l’ancien capitaine de la Mannschaft, champion du monde comme joueur puis comme entraîneur, Franz Beckenbauer.


Devenu membre du comité exécutif de la FIFA (2007-2011), l’Allemand était l’un des 22 hommes ayant participé au vote pour l’attribution de la coupe du monde au Qatar. Il avait alors fait l’objet d’une enquête disciplinaire et d’une suspension de 90 jours par la FIFA pour avoir refusé de répondre aux questions de Michael Garcia dans son enquête sur la Coupe du monde 2022 au Qatar.


Or, selon nos informations, un accord juteux a été conclu entre l’ICSS et le « Camp Beckenbauer », un think tank destiné à promouvoir le sport à l’échelle internationale et fondé par «  Der Kaiser » en personne. Le 5 juin 2014, un contrat a été signé entre les deux parties, garantissant un financement de l’ICSS vers le « Camp Beckenbauer » de 340 000 dollars annuels sur une période de trois ans. Le partenariat, classé « gold », autorise un membre de l’ICSS à siéger au conseil consultatif exécutif du « Camp Beckenbauer ». L’ancien joueur donnera également de sa personne en participant à la conférence Securising Sport de l’ICSS, qui s’est tenue à Londres en octobre 2014.


Deux ans plus tard, la légende du football a été mise en cause pour de possibles achats de voix lors de l’attribution de la Coupe du monde 2006. Un cabinet indépendant mandaté par la Fédération allemande (DFB) a établi que 6,7 millions d’euros suspects en provenance d’un compte alimenté par Robert Louis-Dreyfus, alors patron du sponsor Adidas, avaient été versés sur le compte d’une société au Qatar, liée à Mohammed bin Hammam, ex-membre du comité exécutif de la FIFA, banni à vie du football en 2011 pour corruption.


Au centre de l’enquête en qualité de président du Comité de candidature puis d’organisation de la Coupe du monde 2006, Franz Beckenbauer a toujours contesté que somme aurait pu servir à s’offrir des voix asiatiques pour l’attribution de l’événement. Il a depuis été inculpé par la justice suisse. Franz Beckenbauer, dont l’agent n’a pas retourné nos questions, nie aussi tout achat de voix dans l’accord passé, « quatre jours avant l’attribution à l’Allemagne du Mondial », selon le rapport d’enquête, entre lui, pour la DFB, et le sulfureux Jack Warner, ancien président de la Concacaf.


« C’est l’effet domino », a alerté l’ancien policier Javier Mena, à l’annonce du début des poursuites. Ce dossier implique aussi un autre partenaire de l’ICSS : l’ancien secrétaire général de la DFB, Horst R. Schmidt, qui est membre du conseil consultatif de l’institut qatari.


L’association pouvait-elle le conserver dans son board ? Interpellé par un de ses collègues, Chris Eaton a prévenu : « N’oubliez pas que nous sommes une organisation partenaire du Camp Beckenbauer, que Heinz [Palme, vice-directeur de l’ICSS – ndlr] était responsable des médias lors de la Coupe du monde 2006 et Helmut [Spahn, directeur général de l’ICSS – ndlr] responsable de la sécurité du football allemand lors du Mondial 2006. »


« Rien de tout cela n’implique quiconque dans quoi que ce soit, mais nous avons une enquête policière sérieuse en Allemagne qui, à l’instar de l’enquête suisse sur la FIFA, a des montagnes de travail », a ajouté l’ancien flic et responsable de la sécurité de la FIFA. « En attendant, a plaidé Eaton, il faut espérer le meilleur mais prévoir le pire. »



Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent à partir du vendredi 2 novembre la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.


Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant un mois.


Outre Mediapart, les médias membres du projet sont Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), The Black Sea/RCIJ (Roumanie), Politiken (Danemark), Nacional (Croatie), Tages Anzeiger/Tribune de Genève (Suisse), Reuters (Royaume-Uni), De Standaard(Belgique), VG (Norvège), Premières Lignes/France 2 (France) et NDR Television (Allemagne).


Membre du collectif We Report, les journalistes Mathieu Martinière et l’Allemand Robert Schmidt ont participé à cette enquête. Ils sont les auteurs du documentaire Interpol, une police sous influence ?.

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