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#Rachid Benzine
05.02.2017 à 13 H 29 • Mis à jour le 17.05.2017 à 17 H 20
Par

« Lettres à Nour » : l’idéologie de la mort face à l’amour

Roman-Théâtre Comment parler à des jeunes qui ont rejoint le camp des terroristes ? L'auteur, l'islamologue Rachid Benzine en a fait un livre et une pièce de théâtre; un dialogue entre une fille qui a choisi le camp des jihadistes en Syrie et son père, intellectuel

Islamologue et chercheur franco-marocain, Rachid Benzine fait partie de la nouvelle génération d’intellectuels qui prône un travail critique et ouvert sur le Coran. Son texte Nour, adapté sur les planches sous le titre Lettres à Nour raconte sous forme de théâtre épistolaire, les échanges entre un père, intellectuel musulman pratiquant – vivant sa religion comme un message de paix et d’amour –, et sa fille partie en Irak rejoindre l’homme qu’elle a épousé en secret et qui est un lieutenant de Daech.



Nour a 20 ans. Élevée par un père veuf, philosophe, elle disparait un jour pour rejoindre l’organisation de l’Etat islamique. Pendant deux ans, une correspondance va s’établir entre eux : entre ce père philosophe, épris des Lumières, persuadé que sa fille suit ses traces, et cette jeune femme qui, nourrie de connaissances, exprime sa révolte et sa soif d’un monde nouveau. Terrible et bouleversant échange entre ces deux-là qui, au-delà de l’horreur, gardent intact ce mince filet que l’on appelle l’amour. Véritable leçon de philosophie, de compréhension des mécanismes qu’utilise Daech, Rachid Benzine, dans une écriture aussi belle que douloureuse raconte ce qu’est, au-delà de tout, l’amour parternel et filial.


Rachid Benzine en compagnie d'Audrey Azoulay, ministre française de la Culture
Pour la première à la Grande Main de Liège, la pièce a fait salle comble
Lettres à Nour à l'honneur au théâtre de la Grande Main de Liège en Belgique

guillemet

« Je suis, depuis des mois, travaillé par une question lancinante, qui revient cogner en moi comme une migraine, récurrente, familière. Pourquoi de jeunes hommes et jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, dont les appartenances semblent recouvrir les miennes, décident-ils de partir dans un pays en guerre et de tuer au nom d’un Dieu qui est aussi le mien ? Cette question violente a pris une dimension nouvelle le soir du 13 novembre 2015, quand cette évidence effrayante m’a déchiré intérieurement : une partie de moi venait de s’en prendre à une autre partie de moi, d’y semer la mort et la douleur. Comment vivre avec cette déchirure ? Ainsi a pris forme, peu à peu, ce dialogue épistolaire entre un père philosophe et sa fille partie faire le djihad… Ce dialogue impossible, difficile, je l’ai imaginé » –  Rachid Benzine



BONNES FEUILLES


ENTRETIEN

Rachid Benzine : “Daech propose le mythe de la pureté” 

Rachid Benzine, né en 1971 à Kénitra au Maroc, est un islamologue, politologue et enseignant franco-marocain. Rachid Benzine est une des figures de proue de l'Islam libéral francophone.
Les acteurs de Lettres à Nour lors d'une répétition de la pièce en Belgique
Bio Express
5 janvier 1971 
Naissance à Kénitra, au Maroc.
1998 
Nous avons tant de choses à nous dire (Albin Michel), écrit avec le père Christian Delorme.
2004 
Les nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel).
2005 
Début de son enseignement à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.
2013 
Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil).
21 août 2016 
Décoré par le roi Mohammed VI du Wissam al Moukafâa al Watania, avec rang de Commandeur.
24 Janvier 2017 
Première de Lettres à Nour au théâtre. Mise en scène Rachid Benzine
Rachi Benzine. Nour, pourquoi je n'ai rien vu venir ?, Seuil, octobre 2016, 96p, 13€. Le livre, paru il y a quatre mois à peine est en cours de traduction dans sept langues et déjà adapté au théâtre dont Benzine a réalisé la mise en scène La pièce va tourner dans toute la Belgique et des dates sont prévues en France.

Pourquoi avoir traité du sujet de la radicalisation à travers un échange épistolaire entre un père veuf, professeur de philosophie et sa fille, partie sans prévenir, rejoindre à Falloujah un mari rencontré sur Internet ? N’y a-t-il pas ici au regard de la réalité un souci de vraisemblance ?

Sur la deuxième partie de votre question, le travail de la fiction n’est pas de rendre compte de la réalité d’une façon descriptive et fidèle : la fiction n’a pas à être vraisemblable, au contraire elle permet tout. Elle est une autre façon, décalée, différente, subversive, sensible, réfléchie, de dire la réalité, de la figurer mais dans un sens, y compris esthétique, nouveau. Et puis je vous dirai aussi que bien souvent la réalité dépasse la fiction, et que l’on est parfois surpris de ce que la réalité contient et que la fiction n’ose pas.


Maintenant sur le premier point, j’ai voulu penser un lieu –la fiction- et un mode de dire –les lettres- pour figurer ce que l’on ne voit pas dans la réalité justement, ou si peu : une rencontre de deux raisons que tout oppose. Depuis que la violence jihadiste a fait irruption sur nos terres et dans nos chairs, on invoque des grilles de lecture sociologiques, politiques, philosophiques qui certes nous disent des choses et qui ont leur utilité, mais auxquelles il manque d’être incarnées, d’être portées par des figures. Je trouvais que de part et d’autre (des jihadistes qui condamnent nos sociétés comme de nos sociétés qui tentent de saisir l’inexplicable), on se contentait de décrire « l’autre », mais sans réellement le laisser parler, sans l’écouter. Ce dialogue a été pour moi, qui suis baigné dans ces questions d’un point de vue scientifique, l’occasion salvatrice de créer un face à face entre deux consciences, deux visions du monde, qui argumentent, s’opposent, déconstruisent chacune la rationalité de l’autre. Et le cadre filial, celui d’un père dialoguant avec sa fille, permet cela, car ces deux figures peuvent justement s’écouter car elles restent liées par un amour fort.



L’actualité regorge de cas d’adolescents qui quittent leur foyer européen pour vivre l’expérience de « la cité idéale » sublimée par Daech. Est-ce malgré tout l’expression d’un libre-arbitre ?

Le fait de dire « malgré tout » revient à penser que ces adolescents que vous évoquez ne font pas ce choix de façon libre et autonome. La question est intéressante car elle pose celle de l’emprise d’une idéologie sur les personnes qui choisissent de l’adopter. Mais ce ne sont pas que des adolescents qui partent : il y a des docteurs en sciences humaines, et j’en ai rencontré en prison, qui étaient de retour en Syrie et qui avaient fait des études très avancées. Nous ne devons pas faire l’erreur de penser que seules des personnes fragiles, désoeuvrées, en perte de repères ou d’identité, et surtout sans discours construit, sont sensibles au message de Daech, car nous placerions alors la réflexion au simple niveau social, économique, voire psychologique, et pas du tout au niveau théologique et philosophique. Le problème est aussi théologico-historique (basé sur un ensemble de textes appartenant aux corpus islamiques) et politico-philosophique (basé sur une dénonciation de l’état du monde) : la réponse doit donc aussi être philosophique et théologico-historique. Et c’est pour faire comprendre cela que j’ai choisi dans le livre de dépeindre une jeune fille éprise d’études philosophiques dans lesquelles elle réussit brillamment, cultivée, au fait des bouleversements géopolitiques du monde, qui ne choisit pas Daech « par défaut » pour briser son désœuvrement mais par conviction réelle pour porter sa vision du monde. C’est cela que j’ai voulu démontrer au travers de cette figure, c’est un rappel pour notre façon d’appréhender ces phénomènes.



Comment une transition est-elle possible entre un état de « liberté laïque » au port du hijab, jusqu’à à la soumission à un inconnu et de surcroît lointain ? Est-ce d’abord une question de mal-être social ?

La soumission n’est, pour les personnes qui rejoignent la Syrie ou l’Irak, pas du côté de Daech. Ce dernier pour eux incarne plutôt le contraire de la soumission : il propose le mythe de la pureté, de l’unité (celle du califat), de la dignité (besoin de reconnaissance : le personnage de Nour dit à son père : « on peut guérir d’une injustice mais on ne guérit pas d’une humiliation ») et de salut (un sens à la vie et à la mort).  Daech devient une libération, là où les sociétés démocratiques sont selon eux des sociétés soumises à l’ordre indécent du monde (un monde inégal, soumis à l’argent et à la puissance, un monde qui humilie les plus faibles, un monde souillé). Si on comprend cela, la question d’une transition de « la liberté laïque à la soumission à un inconnu lointain » pour reprendre les termes de la question est complètement renversée : dans la vision de ceux qui choisissent Daech, le passage est celui qui remplace une fausse liberté qui trahit ses idéaux de justice à un ordre libérateur, moral et juste. C’est exactement ce que Nour démontre à son père : et c’est aussi une des choses que je voulais montrer dans ce dialogue : c’est que ces jihadistes ont parfaitement intégré et compris les concepts de liberté, de morale, mais les ont retourné contre les sociétés actuelles en leur renvoyant leurs propres limites. Daech, c’est le miroir des défaillances des sociétés démocratiques actuelles qui ne peuvent plus tenir leurs promesses. Un miroir maléfique qui a le pouvoir de transformer des déçus de notre monde en ennemis, de transformer leur désamour en haine.


Votre mise en scène de ce dialogue impossible confine à un corps-à-corps. L’état de culpabilité rationnelle du père contre celui de sensibilité émotive de la fille décrivent-ils l’incompatibilité des concepts de démocratie, d’émancipation avec celui de l’asservissement volontaire ?

Encore une fois, il ne faut pas réduire les propos de Nour ni le personnage à une sensibilité émotive. Ce serait une grande erreur. Qu’on le veuille ou non, ces hommes et ces femmes qui rejoignent la promesse de Daech ont quelque chose à nous dire. Ils ont, pour beaucoup, un discours construit, rationnel, une critique de notre monde, et nous devons l’entendre. Renvoyer leurs propos à une sorte de démence, de folie, de faiblesse liée à leur fragilité, c’est faire preuve d’une surdité qui n’arrange rien. Je comprends que cela soit plus confortable : car si on les écoute, on accepte alors que les catégories soient brouillées. Celui d’émancipation par exemple : pour ces gens, l’émancipation  c’est Daech, dans le sens où Daech les affranchit de fausses promesses démocratiques qui ne respectent en réalité ni les libertés, ni la justice, ni les droits de l’homme (guerre en Irak, débats sur le voile etc..sont pour eux autant d’arguments en ce sens). Bien sûr Daech est monstrueux dans ses actes et dans sa façon de régir l’ordre social : mais il se pare du respect du Sacré pour justifier cela, et ses adeptes l’acceptent car c’est un ordre qui dit ce qu’il est et qui respecte ce qu’il dit. C’est cela qu’ils cherchent : à la fois un alignement entre l’idéologie affichée, les paroles proclamées et les actes posés, et un enracinement dans des valeurs morales qui dans ce cas ont en plus la puissance du Sacré. A-t-on seulement conscience que c’est tout cela qui se joue ? Je ne pense pas qu’on en prenne la pleine mesure. Il faut, et même si c’est difficile, entendre cela. Il faut prendre cela pour de l’inquiétude, au sens philosophique du terme, car c’est ce qui nous permettra d’avancer.



 Cette « incompréhension mutuelle » n’est-elle pas au fond l’illustration du choc des civilisations à un niveau nucléique, au-delà de la simple contradiction « Orient-Occident » défendue par certains intellectuels ?

Je n’ai jamais aimé parler de « choc des civilisations ». Je préfère toujours évoquer le choc des incultures, car en réalité on ne fait pas tellement l’effort de connaître pour comprendre. Il n’y a pour moi pas de cloison en termes de culture entre « Orient » et « Occident » : regardez tout ce que Daech emprunte à la culture dite « occidentale », que ce soit dans leur technique de communication, leur usage de la vidéo avec des productions faites dans des studios très équipés. Il y a une culture de la communication, de la posture, qui est identique. Par ailleurs, où s’arrête l’Orient et où commence l’Occident ? Le père de mon histoire vit dans un pays arabe et il est pourtant imprégné d’un esprit critique acerbe, qu’il a transmis à sa fille. Vous en trouverez plein, des hommes et des femmes partageant sa manière de penser, dans beaucoup de pays dits « orientaux ». Tout comme vous trouverez beaucoup de personnes enfermées dans des croyances, des morales, des éthiques très dogmatiques et pas du tout critique, dans beaucoup de pays « occidentaux ». Il faut accepter encore une fois la réalité : les concepts avec lesquels nous avions l’habitude de penser le monde sont en train de devenir inopérants. C’est à une révolution intellectuelle et scientifique que tous ces événements nous invitent, autant que sociale et politique. Rester figés dans nos catégories dépassées, c’est prendre le risque de continuer à nourrir les oppositions factices dont Daech se nourrit.


La désespérance qui ronge une certaine jeunesse brisée par les inégalités au sein des démocraties libérales est-elle suffisante pour expliquer le phénomène de « fugue morbide » ? Pourquoi la religiosité est-elle omniprésente dans cette quête contestataire ?

J’ai un peu déjà répondu dans les commentaires précédents. Non, elle ne suffit pas du tout. Il faut prendre en compte aussi la structure du discours de Daech, avec notamment ces mythes que j’ai rappelés et qu’il propose à ces personnes. Il est un miroir inversé de nos sociétés : là où nous doutons parce que notre modèle est en crise, il avance des certitudes avec un modèle clair. Là où ne savons pas quelle place et quelle vie offrir à notre jeunesse, il présente une voie non seulement tracée mais gratifiante, parce qu’elle sert un intérêt suprême noble. Là où nous trahissons souvent les idéaux que nous affichons (égalité, droits de l’homme),  il incarne une rectitude rigoureuse, en étant fidèle aux principes qu’il affiche. Et c’est le support du Sacré qui lui permet cela : car le Sacré se fonde sur des certitudes, sur une promesse gratifiante et sur une morale rigoureuse. Sauf que Daech dévoie ces fondements du Sacré pour servir sa vision théologico-politique. Il est fondamental de bien intégrer cela, pour ne pas passer à côté de la dimension théologique et historique  sur laquelle il est impératif de travailler aujourd’hui.


Pourquoi selon vous les jeunes qui sont séduits par l’univers du Jihad n’intériorisent pas les dangers des dictatures qui se réclament de l’Islam ? Est-ce une question de réalisation de soi plus que d’une recherche de repère dans une filiation culturelle hypothétique ?

Je crois qu’on se pose des questions qu’ils ne se posent pas. Il y a une forte part de réalisation de soi en effet. Je dis souvent qu’à défaut de trouver un sens à leur vie ces jeunes vont chercher un sens à leur mort. Ils cherchent une croyance sûre et des liens indéfectibles, qui leur donnent une reconnaissance et une cohérence qu’ils peinent à trouver. Ils ne sont pas du tout selon moi dans une quête de filiation culturelle : ils pensent au contraire qu’ils réinventent totalement une tradition dévoyée (sur la base de la pureté, unité, dignité et salut), et cette réinvention est nouvelle. Donc ils ne partent pas « retrouver » quelque chose : ils partent corriger et donc enterrer la culture héritée en la remplaçant par quelque chose de nouveau qui a le pouvoir de « l’idéal ». C’est une quête de récit idéal qui les conduit là, en plus de la réalisation personnelle. Les deux récits, de soi et du nouvel Idéal, sont des constructions parallèles qui donnent du sens à leur engagement.



Votre texte est porté au théâtre sous le nom de Lettres à Nour,  et vous en en faîtes la mise en scène. La première a eu lieu ce mardi 24 à Liège en Belgique. Comment cela s’est passé ?

Quand on commence parfois un ouvrage ou un projet on ignore où il ira et où il nous emmènera. Et être à la Première sur les planches d’un Theâtre à écouter un homme et une femme donner vie et chair à un texte, c’est le plus beau voyage dont j’aurais pu rêver. Un voyage qui répond à ce qui m’a guidé pour cette écriture : le désir d’incarner des paroles devenues abstraites à force d’être analysées, disséquées par les politiques, les sociologues, les experts. Des paroles tellement analysées qu’elles sont devenues plates, sans reliefs, des vérités mortes. Je voulais les incarner en les mettant dans des corps, en leur donnant vie. Pour d’une certaine façon suspendre un peu “la raison”  et laisser place à l’émotion pour mieux rejoindre les hommes dans ce qu’ils ont de plus précieux et qu’ils ne doivent jamais perdre : la capacité à s’écouter.


Je repense à cette phrase de la chorégraphe Pina Bausch : “longtemps j’ai pensé que le rôle de l’artiste était de secouer le public. Aujourd’hui je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d’amour pur” .


Voilà. Parler du pire, de la violence qui nous guette, mais sans jamais oublier ce qu’il y a de meilleur en nous, l’amour, pour ne pas désespérer de nous et des hommes : c’était un peu le message que je voulais transmettre.


Quelles sont les prochaines étapes pour Lettres à Nour

Un certain nombre de directeurs de théâtre étaient présents lors de cette première. Ils souhaitent le programmer très vite dans toute la France. Ici en Belgique, trente dates sont déjà programmées entre mars et avril. Nous irons notamment à la rencontre des jeunes dans les écoles pour en parler.


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