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#crise des migrants
13.08.2017 à 13 H 55 • Mis à jour le 13.08.2017 à 13 H 55
Par

A six mètres du rêve européen (2/2)

REPORTAGE Les migrants subsahariens qui rêvent d’Europe choisissent souvent de forcer le passage de Melilla, une forteresse espagnole enclavée dans le nord du Maroc et hérissée de hauts barbelés. Après un long périple de plusieurs milliers de kilomètres, ils s’installent dans le massif de Gourougou dans l’attente du grand saut. Seif Kousmate, un jeune photoreporter les a suivis pendant six mois. Voici le second volet de leurs histoires

Chaque année, des milliers de migrants d’Afrique de l’Ouest (Mali, Guinée, Burkina Faso, Cameroun…) cherchent à rejoindre l’Europe, chacun avec leur histoire et leurs raisons. Ils entrent clandestinement au Maroc depuis l’Algérie ou la Mauritanie, et par manque de moyens choisissent la voie terrestre, plutôt que des traversées par voie maritime. Ils se dirigent ensuite vers l’une des deux frontières qui séparent le Maroc de l’Espagne. Les chances pour rejoindre une des enclaves sont minimes, certains migrants peuvent se retrouver bloqués au Maroc plusieurs années à tenter de « Boza » ( réussir le passage en Europe dans le jargon des migrants ).




Le massif de Gourougou


Des migrants prennent la fuite suite à une bomboula sur le campement de Gourougou. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Le massif de Gourougou constitue un point stratégique à l’approche de la frontière qui sépare le Maroc de Melilla, que les migrants soient de nouveaux arrivants ou d’anciens refoulés. Des individus continuent d’arriver chaque jour des quatre coins du royaume, afin de tenter à nouveau leur chance à la frontière.


Carte de situation du massif de Gourougou qui surplombe le périmètre de Melilla. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK




Le quotidien au campement


A Gourougou. Reconstruction d'abris suite à une descente des forces auxiliaires qui détruisent les installations de fortune des migrants de manière régulière. Sur une pierre est inscrit D.G. Boza faisant référence au chef de camp. SEIF KOUSMATE / LE DESK
 

Le campement est divisé en plusieurs « ghettos », selon le jargon utilisé par les migrants. Chaque ghetto est composé d’une dizaine de personnes : ils désignent un chef qui sera ensuite porte-parole du groupe auprès du “gouvernement”  en cas de problème ou de conflit à résoudre.




Les migrants se relaient pour accomplir des taches de survie. Ici coupe du bois sur les hauteurs du massif qui servira aux feux de camp et à la chauffe des aliments. SEIF KOUSMATE / LE DESK
Les migrants sont organisés en petites grappes, appelées des ghettos souvent formés par origine ethnique, géographique ou simplement par nationalité. Cette organisation assure la cohésion de la société de Gourougou où les affinités contrebalancent les tensions permanentes. SEIF KOUSMATE / LE DESK
Corvée d'eau matinale pour un occupant du camp de Gourougou. Les conditions de survie dans la forêt sont déplorables. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Les gens du ghetto s’entraident dans les taches du quotidien, notamment pour cuisiner, chercher de l’eau au puit, ramasser le bois pour le feu. Pour ce qui concerne la nourriture, les migrants cotisent quelques dirhams par semaine, servant à acheter les produits de première nécessité (riz, huile, boites de sardines, etc…) à des épiceries en contrebas du massif forestier. Pour le reste, les migrants récupèrent légumes pourris, pâtes et têtes de poulets. dans les ordures, le jour du marché à Nador.


Pour s’abriter, les migrants construisent des abris de fortune à l’aide des branches d’arbre, qu’ils recouvrent de couvertures. Ils ajoutent une bâche en plastique pour les rendre étanche. Beaucoup dorment dehors à même le sol avec seulement une couverture. Ils craignent les descentes régulières des forces auxiliaires marocaines qui détruisent les abris, brulent les affaires et la nourriture des migrants. Ces épisodes, appelés « Bombola » ou « Bombola générale », sont parfois accompagnées d’arrestations et refoulements forcés vers d’autres villes du Maroc, loin de la frontière.




Bombola générale. Les autorités veillent à tout ratisser de manière régulière afin de décourager les migrants à se fixer sur la montagne. SEIF KOUSMATE / LE DESK


La « Bombola » : Descente régulière sur le campement, généralement très tôt le matin, quelques abris sont systématiquement saccagés. Le but est de déstabiliser et fatiguer les migrants.


La « Bombola générale » : Grande opération de ratissage du campement, accompagnée de plusieurs arrestations. Elle survient en générale une fois par an.


L’état du campement ainsi que les conditions climatiques de la région peuvent par moment rendre la vie très compliquée pour les migrants. S’ajoute à cela la fatigue, la malnutrition, et la présence de quelques cas d’intoxication. Certaines personnes ont des difficultés à passer de longues périodes en forêt, et alternent des séjours entre Gourougou et l’une des bases arrières, loin de la frontière.




Les préparatifs à l’attaque


A Gourougou, les migrants subsahariens en file indienne pour recevoir l'eau bénite de la part du chef du camp. Un rituel de passage qui leur donne espoir de réussir le grand saut vers Melilla. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Chaque attaque à la frontière est minutieusement préparée. Des rassemblement se mettent en place pour s ‘encourager, et partager les informations avec les nouveaux, chacun vérifie son « kit de frontière ». Depuis fin 2014, l’Espagne à modifié sa frontière, en ajoutant un grillage « anti-grimpe » ne laissant même pas passer les doigts.




Dans un bidonville de Fès, une des bases arrières des candidats à l'exil, s'organise la logistique de l'attaque des hauts grillages qui séparent le Maroc de Melilla. Ici, un migrant découpe à la scie des morceaux de bois pour la fabrication des crochets qui serviront à escalader les barrières. SEIF KOUSMATE / LE DESK
A Fès, certains anciens se sont converti en artisans spécialisés dans la confection de chaussures à crampons et crochets, nécessaires à l'escalade. SEIF KOUSMATE / LE DESK
A Gourougou, la veille du grand départ, un migrant présente son kit de survie et de passage qui se résume à des chaussures équipées de crampons, des crochets, une bouteille d'eau et quelques aliments. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Les migrants ont trouvé la solution pour palier à cette dernière modification et ont mis en place un système artisanal composé de crochets métalliques. Trois boulons en bas de leurs chaussures en guise de crampons permettent de mieux escalader la nouvelle frontière. L’atelier de fabrication des kits apporte les derniers ajustements. Tous prévoient du pain pour le trajet, ainsi qu’une bouteille d’eau. Les visages sont tendus, particulièrement ceux des nouveaux : ils appréhendent un peu pour escalader le grillage, et rêvent tous de « Boza » (valider leur passage à Melilla) du premier coup. Les affaires personnelles sont laissées sur place : interdiction d’amener quoi que ce soit pour ne pas être captés par les radars (téléphone, montre, radio, etc.), et encore moins une pièce d’identité, pour éviter de se faire refouler directement vers son pays d’origine.




Le chemin jusqu’à la barrière


Une veillée de l'espoir dans la nuit de Gourougou autour d'un grand feu. Les candidats à l'eldorado européen y discutent souvent de leur périple depuis les confins de l'Afrique de l'Ouest et de leurs rêves d'une vie meilleure au-delà de la Méditerranée. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Profil
Van, 22 ans, passé à Melilla en mai dernier
SEIF KOUSMATE / LE DESK

« J’ai fait beaucoup de route pour arriver au Maroc, et j’ai vu trop de souffrance sur le chemin vers l’Europe. L’Aventure ( utilisé par les migrants pour signifier le voyage vers l’Europe) n’est pas une chose facile, il faut avoir la volonté et le courage pour tenir jusqu’au bout. j’ai déjà fait huit mois ici à Gourougou, huit mois de souffrance, on ne mange pas bien, on ne dort pas bien, il fait froid, et il a même neigé cette année. Huit mois à tenter d’escalader la barrière, mais en vain. » Le 9 mai 2017, il réussit à escalader la frontière, et a rejoint le CETI (centre d’accueil des migrants) de Melilla avec 108 autres personnes.

Les hommes sont prêts, une atmosphère différente des autres soirs s’est installée, la lune est lumineuse et éclaire la foret du massif Gourougou. Un silence règne sur le campement, les migrants échangent moins entre eux, chacun est concentré dans son coin et avale un dernier repas. Ils se mettent autour du feu, et attendent 22 heures pour se mettre en file indienne, et se lancer dans une longue marche qui les mènera jusqu’à la barrière, si tout se déroule comme prévu. Sur la carte, la frontière est située à deux heures de marche du campement à vol d’oiseau. Toutefois, les migrants sont contraints de prendre des détours par les collines environnantes pour ne pas se faire remarquer par les forces auxiliaires marocaines, ce qui rallonge le trajet de 8 à 10 heures supplémentaires.


Avec les moyens mis à disposition pour protéger la frontière, les migrants sont fréquemment repérés sur le trajet avant même d’approcher la frontière. Dans ces cas là, soit ils arrivent à prendre la fuite et revenir au campement, soit ils se font arrêter, et seront refoulés de force vers l’une des villes de l’intérieur du royaume, parfois même dans le sud du pays… 




L’attaque de la barrière


Un migrant montre son kit de survie. Crochets et chaussures à crampons pour escalader les hauts grillages. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Dans le meilleur des cas, lorsque les migrants atteignent la barrière avec les premières lueurs du matins, ils s’arrêtent à quelques centaines de mètres de la frontière et mettent leurs chaussures cramponnés et leurs crochets. Ils attaquent l’escalade tous ensemble en criant, afin de faire fuir les gardes qui surveillent ce tronçon de la frontière. Ils sont conscients d’avoir peu de temps avant l’arrivée des renforts, et les places sont rares, ils foncent droit sur les barrières. Dès qu’ils passent la première clôture coté marocain, puis la tranchée de 2 à 3 mètres, il leur faudra affronter les forces de l’ordre marocaines. S’ils ne se font pas arrêter, ils peuvent alors attaquer les trois clôtures espagnoles. Alors qu’ils sont sur la clôture, ils n’ont toujours pas la certitude de rentrer en Europe, car à tout moment ils peuvent se faire arrêter par la Guardia civil et être livrés aux Marocains qui se chargeront de les éloigner du périmètre, parfois dans des villes du sud du pays.




Frontières de non droit pour les migrants


Des migrants encadrés par la Guardia civil alors qu'ils ont passé les murs de clôture. SEIF KOUSMATE / LE DESK.


Douze ans après les évènements meurtriers de l’automne 2005 à Ceuta et Melilla, où des tirs à balles réelles ont couté la vie à plusieurs migrants qui tentaient de franchir les barrières, ces zones frontalières continuent d’être le théâtre de violations permanentes des droits fondamentaux des migrants. Les membres des forces de l’ordre marocaines et espagnoles semblent bénéficier d’une impunité dans la mise en œuvre pratique des politiques de lutte contre les migrations irrégulières. Plusieurs cas de violence ont été observés chez les migrants, relevant un usage disproportionné de la force par la Guardia civil espagnole comme par les Forces auxiliaires marocaines envers les personnes tentant de franchir la barrière de Melilla.


Depuis mars 2015, à l’ouverture du bureau d’enregistrement des demandes d’asile à la frontière de Melilla, le gouvernement espagnol a durci la politique migratoire à destination des personnes tentant d’entrer illégalement en Espagne.




Le Boza

Un groupe de jeunes sub-sahariens ayant réussi le passage à Melilla. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Profil
Keïta, Malien, 19 ans et migrant depuis l'âge de 10 ans
SEIF KOUSMATE / LE DESK

Keïta, un jeune Malien de 19 ans, a grandi dans une famille d’agriculteurs du cercle de Bougouni, au sud de Bamako. A l’âge de 10 ans, il quitte sa famille pour travailler dans une ferme de poulet. Un an plus tard, il décide de rejoindre Bamako. Avec l’aide d’un proche, il trouve un travail dans une boulangerie. Puis quelques années plus tard il commence à rêver d’Europe. Le 12 décembre 2012, il quitte Bamako. Il réussit sa traversée et arrive en Algérie. Trois mois plus tard , il part en Libye et parvient à travailler comme manoeuvre, puis peintre. Au bout de 9 mois, alors qu’il avait assez d’économies pour payer sa traversée vers l’Italie, il se fait arrêter sur son chemin vers Tripoli, puis emprisonner pendant 3 mois. À sa sortie de prison, il retourne en Algérie, travaille pendant 3 mois, puis repart tenter sa chance du côté marocain. En juin 2014, il arrive à Gourougou pour la première fois. Après 3 mois de tentatives, n’arrivant pas à rentrer à Melilla, il repart travailler en Algérie. En février 2015, Keïta revient au Maroc pour tenter à nouveau sa chance. Quelques mois plus tard, il se casse la cheville durant une des tentatives d’escalade de la frontière et se fait hospitaliser. Il séjourne 3 mois à la résidence de Médecins Sans Frontières à Nador, puis part se reposer pendant 3 mois dans le bidonville de Fès. Depuis fin 2016 il est de retour au campement de Gourougou, et continue de rêver du jour où il rentrera à Melilla.

Une fois qu’ils ont relevé le défi pourtant quasi impossible de passer la frontière, les migrants doivent courir dans l’enclave espagnole pour rejoindre le CETI (le Centre de séjour temporaire pour immigrants). Tant qu’ils n’ont pas atteint le centre, il peuvent toujours se faire arrêter par la Guardia Civil et être refoulés au Maroc.


Ceux parmi les candidats à l'exil européen qui réussissent à passer la frontière sont accueillis au CETI, un centre de transit temporaire avant l'accès au continent européen. SEIF KOUSMATE / LE DESK


Le CETI, le Centre de séjour temporaire pour immigrants (CETI) a été construit en 1999, à l’extérieur de la ville de Melilla. Conçu avec le cofinancement de l’Union européenne, le CETI de Melilla a été prévu pour accueillir 480 personnes. Ses capacités d’accueil sont très souvent dépassées et le CETI a déjà pu accueillir trois fois plus de personnes que ce qui est normalement prévu.


Les migrants sont pris en charge par le centre, à leurs arrivés ils donnent leurs empruntes et récupèrent une carte pour rentrer et sortir du CETI, ainsi ils peuvent circuler librement dans la ville de Melilla. Le CETI prend en charge trois repas par jour, et offre des cours d’Espagnol à l’ensemble des résidents. La plupart des migrants passent leurs temps à tourner en rond dans le centre, ils sont dans les dortoirs à discuter en petite communauté ou sur le terrain de foot.




L’attente au Campo


Mohamed et Abdoul, côté espagnol, regardant au loin la frontière qu'ils ont réussi à escalader deux mois plus tôt. SEIF KOUSMATE / LE DESK


La gestion des transferts des résidentes du CETI vers la péninsule constitue la clé de voûte des politiques migratoires espagnoles autour des enclaves de Ceuta et Melilla.


En effet, ces transferts depuis les enclaves vers la péninsule espagnole ne sont aucunement régulés, puisqu’aucune loi ne les encadre. De ce fait, personne ne sait quand il va partir, et cette attente affecte particulièrement, notamment psychologiquement, les gens qui attendent dans le CETI.


Lire aussi : la première partie de ce reportage

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