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11.07.2019 à 19 H 08 • Mis à jour le 11.07.2019 à 19 H 35
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Sicpa Maroc: casse du siècle ou guerre des lobbys ?

ENQUÊTE Depuis 10 ans, la multinationale suisse spécialisée dans le traçage fiscal, a fait du Maroc « une de ses vaches à lait » sur la base d’un contrat avec l’Etat « qui confine à de la rente », selon ses détracteurs. Que valent leurs arguments face à la réalité de la situation au moment où le contrat de Sicpa avec l’Administration des douanes et impôts indirects est remis en jeu ? Le Desk démêle le vrai du faux…

Le contrat marocain de Sicpa, la multinationale vaudoise spécialisée dans les systèmes d’authentification de produits et de réconciliation des taxes et les encres pour billets de banque, arrive à son terme.


Remporté suite à un appel d’offres passé par l’Etat en 2010, pour une période de cinq ans renouvelable une fois, ce marché concerne les vignettes d’authentification des paquets de cigarettes, mais aussi des bouteilles d’alcool et d’eaux minérales. Objectif : appliquer plus efficacement la taxe sur ces produits et lutter contre la contrebande de produits espagnols (alcools) ou algériens (cigarettes).


Pour rémunérer Sipca, l’Etat impose une redevance annuelle de l’ordre de 500 millions de dirhams. A l’instauration du système, les industriels concernés ont crié au racket. Le groupe Brasseries du Maroc, propriété du Français Castel, qui détient 95 % du marché de la bière, avait refusé de « payer un surcoût exorbitant qu’on lui a imposé ». Il stoppe pendant dix jours les chaînes d’embouteillage à l’automne 2010. En vain. Le groupe intente aussi une action juridique, mais finit par jeter l’éponge…


Même bataille avec les fabricants de tabac : l’usine principale d’Altadis Maroc, filiale d’Imperial Tobacco (rebaptisée SMT), s’est retrouvée bloquée plusieurs jours en 2011 pour refus de paiement des factures de Sicpa, qui en réplique ne lui livre plus les timbres fiscaux… De son côté, Philip Morris (Marlboro) porte plainte. A l’époque, le puissant cigarettier met en avant que Sicpa facture treize fois plus cher au Maroc qu’en Turquie pour des prestations identiques. Le marquage de 1 000 cigarettes était alors facturé 3,05 dollars dans le Royaume contre 20 cents en Turquie, 27 cents au Canada. Et deux fois plus cher qu’au Brésil (1,48 dollar) ou en Albanie (1,64 dollar).


Des paquets de cigarettes marqués au traçage fiscal. GETTY IMAGES


Mais Philip Morris s’est cassé les dents. Après une longue bataille juridique, la Cour suprême a finalement donné raison à l’Etat. Et malgré le lobbying intense de ses opposants, le contrat avec Sicpa a été reconduit en janvier 2015, une disposition prévue à la base par l’accord signé en 2010…


Questionnée à ce sujet lors d’une enquête conjointe menée en juin 2017 par Le Desk et Mediapart qui avait révélé l’existence de contrats de lobbying occultes en faveur de Gilles Berdugo, Sicpa avait estimé qu’il s’agissait de manipulation par ses opposants, ulcérés que les vignettes sécurisées aient mis fin à leurs « pratiques parfois douteuses ». « Le contrat du Maroc, comme d’autres, fait de temps à autre l’objet d’attaques et de polémiques, conduites par certaines des industries que nous sommes chargés de contrôler. Ces attaques (…) émanent directement de certaines de ces industries, ou de sociétés externes de communication et de lobbying dûment mandatées, dont l’une est bien connue internationalement », avait répondu la firme suisse.


En juin dernier, l’Administration des douanes et impôts indirects (ADII) a rendu public un avis d’Appel à concurrence pour la sélection du prochain prestataire au motif de perpétuer ce système visant au renforcement de la lutte contre la fraude, la contrebande et la protection du consommateur. A ce titre, les entreprises intéressées à concourir son tenues de retirer leur dossier de candidature au siège de l’ADII à Rabat et déposer leurs plis avant le 1er août.


De quoi susciter de nouveaux appétits, mais aussi déterrer les vieilles rancunes des industriels. Déjà, dans la presse, des articles fleurissent pour tailler des croupières à Sicpa…  De son côté, l’entreprise, forte de son implantation et de sa courbe d’expérience au Maroc se veut sereine. Pour raffermir ses positions, elle a confié à Eric Besson, ancien ministre français natif du pays, la mission de présider le conseil de surveillance de Sicpa Maroc. Dans les colonnes de L’Economiste, il a déjà tracé son cap : « Sicpa est probablement le seul fournisseur en mesure d’offrir un système de traçabilité sécurisée moderne qui ait atteint le stade industriel, et ce depuis de nombreuses années et dans un grand nombre de pays. Notre expérience croît avec chaque nouveau projet, ce qui a permis à notre solution d’atteindre une maturité inédite », assure-t-il. Et d’ajouter : « Notre implantation marocaine revêt un rôle stratégique pour notre présence ici mais aussi plus largement pour notre présence sur le continent : tout d’abord, le Maroc est pionnier en Afrique et il nous semble pertinent de valoriser cette expérience pour rayonner en Afrique de l’Ouest ».


Mais pour en juger, il est nécessaire de faire le bilan objectif des activités de Sicpa au Maroc. Il y a dix ans le contexte était le suivant : la Loi de finance de l’année 2010 avait institué le marquage fiscal des produits soumis à la Taxe intérieure de consommation (TIC), dont principalement les alcools et les tabacs manufacturés. L’appel d’offres lancé par l’ADII avait alors abouti à l’agrément de Sicpa en qualité de prestataire exclusif pour le marquage fiscal de tous les produits soumis à la TIC pour une période de cinq ans, soit de 2010 à fin 2014. Le contrat, dont Le Desk détient copie, a été établi avec une option de renouvellement tacite, valable une fois.


En 2015, le contrat liant l’ADII à Sicpa a été renouvelé par tacite reconduction pour cinq ans supplémentaires et dont le terme intervient donc à fin 2019. D’où sa remise en jeu décidé en juin dernier, eu égard aux contraintes réglementaires et aux délais nécessaires afin d’assurer la continuité du système.


Des tarifs toujours « excessifs » ?


Premier constat, sur la question des coûts supportés par les industriels concernés, après le renouvellement du contrat de Sicpa en 2015, ceux-ci ont nettement baissé : de 30 % pour les produits de tabac et de 20 % pour les autres produits. Les industriels l’expliquent par la pression qu’ils ont exercé sur les pouvoirs publics, mais persistent cependant à clamer qu’ils demeurent « excessifs ». Leur argument se base essentiellement sur des données comparatives : les prix facturés par Sicpa au Maroc restent en effet les plus élevés dans le monde. Exemple pour le tabac : le marquage de 1 000 cigarettes est depuis cette date facturé 1, 89 dollar dans le Royaume contre, 1 dollar au Togo, 94 cents au Brésil, 88 cents au Kenya, 60 cents en Equateur, 50 cents en Tanzanie, 28 cents en Turquie, 25 cents au Canada…


A cela, la multinationale répond « qu’il faut bien comprendre qu’il est impossible de comparer des déploiements très variés d’un pays à l’autre. D’une part, les besoins exprimés par les administrations de chaque pays peuvent être très différents, d’autre part, certains facteurs tels que la dispersion géographique des sites, les équipements spécifiques des lignes de production de certains industriels ou encore les exigences de sécurité locales ont un impact fort sur le coût de nos opérations ». Ainsi, Sicpa estime qu’il « serait donc simpliste de comparer les prix pratiqués d’un pays à l’autre sans considérer tous ces aspects ».


Le siège de Sicpa à Preilly en Suisse. Archives

 

De plus, Sicpa souligne que « les prix pratiqués relèvent de choix de l’Etat marocain dans le cadre d’un système de péréquation : il en résulte que certains produits sont moins chers, d’autres un peu plus chers par rapport aux tarifs pratiqués dans d’autres pays ».


Elle ajoute que le terme « excessif » au sujet des tarifs est « parfois employé par certains industriels contrôlés qui préfèreraient ne voir aucun contrôle effectué. Bien sûr, ceci éviterait tout surcoût mais empêcherait aussi tout bénéfice lié aux contrôles qui favorisent une économie légitime et un environnement concurrentiel sain dans les secteurs concernés ».


A la question de savoir si l’entreprise suisse consentira à nouveau à une baisse de ces tarifs pour ce nouvel appel à concurrence, Eric Besson donne la couleur dans son interview à L’Economiste  : « Nous travaillons actuellement sur les détails de notre offre qui doit-vous vous en doutez- rester confidentielle. Nous avons la ferme intention de faire une offre qui représente un excellent rapport coût/efficacité pour le Royaume et ses citoyens »…


Même son de cloche émanant du siège de Prilly interrogé par Le Desk : « Dans le cas particulier du Maroc, des améliorations ont été apportées après le premier renouvellement qui ont exigé de nouveaux investissements ».


Une « optimisation fiscale » qui interroge…


Celui-ci est intervenu en 2015, et l’analyse des comptes financiers disponibles de 2011 à 2016, montre que jusque-là, le prestataire n’avait réalisé qu’un maigre investissement total de 50 millions de dirhams…Depuis 2015, d’ailleurs, Sicpa Maroc enregistre un résultat net négatif, absorbant les trois quarts de son capital social qui a la base est particulièrement faible, à peine 10 millions de dirhams…


De plus, la même année, selon nos informations, un redressement fiscal a été décidé suite à contrôle fiscal des comptes de Sicpa par la Direction générale des impôts (DGI) pour les exercices 2010-2014, au titre de l’IS, l’IR et la TVA. Selon nos sources, la société a du débourser près de 100 millions de dirhams.


« Nous avons eu des discussions avec les autorités fiscales en 2015-2016 comme beaucoup de grands groupes établis au Maroc, en lien avec la complexité de nos opérations. Ces discussions se sont soldées par un accord de paiement qui a eu logiquement un impact négatif sur notre résultat. Nous ne pouvons commenter plus avant des informations relevant de la confidentialité exigée par une relation contractuelle avec une autorité gouvernementale », explique la firme suisse.


Il y a eu aussi des interrogations sur l’usage fait par Sicpa des redevances annuelles encaissées : Après un chiffre d’affaires de 79 millions de dirhams en 2010 – lors de son démarrage -, la société a en effet aligné des revenus de plus de 600 millions de dirhams les années suivantes avant de décroître sensiblement. Or, près des deux tiers du chiffre d’affaires sont utilisés pour des « achats de travaux, d’études et de prestations de services ». De 2011 à 2016, le prestataire a dépensé près de 2,2 milliards de dirhams en études. Une charge qui représente annuellement un ratio variant de 85 à 90 % des charges d’exploitation quel que soit le chiffre d’affaires réalisé.



A titre d’exemple, le coût des études est passé de plus de 400 millions de dirhams par an à 272 millions à partir de la première année du second mandat qui a été marqué par une baisse des prix et par ricochet une baisse du chiffre d’affaires. Et par conséquent, bien que le chiffres d’affaires se soit affaissé, les dépenses relatives aux études représentent le même ratio.


Ces études permettent en effet d’augmenter les charges de Sicpa et par conséquent réduire la charge fiscale à verser à l’Etat. Un moyen aussi pour la multinationale de réaliser un gain supplémentaire : Selon nos calculs comparatifs, la TVA récupérable sur les dépenses relatives aux études représente un ratio de 86 % du total de TVA récupérable sur les charges.


De 2011 à 2016, le montant total de la TVA récupérable sur les études a été de 440 millions de dirhams. En contrepartie, celle facturée sur les ventes a été de 376 millions de dirhams. Il en résulte que cette augmentation des charges par les études a permis non seulement à Sicpa de ne pas reverser le montant de la TVA facturée sur les ventes, mais aussi d’obtenir de l’Etat à lui reverser un montant de 73 millions de dirhams sur 6 ans, soit plus de 12 millions de dirhams par an.


Ce gonflement des charges par les études a aussi permis à Sicpa Maroc de réduire son résultat net et donc payer moins d’IS entre 2011 et 2014. Depuis la baisse des prix concomitante au renouvellement du contrat avec l’ADII en 2015, la société se déclare déficitaire, et par conséquent ne paye plus d’IS…



Selon l’analyse des comptes, ces études sont à l’évidence réalisées et facturées par la maison-mère en Suisse ou une entité qui en dépend à l’international. Cela engage donc un transfert important de devises hors du Maroc. A titre de référence, sur une seule opération de transfert faite en 2015, l’entreprise a enregistré une perte de change nette de 26,6 millions de dirhams…Un indicateur de l’importance des fonds transférés. D’ailleurs, les provisions sur pertes de change annuelles sont particulièrement élevées…


Si Sicpa n’a pas commenté dans le détail cet aspect singulier de ses états financiers qui participent aux yeux de ses détracteurs à qualifier le marché marocain d’ « une de ses vaches à lait » sur la base d’un contrat avec l’Etat « qui confine à de la rente », selon des sources gouvernementales interrogées par Le Desk, « cette situation avait fait l’objet d’un consentement corollaire avec l’Etat au démarrage de l’activité en considération d’un transfert de technologie et de savoir-faire, qui par la suite a été apurée à travers l’accord de paiement conclu après contrôle fiscal des comptes en 2016 ».


L’argument du « rattrapage fiscal » est de plus soutenu par ce que Sicpa et l’Etat entendent par l’implantation marocaine de la multinationale. Au-delà des arguties comptables qui lui sont opposés, l’entreprise défend l’idée du « rôle stratégique » de sa filiale locale inscrite dans une logique continentale. « Ceci explique pourquoi nous avons implanté au Maroc un hub appelé à rayonner : nos équipes, experts et ingénieurs marocains seront logiquement sollicités pour la mise en œuvre de nos autres projets dans la région. Ils travaillent en lien étroit avec d’autres équipes, notamment en Espagne ou au siège », déroule la direction de Sicpa en Suisse.


Des charges locatives en déclin…


A l’opposé, on rétorque que le nombre de salariés de Sicpa Maroc a connu plutôt une baisse d’effectifs, passant de 170 au démarrage de l’activité à 134 selon les dernières données disponibles, soit une évolution négative de -36 personnes. Alors que la masse salariale, selon nos informations est, quant à elle restée pratiquement stable, en revanche le salaire brut moyen mensuel a progressé de 38 % de 2011 à 2016. Ce qui s’expliquerait justement selon la direction de Sicpa par des «  ajustements opérationnels » à l’instar de ses autres implantations dans le monde : « Il y a eu aussi et surtout des transferts vers notre hub Afrique de l’Ouest (…) Nos activités nous permettent de créer et de maintenir au Maroc des emplois qualifiés associés à des niveaux de salaires qui font de Sicpa un employeur apprécié », ajoute la firme vaudoise.


Logo de la firme Sicpa sur la façade de son siège social. Archives


Autre point d’appréciation sur la présence effective de Sicpa telle que font ressortir ses charges locatives au niveau de ses deux locaux à Casablanca : l’usine installée dans la zone industrielle Indusparc à Sidi Moumen et le siège administratif au sein de l’immeuble Zénith de Sidi Maârouf. Fait souligné, le montant de ces locations, jugés particulièrement élevés comparés aux tarifs de référence de ces zones, est en continuelle baisse, passant de 14,8 millions de dirhams en 2011 à 2,8 millions en 2016. A cela, Sicpa apporte quelques explications : « Nos employés, autrefois répartis entre un siège et des locaux opérationnels sont désormais regroupés depuis 2013, dans un souci d’optimisation de nos charges locatives. Plus récemment, nous avons toutefois installé nos équipes du hub africain travaillant sur de nouvelles technologies dans la tour CFC (Casablanca Finance City), une initiative qui vise à faire du Maroc un hub régional, parfaitement en ligne avec notre stratégie ».

 

Une solution efficace contre la contrebande et ses dérives ?


L’argument massue de Sicpa est celui, très souvent ressassé, de l’impact de son système de traçage fiscal sur le commerce illicite des produits de contrebande. La société en veut pour preuve l’enquête de l’ADII, citée dans son rapport d’activité 2018, sur le taux de prévalence des cigarettes de contrebande, qui a fait ressortir un taux de 3,7 % au niveau national, « le plus bas jamais enregistré ».


Un résultat qu’il faut toutefois relativiser. Si ce taux est certes passé de 11 % en 2011 à 7,5 % en 2017, puis au record de 3,7 % l’année suivante, il a aussi connu un pic à 20 % en 2015, soit quatre ans après la mise en route du système Sicpa. « Cela est dû en très grande partie au renforcement du contrôle frontalier entre le Maroc et l’Algérie, l’augmentation de la pression fiscale sur les cigarettes en Algérie, et surtout le lancement de nouvelles marques à prix bas par les opérateurs marocains qui ont pu ainsi concurrencer les produits du commerce illicite », assure-t-on du côté des industriels du tabac.


Depuis 2016, est aussi entrée en fonction la Cellule Nationale de Ciblage (CNC), qui coordonne les contrôles douaniers sur l’ensemble du territoire… Et pour cause, selon l’étude sur « Le commerce illégal de la cigarette dans la région du Maghreb », réalisée en 2017 par le cabinet d’audit international KPMG (depuis dépubliée de son site mais citée dans la presse) , une cigarette sur cinq consommée dans la région provenait en 2016 de la contrebande, soit un manque à gagner équivalent à 565 millions de dollars pour les Etats maghrébins, un montant correspondant aux taxes non-perçues sur la vente et l’importation de cigarettes.


Un trafic identifié comme source de revenus « très lucrative pour les groupes terroristes », selon la chercheuse au Centre Carnegie de Beyrouth, Dalia Ghanem Yazbek, notamment en Libye et en Tunisie. Un rapport publié en mars 2015 par le Centre d’analyse du terrorisme révèle en effet que le trafic de cigarettes représenterait « plus de 20 % des sources criminelles de financement des organisations terroristes identifiées dans le cadre de 75 procédures judiciaires internationales (…) depuis 2001 ». Dans le monde, ils seraient une quinzaine de réseaux à prospérer sur ce commerce illicite, dont Al-Qaeda au Maghreb islamique…


L’étude de KPMG démontre également, sur la base des données du Royal United Services Institute (RUSI), un think tank britannique, que le commerce illégal de tabac ne constitue qu’une partie d’un tentaculaire réseau régional de contrebande, qui inclut le carburant, les véhicules, les denrées alimentaires ou encore les appareils électroniques.


En 2017, les services douaniers marocains ont procédé à la saisie de 22,92 millions d’unités de cigarettes, contre 12,5 millions en 2016, soit une hausse de plus de 83,5 %… .


C’est dans ce sens que l’ADII voit dans le Système automatisé de marquage intégré en douane (SAMID), proposé par Sicpa (Sicpatrace) et encouragé par les institutions internationales, comme la Banque mondiale, le FMI ou l’Organisation mondiale de la santé (OMS), permettant de disposer, en temps réel et à distance, de l’assiette imposable au titre des taxes s’appliquant notamment aux boissons alcoolisées et aux cigarettes, une technologie de traçabilité, « efficace tant dans la lutte contre le terrorisme que pour remplir les caisses de l’Etat marocain ». 


Aussi, la Loi de finance 2019 contient une augmentation de TIC applicable aux cigarettes. Le taux minimum de perception passant de 567 à 630 dirhams pour mille cigarettes, alors que le minimum de pression fiscale évolue de 53,6 % à 58 %. En 2017, les recettes de la TIC sur le tabac ont atteint un nouveau record, à 10,48 milliards de dirhams, contre 9,86 milliards en 2016. La même année, l’ensemble des droits et taxes perçus par le Royaume a ainsi fait un bond de 5,1 %.


Sicpa face à la concurrence…des cigarettiers


Sicpa n’est pas la seule entreprise à vouloir répondre au nouvel appel à concurrence ouvert par l’ADII. D’autres fournisseurs potentiels fourbissent aussi leurs armes dans l’espoir de la détrôner du marché marocain, comme c’est aussi le cas à l’international, concurrence oblige.


Mais alors que nombre d’études et d’investigations ont démontré que les industriels de la cigarette alimentent eux-mêmes une grande part du trafic et de la contrebande de produits du tabac, les géants du secteur tentent également d’imposer leur propre système de traçabilité des cigarettes.


Leur cheval de Troie est baptisé Codentify. Il a déjà été adopté par plusieurs Etats africains, parmi lesquels le Tchad, la Côte d’Ivoire ou le Burkina Faso.


Un récent article du Guardian décrit cette guerre en coulisses. « Développé par Philip Morris International et partagé avec d’autres grandes entreprises, il a ensuite été transmis à une organisation tierce appelée Inexto, que l’industrie considère comme indépendante même si elle est dirigée par d’anciens dirigeants de l’industrie du tabac », note le quotidien londonien de référence. Le fait que ce système breveté par Philip Morris puis cédé en 2016 à Inexto, filiale du groupe français Impala, soit une émanation de l’industrie, il contreviendrait en cela à l’article 8 du Protocole de l’OMS sur la traçabilité des cigarettes, qui stipule que les Etats l’ayant ratifié doivent adopter un système indépendant de l’industrie du tabac… « Sur le papier, Codentify se plie donc à l’exigence d’indépendance fixée par l’OMS  mais Inexto étant dirigé par un ancien cadre de Philip Morris, Philippe Chatelain, cette autonomie revendiquée a tout d’une façade », rapporte la presse.


Et pour défendre ce challenger dont certaines études techniques consultées par Le Desk soulignent ses « vulnérabilités majeures qui pourraient être exploitées par des fraudeurs », des moyens considérables ont été déployés par les industriels qui disposent de VRP de luxe sur le continent, et ils sont légion : En 2016, le leader du secteur a lancé PMI Impact, un fonds de soutien à la lutte contre la contrebande de cigarettes, supposé aider les Etats et ONG à éradiquer le trafic de produits du tabac. Dotée d’un budget de 100 millions de dollars, la structure finance conférences, projets de recherches et campagnes de communication dans une trentaine de pays.


PMI Impact recrute à tours de bras des personnalités influentes, comme Alain Juillet, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, ou l’ex-patron d’Europol Jürgen Storbeck. Ces « sécuritaires » passés dans le privé apportent leur caution morale aux actions de lobbying des industriels pour convaincre que l’industrie du tabac est la plus à même de combattre le fléau du marché noir.


L’un d’eux, Bruno Delaye, ancien ambassadeur français et ex- « Monsieur Afrique » de François Mitterrand, converti en patron d’Entreprise et diplomatie, filiale du cabinet d’intelligence économique ADIT, est inscrit au registre des représentants d’intérêts du Parlement européen pour le compte d’Impala, la maison mère d’Inexto, et organise des conférences financées par Philip Morris. « Un lobbyiste que l’on aurait aperçu il y a peu…  au Maroc, où il se serait entretenu avec l’ADII », a rapporté la presse.


Bruno Delaye, natif de Casablanca et lobbyiste du système préconisé par l'industrie du tabac. ANGELI


« Offrent-ils les mêmes prestations que Sicpa à des tarifs inférieurs ? Rien n’est moins sûr. Le marché de la traçabilité sécurisée est un marché dynamique et nous ne pouvons que nous en réjouir », répond la multinationale suisse.


« De nouveaux concepts voient le jour régulièrement. Peu en revanche peuvent se targuer à la fois d’une expérience industrielle réelle, dans le cadre de déploiements à l’échelle internationale, tout en garantissant une réelle indépendance vis-à-vis des industries que le système est appelé à contrôler », poursuit-elle, se déclarant « leader dès lors qu’il s’agit de disposer d’une capacité d’innovation qui ne transige pas sur l’efficacité industrielle, tout en garantissant une totale indépendance ».


Si la suprématie de Sicpa semble si inébranlable, les industriels marocains argumentent que l’Etat ne peut être gagnant que s’il y a baisse drastique des prix de marquage fiscal, rejetant au passage les justificatifs avancés ça et là sur le manque de profondeur du marché local qui empêcherait toute économie d’échelle et celui souvent entendu sur la qualité supérieure des timbres utilisés au Maroc.


« Le secteur des tabacs verse à lui seul l’équivalent de 245 millions de dirhams par an pour le système Sicpa. Le changement de prestataire pourra impliquer une baisse réelle des tarifs. Ainsi, si on benchmark avec les tarifs appliqués par les concurrents actuels de Sicpa, le secteur ne paiera que 70 millions de dirhams. Résultat, 175 millions se rajouteront aux bénéfices des opérateurs et 31 % de ce montant sera versé à l’Etat, d’autant que depuis 2015, Sicpa Maroc ne paie pas d’IS en raison de ses résultats négatifs », résume une source proche des cigarettiers.

 

« Sicpa est souvent la cible de ceux que nos systèmes permettent de contrôler. Si les industriels honnêtes trouvent avantage au renforcement d’une économie saine et concurrentielle, d’autres ont tout intérêt à décrédibiliser nos solutions », assène de nouveau la multinationale souvent éreintée dans des affaires de corruption supposée, et qui en veut pour preuve un rapport de la Banque mondiale publié en janvier mettant en exergue les résultats de trois pays (Kenya, Géorgie et Equateur) où ses solutions sont déployées avec « des bénéfices indéniables en matière de lutte contre le commerce illicite de tabac et de collecte des recettes fiscales avec au final un impact positif sur le budget des Etats ».

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