Il y a moins d'une décennie, le paysage de la lagune de Marchica était encore fortement dégradé. Le front de mer de Nador subissait alors les conséquences de divers rejets, hérités d'une activité industrielle passée et d'un réseau d'assainissement insuffisamment maîtrisé. Depuis, sous l’impulsion d’une volonté royale, la résilience des riverains et la compétence des acteurs impliqués, l’immense chantier de réhabilitation de la plus grande lagune du littoral marocain est désormais achevé. Le miracle a bel et bien eu lieu.
Si l’essor économique de la région se construit aujourd'hui autour du complexe portuaire Nador West Med, l'objectif global est toutefois de faire rimer développement et écologie. Tel est tout l’enjeu du renouveau de l’un des sites maritimes les plus époustouflants du Maroc : la lagune de Marchica, « petite mer » en espagnol, également appelée « Timchar » en amazigh rifain, un écosystème d’une superficie de 115 km2, séparé de la Méditerranée par un cordon littoral dunaire long de 25 km.
Opération dépollution
Cette bande de terre surgit comme un mirage depuis la corniche de Nador, et offre déjà une perspective sur l’étendue du site. Pour en savoir davantage, rendez-vous est pris dans les bureaux de l’Agence Marchica, sur la presqu’île d’Atalayoun, à l’ouest de la lagune. Créé en 2010, cet organisme est chargé de redonner vie au front de mer de Nador. Une consigne royale suivie à la lettre, puisqu’ici, la vie est aussi celle de la faune et de la flore, lourdement impactées par des années de pollution. Il a donc fallu déployer des moyens colossaux pour réussir cette résurrection.
Vue sur la lagune de Marchica, à partir des terrasses des villas voisines. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk« La priorité était de dépolluer le site, en commençant par la suppression des eaux insalubres », explique Ali Jebbari, cadre de l’Agence Marchica. Avant le lancement du programme, la lagune souffrait d'un important dysfonctionnement écologique, avec une accumulation de rejets domestiques et industriels. La priorité était alors de définir les actions nécessaires pour restaurer le site, afin de protéger à la fois les habitants et l'écosystème. « De massives opérations de dépollution ont été effectuées, et l’ancienne passe naturelle a été élargie », nous apprend notre interlocuteur, car la bonne santé d’un écosystème lagunaire repose sur sa capacité à renouveler ses eaux.
Avec une ouverture plus vaste, Marchica « respire » mieux et l’oxygène circule de nouveau à travers les courants. Finalement, après trois ans d’efforts intensifs, qui ont mobilisé des navires sophistiqués et des dizaines d’agents de nettoyage au niveau des berges, ce sont près de 7 500 tonnes de déchets qui ont été collectés dans la lagune avant d’être triés et recyclés. En 2017, la voie est donc libre pour faire de Marchica un haut lieu d’accueil touristique. Oui, mais pas n’importe lequel.
Pour comprendre comment l’écotourisme est le maître-mot du projet Marchica, direction la presqu’île d’Atalayoun, vitrine de cette ambition soucieuse d’un développement durable. Nous y sommes accompagnés par un homme pour qui la région n’a plus aucun secret : originaire de Nador et impliqué dans les activités de l’Agence Marchica depuis ses débuts, Mourad Mehemdi est on ne peut mieux placé pour parler de la « résurrection » de la lagune.
La marina d'Atalayoun, l'une des vitrines touristiques du projet Marchica. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk
En contrebas d’une route qui serpente entre allées verdoyantes et résidences balnéaires, s'étale un immense parking et une sculpture clamant en toutes lettres : « I Love Atalayoun. » Et au bout de l’esplanade, un portail donne accès à un ponton en bois. « Bienvenue à la marina, allez-y, après vous ! », nous suggère notre guide. Le site est en effet spectaculaire : des bateaux, la plupart d’une blancheur éclatante, sont amarrés aux dizaines d’anneaux qu’offre le port de plaisance. Entre yachts, catamarans, hors-bord et jet-skis, tous les plaisirs de la navigation sont ici rassemblés dans un lieu dédié. Avant de nous conduire à bord de l’une de ces embarcations, Mourad nous invite à baisser le regard en direction des flots.
Navigation et contemplation
« Vous le voyez là, le poisson ? », lance-t-il. La vision de ce beau spécimen aquatique nageant sous la coque des navires n’est pas seulement un plaisir pour les yeux : elle est aussi l'illustration de la pureté retrouvée des eaux. Mourad se souvient de l’époque où la baie d’Atalayoun était « d’un rouge ocre », une teinte trouble causée par les rejets d’une unité industrielle à proximité. « Ici se trouvait une ancienne station de nettoyage du minerai de fer, datant de l’époque du protectorat espagnol. L’eau qu'elle utilisait était directement déversée dans la baie ». Après les vastes opérations de dépollution, la faune s'est logiquement réinvitée à Marchica, permettant enfin à la ville de Nador d'endosser son costume naturel de cité balnéaire.
Voiliers et bateaux de luxe trouvent refuge dans le port de plaisance d'Atalayoun. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskBercée par les eaux cristallines, la petite embarcation vogue vers l’est de la lagune, avec pour seul horizon l’étroite bande de sable qui fige la frontière avec la grande mer. Rapidement, accrochées sur la falaise à notre droite, de somptueuses villas apparaissent dans leur blancheur immaculée. Notre guide nous apprend qu’il s’agit là du premier lot de villas haut de gamme construit dans le cadre des réaménagements immobiliers du front de mer. Ces demeures, érigées en forme pyramidale pour permettre à tous de jouir de la vue exceptionnelle, sont aussi soumises aux normes du développement durable, avec des systèmes intégrés pour la gestion des déchets et la préservation des ressources.
La balade en bateau se poursuit toujours en direction de l’est, jusqu’à une nouvelle baie sur laquelle s’est établi l’hôtel le plus luxueux de la région. Et si le complexe se distingue par sa modernité, les promoteurs n’ont pas omis de garder des traces du passé. Sur la rive en face du resort, de grandes portes arquées surgissent à même la roche, au pied de la haute colline qui porte l’inscription de la devise nationale « Allah, Al Watan, Al Malik ». Notre hôte nous explique qu’il s’agit là de trois entrées d’anciens tunnels, creusés et utilisés par les Espagnols au temps du protectorat. « L’un de ces tunnels n’a pas été bouché. Il devrait servir à des excursions touristiques et mène jusqu’au port de plaisance d’Atalayoun », précise Mourad.
Un établissement hôtelier dans la lagune de Marchica. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk
Du côté de l’établissement hôtelier, la mémoire des lieux a aussi été préservée. À proximité de l’élégante terrasse en front de mer, une intrigante tour au sommet octogonal s’élève. Notre guide apporte de nouveau son éclairage sur cet étonnant édifice : « Elle servait aussi à l’époque des Espagnols. Ils l’ont construite pour être une tour de contrôle de leur hydro-aéroport », au temps où les hydravions faisaient de la baie leur fief. Le bâtiment atypique a non seulement été conservé, mais aussi rénové, y compris la structure le jouxtant, jadis cantine des soldats ibériques et aujourd’hui encore restaurant de l’hôtel.
L’escapade maritime s’achève avec le retour à la marina d’Atalayoun, depuis laquelle notre guide nous invite à prendre de la hauteur. Au sommet de la colline qui surplombe le lot de villas, la vue est à couper le souffle. La lagune de Marchica révèle toute sa splendeur, tandis que le spectacle côté terre est tout aussi saisissant. Des reliefs imposants dessinent le paysage tout autour de Nador, particulièrement en direction du village d’Aït Nssar, à quelques encablures de la ville rifaine en direction de l'ouest. Sur l’une des montagnes se dessine l’ancien Palais royal, encerclé par une épaisse forêt.
Une ancienne tour de contrôle, destinée à guider les hydravions, est toujours là, témoin du passé de la lagune. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskEn arrière-plan s’élève le mont Gourougou, le plus haut de la région. À son sommet, perché à 720 mètres d’altitude, se trouve le château de Tazouda, construit au XIe siècle. Un site historique qui a dominé la côte méditerranéenne du nord-est du Maroc durant des siècles. Ses pierres séculaires offrent un panorama spectaculaire sur la région s’étendant à ses pieds. Cette forteresse faisait partie intégrante du système défensif du Maroc médiéval. Sa position stratégique lui permettait de contrôler et de protéger les territoires alentour. Son architecture reflète les savoir-faire et les traditions constructives de l’époque, illustrant comment les communautés locales s’organisaient face aux impératifs militaires.
Swing en bord de mer
Pour y accéder, le départ se fait généralement depuis le centre de Nador. Mourad nous confirme que la visite de la kasbah fait partie des attractions touristiques prévues. Des guides locaux peuvent accompagner les visiteurs, mais l’ascension requiert de bonnes chaussures et une solide endurance, les sentiers pentus et les hauteurs exposées rendent l’exploration exigeante. Aujourd’hui, le site se présente à l’état de ruines préservées. Cet état brut en fait un témoin rare et précieux des techniques de construction médiévales, offrant aux archéologues et aux visiteurs une vision authentique des défenses d’autrefois. Retour au temps présent en prenant la direction de l’incroyable Académie de golf, autre miracle de la résurrection de Marchica.
Avant de fouler l’impeccable green, prenez le temps d’une promenade qui mène sur de gracieux ponts en bois, enjambant un cours d’eau dont le ruissellement apaise l’esprit. À l’entrée du complexe, nous sommes accueillis par Zakaria Lguirati, responsable du golf et des activités sportives. En tenue de pratique, il nous apprend en préambule que « l’Académie de golf est la deuxième de ce type après celle de Rabat. Nous offrons la possibilité de s’initier ou de se perfectionner dans un cadre, comme vous le constatez, hors du commun. » Difficile de le contredire à la vue de cette immensité verte, ponctuée par des drapeaux indiquant l’emplacement de chacun des neuf trous du parcours.
Niché au coeur de la lagune, le Golf de Marchica est l'un des plus beaux greens du Maroc. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskL'écrin est parfait pour révéler le golfeur qui sommeille en vous. L'académie propose en effet « des leçons sur mesure et des séjours conçus pour les joueurs et groupes de tous niveaux », nous confirme le responsable. La conception de ce parcours, aussi plaisant soit-il, est-elle compatible avec l’exigence de l’écotourisme ? Zakaria Lguirati n’esquive pas le sujet, bien au contraire : « Comme l’ensemble des projets de Marchica, nous sommes tenus de respecter les normes d’une activité responsable. Pour nous, à l’Académie, l’enjeu concerne surtout l’utilisation de l’eau, et c’est pour cela que nous irriguons notre parcours avec les eaux recyclées des résidences hôtelières attenantes au parcours, ainsi qu'avec celles provenant de la grande station de traitement des eaux de Nador. »
Le sanctuaire des oiseaux
Après avoir visité le cossu House Club de l’Académie, il est temps de quitter la presqu’île d’Atalayoun, en direction de la corniche centrale de la ville. Le bord de mer révèle un lieu savamment aménagé, qui propose à la fois des plages en forme de crique et des cafés-restaurants. Dans le sillage de la promenade balnéaire, vous trouverez le site le plus emblématique de l’engagement écologique du projet Marchica : l’immense parc ornithologique, étalé sur près de 90 hectares au centre de la berge principale de la lagune. Avant même son inauguration, espérée durant l’année en cours, cet espace s’affirme d’ores et déjà comme la plus grande réserve naturelle consacrée aux oiseaux de l'ensemble du pourtour méditerranéen.
La conception de ce parc est pensée comme une offrande à la nature, à l’image de ses bâtiments administratifs, dont l’architecture à prédominance de bois fait penser aux roseaux typiques des zones humides. Les poutres croisées ornant la devanture des structures imitent quant à elles les traces de pas triangulaires des oiseaux, dont ce refuge est devenu le principal sanctuaire de la région. À l’intérieur, des aquarelles rendant hommage aux plus nobles créatures volantes de la zone sont accrochées aux murs. « Au fil de ma passion grandissante pour les oiseaux, je me suis mis à en peindre », répond timidement Yassine Loukili à la question sur l’origine de ces tableaux. Le chargé de mission, responsable de l’aménagement du parc ornithologique, semble pleinement investi dans sa tâche, celle de redonner à la nature la place qui lui a été confisquée de longues années durant.
Le sentier menant vers la réserve naturelle de Marchica, refuge des oiseaux migrateurs. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskIngénieur de formation, l'homme, également originaire de Nador, s’est mué en « ornithologue amateur », et se dit ému de revoir des populations d’oiseaux migrateurs faire de nouveau escale à Marchica. Depuis plus de trois ans, en parallèle de la supervision de l’aménagement de la réserve, il passe des centaines d’heures à observer ses protégés. « Sur ce grand tableau, je note et comptabilise tous les individus, qu’ils soient résidents permanents ou simplement de passage. Le but est que ces derniers trouvent en ce lieu un refuge sécurisé », détaille-t-il, pointant un panneau sur le mur.
Une vision de développement durable
Bien qu’il ne soit pas encore officiellement ouvert au public, le site attire déjà la curiosité des amoureux de la nature. « Hier encore, un couple de touristes australiens m’a demandé de les prévenir dès son ouverture. Ils sont impatients de revenir le visiter », nous confie son responsable. Toutefois, devenir une attraction pour les écotouristes n’est pas la seule raison d'exister du lieu. « L’autre mission primordiale est de sensibiliser la population locale à l’importance de la préservation de la biodiversité exceptionnelle de la région. Nous comptons organiser des visites scolaires pour que les prochaines générations intègrent que leur avenir est lié à leur environnement », ajoute-t-il.
Les sentiers balisés de cet immense espace naturel mènent à des tours d’observation, conçues en bois pour se fondre dans le paysage et permettre d'admirer, sans la perturber, une faune fragile et craintive. La population d’oiseaux migrateurs, qui vient d'Europe en direction du Sénégal et de la Mauritanie, trouve dans cette zone humide classée « Ramsar » une halte cruciale, riche d'une nourriture abondante.
Dans la diversité des espèces qui visitent la lagune, le « gardien du temple » a bien du mal à exprimer une préférence. « Si je devais en citer une, ce serait le canard colvert, mais le flamant rose apporte cette touche de beauté emblématique avec son plumage rosé au coucher de soleil. Il y a aussi toute une variété de chevaliers : arlequin, aboyeur, gambette… de magnifiques petits oiseaux », énumère-t-il, presque intarissable dès qu'il s'agit de ses hôtes ailés.
La réserve ornithologique de Marchica, qui pourrait être ouverte au public au cours de cette année 2026. Crédit : Agence MarchicaLa réserve ornithologique s’impose ainsi comme le symbole fort d’un engagement en faveur de la préservation de la biodiversité, notamment face aux pressions immobilières inhérentes à tout site balnéaire à forte attractivité. Porté par des acteurs locaux, le projet Marchica intègre également la notion de développement durable, qui devrait permettre à l’ensemble de la population de profiter à la fois de l’essor touristique et d’un environnement sain.
Cette vision se traduit par des initiatives concrètes, comme celle d'inviter les pêcheurs de la lagune à accueillir des visiteurs pour promouvoir un tourisme communautaire et responsable – une forme de compensation pour ces pêcheurs qui font face aux aléas du changement climatique. Devenue un modèle du genre, la lagune de Marchica n’est plus seulement une ambition lointaine, mais une réalité qui commence à porter ses fruits.
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