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17.08.2016 à 12 H 11 • Mis à jour le 20.08.2016 à 13 H 39
Par
Liberté de la presse

L’hebdomadaire français L’Obs s’autocensure au Maghreb, en Afrique de l’Ouest et au Qatar

Couverture du n°2701 de L’Obs consacré au sexe féminin. En illustration, le célèbre tableau de Gustave Courbet peint en 1866. L’OBS.
L’hebdomadaire français s’est autocensuré en décidant de ne pas distribuer au Maroc, dans les autres pays du Maghreb, mais aussi au Gabon, en Côte d’Ivoire et au Qatar, son édition datée du 11 août 2016 consacrée au « sexe, dernier tabou », au motif que sa couverture représentant « L’Origine du Monde » pourrait choquer.

« Plusieurs clients nous ont demandé le numéro de l’Obs de cette semaine, mais le distributeur ne nous l’a pas livré », lance d’emblée un libraire réputé du centre de Casablanca. En cause, cette semaine, un dossier consacré au sexe féminin, illustré en couverture avec un gros plan sur L’Origine du monde, le célèbre tableau peint par Gustave Courbet en 1866.


La Une du numéro de L'Obs, objet de l'autocensure.


Contacté par Le Desk, Mustapha El Khalfi, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, a affirmé « qu’aucune décision administrative n’a été prise à l’encontre de L’Obs ». Auprès du distributeur Sochepress son indisponibilité a été confirmée « pour défaut de livraison ». « Il n’a pas été intégré dans notre système de routage depuis le 5 août », précise-t-on.


A l’instar des magazines et journaux étrangers censurés aux frontières, soit pour « atteinte à la religion musulmane », comme ce fut le cas récemment pour Science &  Avenir, ou pour « attentat à la pudeur », ce numéro de L’Obs avait probablement de fortes chances d’être interdit à son arrivée au Maroc, mais cette fois-ci, c’est la direction du magazine français elle-même qui ne l’a pas expédié. Une autocensure en somme, qui arrange bien les censeurs d’ici, désormais débarrassés de la mauvaise publicité que suscite chacun de leur oukaze.


L’Obs, comme chacun des grands titres français, a son public au Maroc, mais ces dernières années, comme d’autres, il a été bloqué aux frontières du royaume à de nombreuses reprises. En juillet 2011, il l’était à cause d’une enquête jugée critique à l’endroit du roi, intitulée « Mohammed VI, l’intouchable ? ».


Des interdictions à répétition

En janvier 2012, les autorités marocaines avaient stoppé la distribution d’un de ses hors-série consacré au monde arabe. Ce numéro spécial comportait selon Rabat une représentation du visage du prophète Mohammed, proscrite par la tradition musulmane sunnite. « Il a été interdit parce qu’il a reproduit le visage du prophète et c’est interdit par notre religion. C’est évident », avait déclaré à l’AFP un responsable du ministère de la Communication, sous le couvert de l’anonymat.


Claude Weil, alors directeur de la rédaction, affirmait : « Il n’y a dans ce hors-série aucune représentation du visage du prophète et n’importe quel lecteur peut le constater. » « La couverture du numéro est un photomontage représentant un alignement des portraits d’Abd el-kader, de Fayçal d’Arabie, du philosophe Averroès, de la blogueuse Lina Ben Mhenni et de Gamal Abdel Nasser », avait précisé l’AFP.


Cette décision intervenait quelques jours après l’interdiction de L’Express, qui avait publié un dossier sur l’islam, dans lequel le visage du prophète était reproduit. Khalid Naciri, alors ministre de la Communication avait déclaré que « nous avons toujours été fermes sur cette question, très sensible pour notre opinion publique ». « Cela n’est pas nouveau », avait-il ajouté. « Le contenu des articles n’est pas en cause et il n’y a pas d’aggravation de la censure au Maroc. Nous avions prévenu les journaux que ce type d’illustrations est systématiquement interdit ici. C’est une règle comme une autre », justifiait même à l’époque Fréderic Vézy, directeur du distributeur Sochepress.


En réaction, Christophe Barbier, directeur de l’hebdomadaire, avait écrit sur le site internet du journal : « L’Express proteste avec vigueur contre cette censure, et s’inquiète de voir le Maroc, alors que le monde arabe connaît une salutaire poussée démocratique, porter une telle atteinte à la liberté de la presse ».


A peine un mois plus tard, L’Obs subissait de nouveau les foudres de la censure marocaine. Cette fois-ci au motif qu’il comportait une représentation de Dieu, tout aussi proscrite par la tradition musulmane. En cause, un dessin de 10 cm sur 5 évoquant le film Persepolis, montrant une jeune fille conversant avec Dieu.


Laurent Joffrin, alors directeur de l’hebdomadaire, avait jugé « inadmissible et inquiétant d’être interdit au Maroc pour la deuxième fois en un mois ». « La première fois, le prétexte était erroné. Cette fois, on cite, image à l’appui, le dessin animé à l’origine d’une polémique », avait-il expliqué, soulignant que cette représentation n’était « pas irrévérencieuse ». « Cette interdiction est inquiétante pour l’avenir du Maroc, alors que l’Obs a pour ce pays des sentiments amicaux ou critiques quand c’est nécessaire », avait-il ajouté.


Pour enfoncer le clou, le magazine avait décidé de publier intégralement sur son site internet l’enquête d’Agathe Logeart consacrée, dans son numéro interdit, à la situation des femmes en Tunisie, sous le titre « Un voile sur la révolution ». « Cette publication est une réponse à la censure des autorités marocaines, qui ont interdit la diffusion de notre journal, car parmi les illustrations, figure une reproduction d’une scène du film de la réalisatrice iranienne Marjane Satrapi, Persépolis, dans laquelle l’héroïne, enfant, dialogue avec son Dieu », avait justifié L’Obs.


« Ce numéro a été interdit parce qu’il y a une représentation de Dieu, ce que la loi marocaine ne permet pas. Cette décision n’a rien à voir avec la liberté d’expression », avait répondu Mustapha El Khalfi. Et d’ajouter : « La revue peut être distribuée si elle supprime le dessin représentant Dieu. Il y a une décision de l’ONU qui interdit toute atteinte aux religions. Le ministère prépare un programme pour communiquer avec les éditeurs français afin d’éviter ces incidents contre-productifs », avait expliqué le ministre.


Un modus operandi conclu avec le Maroc ?

Que s’est-il passé depuis ? Quelle est la nature de ce « programme de communication » avec la presse française ? Faut-il croire que certains journaux français ont conclu un modus operandi avec les autorités marocaines et que la non expédition vers le royaume des exemplaires de L’Obs de cette semaine est la conséquence d’une négociation secrète ? Pour toute réponse, le ministre de la communication nous a suggéré de « demander à l’Obs de fournir les explications adéquates ».


Contactée par Le Desk, une source autorisée auprès de la direction de l’hebdomadaire confirme, après quelques hésitations et l’évocation d’un probable « blocage aux douanes marocaines », qu’il s’agit d’une décision unilatérale prise « alors que les exemplaires destinés au Maghreb avaient déjà été imprimés et prêts à être expédiés ». Selon cette même source, une réunion a été tenue annulant les exports destinés au Maroc, à l’Algérie, à la Tunisie, au Gabon, à la Côte d’Ivoire et au Qatar. « Certes, le sujet n’est pas aussi sensible que lorsqu’il s’agit de religion, mais nous avons estimé que notre couverture ne passerait pas. Vous savez, même en France elle a fait des remous, nous ne voulions pas prendre de risque inconsidéré. Nous ne voulions pas non plus modifier notre couverture uniquement pour ces destinations », ajoute-t-elle. Le numéro comporte aussi un article sur le financement de l’islam de France, un sujet qui concerne directement le Maroc, l’Algérie et le Qatar. A-t-il lui aussi pesé dans la décision ? La question mérite d’être posée.


Enfin, l’Obs est revenu pour davantage préciser ses propos, expliquant qu’il s’agit en fait d’une décision prise au niveau de Presstalis, société chargée de la messagerie de presse, en concertation avec ses homologues dans certains pays : « C’est en concertation avec les distributeurs locaux à qui le distributeur Presstalis a exposé le sujet que la question a été tranchée ». Une correspondance a bien été envoyée par mail à Sochepress pour les aviser, insiste L’Obs. A Casablanca pourtant, Sochepress, qui distribue L’Obs au Maroc, affirme n’avoir pas été impliquée dans un quelconque processus de mise en quarantaine. Presstalis n’était pas joignable pour donner sa version des faits.


« Une opération de police intellectuelle »

Cette situation est pour le moins problématique. D’abord sur le principe. En décidant à-priori ce qui est licite ou illicite à la lecture pour les Marocains et pour tout ceux qui résident au Maroc, sans parler du choix des autres pays, L’Obs s’est substitué aux censeurs en devenant lui-même auteur de censure. Une posture infantilisante qui entérine une grave atteinte à l’universalisme de la liberté d’expression, au nom de la perception éventuelle de tel ou tel lectorat, même si au regard de la chasteté du code de la presse marocain, L’Obs pouvait avoir de sérieuses craintes que l’œuvre de Courbet soit assimilée à de la pornographie. Ce n’était pas en tous les cas à l’hebdomadaire d’en décider en amont, pour éviter la polémique et probablement le surcoût d’une distribution avortée.


Deuxièmement, cette autocensure silencieuse donne raison aux autorités marocaines dans leurs décisions antérieures et futures de censure. Elle les réconforte dans leurs actions et les exonère de la critique. Concrètement, c’est autant de points à leur passif qui ne seront pas comptabilisés sur les tablettes d’ONG internationales, comme Reporters sans frontières, qui évaluent le degré de liberté de la presse dans chaque pays.


Enfin, c’est aussi l’acceptation de la spécificité des pesanteurs sociales et politiques de certains régimes peu amènes envers l’égalité et le droit pour tous. Où s’arrêtera le périmètre de cette autocensure ? Demain, L’Obs et peut-être d’autres, feront-t-il aussi l’impasse au Maroc et ailleurs sur tous les sujets susceptibles de fâcher, se détournant des combats menés par la presse indépendante locale, la société civile et les minorités sur des questions portant sur les libertés individuelles et collectives, sur l’aspiration à la démocratie ? Autant de valeurs progressistes, en somme que ce journal prétend porter depuis sa fondation.


Pour la petite histoire, en 2007, une interprétation de L’Origine du monde par l’artiste-peintre Fouad Bellamine avait suscité la polémique. Son travail juxtaposant une reproduction de la femme lascive peinte par Courbet et des représentations graphiques modernes faisant référence à la culture musulmane avait fait l’objet d’une violente attaque de l’ambassadeur d’Iran au Mexique où l’œuvre avait été exposée pour la première fois. Le diplomate de la République islamique l’avait jugée « préjudiciable à l’Islam ». Le Journal Hebdomadaire, icône de la presse libre au Maroc, aujourd’hui disparu, avait fait de cette affaire sa Une et avait été aussitôt censuré. Résultat, une fatwa avait même été proféré de l’étranger contre l’artiste pour apostasie.


Aujourd’hui, nul besoin d’Ayatollah. En France où l’excitation est à son comble autour du Burkini et de « l’appel à la discrétion » des Musulmans, L’Obs et probablement d’autres médias français qui feront de même, expriment ainsi un reniement de leurs principes fondamentaux, à la satisfaction des détracteurs de Charlie Hebdo.


L’Obs, détenu à environ 65 % par le trio Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé -grand ami du Maroc-, déjà propriétaires du journal Le Monde, a été chahuté il y a quelques mois après le licenciement de sa directrice adjointe Aude Lancelin. La presse française dans sa grande majorité avait jugé que l’affaire « revêtait une dimension politique » à moins d’un an des présidentielles. Le 25 mai 2016, un collectif de quarante-cinq figures du monde de la pensée et de la culture publiait dans Libération une tribune pour dénoncer ce licenciement comme « une opération de police intellectuelle ». Parmi les signataires figurent Denis Podalydès, Emmanuel Todd, Etienne Balibar, Claude Lanzmann, Michaël Foessel, Benjamin Stora, Alain Badiou, Julia Cagé, Annie Ernaux ou encore l’ancien directeur du Monde et co-fondateur de Mediapart, Edwy Plenel.