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04.09.2019 à 18 H 25 • Mis à jour le 01.10.2019 à 13 H 07
Par
Justice

Affaire Raissouni: la défense de l’accusée «contredite» par l’enquête de police et le contre-examen médical

La journaliste Hajar Raissouni. Facebook
L’enquête de la police des mœurs de Rabat a conclu, sur la base, selon elle, de dépositions des accusés et de la collecte de preuves matérielles, que la journaliste Hajar Raissouni a «avorté clandestinement», dans une clinique de Rabat, ce que la défense conteste affirmant que l’intervention n’a été justifiée que par une hémorragie. Le contre-examen du CHU de Rabat établi sous contrainte judiciaire, consulté par Le Desk, aboutit à un « test de grossesse positif ». Un résultat qui a depuis été formellement démenti par d'autres expertises médicales fondées sur des données de l'OMS

Hajar Raissouni, journaliste engagée à Akhbar Al Yaoum et nièce d’Ahmed Raissouni, idéologue du MUR, matrice du PJD, est aux prises avec la justice après avoir été accusée de « relations sexuelles hors mariage », « d’avortement clandestin », « d’usurpation d’identité » et de « déclarations mensongères ».


Selon l’enquête de la brigade des mœurs dépendant de la préfecture de police de la région de Rabat, celle-ci a conclu à « plusieurs faits accablant » la journaliste après interrogatoire des cinq accusés dans cette affaire dont le médecin gynécologue obstétricien, le réanimateur, l’assistante en charge des patients et le compagnon de Hajar Raissouni.


Sur les conditions de leur arrestation, la police affirme dans son rapport dont Le Desk détient copie reçu des informations préalables sur le fait que des avortements clandestins étaient régulièrement pratiqués dans cette clinique privée de Rabat et qu’une surveillance des lieux avait été autorisée par le parquet.


Lire aussi : L’affaire Hajar Raissouni, nouvelle machination politico-médiatique


Hajar Raissouni avait pris rendez-vous auprès de cette clinique le 30 août, pour subir une intervention chirurgicale le lendemain. Elle a été interpellée avec son compagnon soudanais sur le perron du cabinet médical quelques heures après avoir subi, selon la thèse des enquêteurs,  un avortement sur un fœtus de 7 semaines, indiquent le rapport de police.


La secrétaire administrative de la clinique a indiqué selon les dires des enquêteurs que la principale accusée aurait avorté contre une somme de 3 500 dirhams pour l’acte en lui-même et 700 dirhams pour les frais d’anesthésie. L’essentiel de cet argent liquide, précise le rapport de police, été saisi pour les besoins de l’enquête. Ce que le technicien en charge de la réanimation a lui aussi attesté dans sa déposition signée, prétextant pour sa défense ne pas savoir si cette opération était illégale puisqu’il agissait sous l’autorité du médecin-chef de la clinique.


La police a aussi saisi dans la salle d’opération plusieurs éléments matériels aux fins d’expertise et présentés comme preuves au tribunal : un aspirateur ayant servi à l’interruption de la grossesse, des compresses imbibées de sang et d’autres produits de pharmacie, peut-on lire sur le rapport.


Les enquêteurs n’ont pas pu obtenir du médecin d’image échographique du fœtus, celui-ci affirmant n’avoir pas enregistré l’acte médical qui n’a conclu, selon ses dires consignés par la police, qu’à la constatation d’un épanchement de sang au niveau de l’utérus justifiant son intervention.


Fait troublant consigné par l’enquête, Hajar Raissouni qui avait déjà consulté cette clinique en 2018 s’était enregistrée sous un faux nom : Hajar Ziani. Selon le carnet de visites tenu par l’assistante et le dossier médical ouvert à ce nom, la journaliste s’était déclarée divorcée, puis remariée et mère d’un enfant de six ans, est-il mentionné dans le document à charge.


Si la défense de Raissouni affirme qu’elle ne s’est présentée à cette clinique qu’en urgence suite à des douleurs ressenties au bas ventre, l’analyse des communications téléphoniques faites à postériori selon le rapport de police entre les protagonistes de l’affaire montrerait qu’elle avait pris rendez-vous à l’avance et qu’elle était arrivée après l’heure convenue avec le médecin.


La patiente aurait ainsi déclaré au médecin et à ses assistants qu’elle avait constaté un retard de son cycle menstruel. Son fiancé, Rifaat Al-Amin a déclaré, selon sa déposition, qu’il était opposé à un avortement et qu’il désirait cet enfant arguant que son union avec sa fiancée devait être actée et célébrée le 14 septembre. Il aurait ainsi assuré aux enquêteurs n’avoir pas été mis dans la confidence d’un avortement. Pour lui, la consultation lui aurait été expliquée par sa fiancée pour un soupçon d’hémorragie interne et non dans le but de procéder à un curetage.


Les enquêteurs ont requis une contre-expertise réalisée le 31 août par les services du CHU Ibn Sina de Rabat. Dans la fiche de consultation transmise au journal Akhbar Al Yaoum par la défense de Raissouni et dont Le Desk détient copie, il est mentionné que la patiente a été « avortée (…) selon ses dires ». Plus loin, il est affirmé qu’il n’a été fait usage de pince de Pozzi (ou tenaculum) pour atteindre la cavité utérine. Ce à quoi la défense de l’accusée a conclu à une absence d’avortement. Mais les médecins du CHU de Rabat ont parallèlement indiqué aux enquêteurs que leur constat était préliminaire et qu’une auscultation plus détaillée était nécessaire pour statuer, d’autant que la supposée IVG aurait été réalisée par aspiration selon les témoignages de l’anesthésiste et de l’assistante.


Dans ses conclusions finales que Le Desk a pu consulter, le professeur en charge du service gynécologique-obstétrique du CHU Ibn Sina atteste, après contre-examen, d’un « test de grossesse (hormone HCG) positif ». (Voir à ce sujet notre disclaimer en bas d’article, ce résultat ayant été lui-même contesté par des analyses se fondant sur les données de l’OMS présentées à la cour par la défense)


L’affaire Hajar Raissouni a suscité une vive polémique en considération du milieu conservateur auquel elle appartient même si elle-même n’a pas d’obédience politique affirmée et surtout du fait que son oncle, Ahmed Raissouni prône dans ses prises de positions et de par son statut un stricte abstinence sexuelle avant le mariage. En 2015, en plein débat sur la nécessité de réformer les textes encadrant l’IVG, il s’était déclaré opposé à toute flexibilité à ce sujet. Ses contradicteurs, notamment la presse semi-officielle, l’appellent aujourd’hui à se prononcer sur le cas de sa nièce et de dire s’il y a lieu de l’absoudre par une fatwa de toute atteinte aux préceptes religieux qu’il défend.


Comme pour le cas de l’affaire Amina Mae El Ainine, députée islamiste qui a posé en photo devant le Moulin-Rouge sans son hijab, le cas Hajar Raissouni bifurque sur la question de l’« hypocrisie » de certains tenants d’une ligne doctrinale sans concessions, premiers opposants au respect des libertés individuelles et de la sécularisation de la vie privée, mais qui se trouvent ainsi attaqués sur la base de lois liberticides qu’ils rechignent à dénoncer.


Il est aussi intéressant de constater que l’utilisation politico-médiatique de cette affaire ne se résume pas à ceux qui pointent l’ambiguïté des islamistes. Surfant sur le cas de Hajar Raissouni, comme sur d’autres cas précédents pour s’en prendre à la Commanderie des croyants et aux institutions, le prince Moulay Hicham s’est fendu d’un tweet par lequel il se garde bien de revendiquer un nécessaire processus de sécularisation de la société en faveur des libertés individuelles, mais en appelle « à nos traditions islamiques qui sanctuarisent la vie des gens (…) en défense de leur honneur »…


Disclaimer : Les éléments du rapport de police consignant les dépositions des cinq accusés de cette affaire et l’examen médical ordonné sous la contrainte par le parquet ont été partiellement rendus publics par le procureur après que la défense de Hajar Raissouni en ait autorisé la publication de certains extraits par son journal, Akhbar Al Yaoum et que la presse semi-officielle en ait publié auparavant des bribes dans l’objectif d’attester la thèse de l’avortement.



Il est à précisé que la thèse de l’avortement est contredite par des éléments de preuves scientifiques et médicales et que la mobilisation de la société civile ne cesse de prendre de l’ampleur contre la dictature des mœurs qui sévit au Maroc.
Depuis sa première comparution début septembre, Hajar Raissouni n’a d’ailleurs cessé de repousser les principales accusations portées à son encontre, affirmant n’avoir pas subi d’avortement mais reçu des soins d’urgence dans un cabinet gynécologique privé pour une hémorragie, ce que la défense de son médecin a aussi plaidé invoquant l’assistance à personne en danger. Hajar Raissouni a plaidé dans ce sens durant son procès. Sa défense rappelle en outre qu’elle a refusé de signer sa déposition à la police rendant, selon elle, caduc le rapport de police.
Elle a également contesté les poursuites pour « débauche », ses avocats ayant expliqué qu’elle était en phase d’attente de l’officialisation administrative de son union avec son fiancé, et avait précédemment, à l’ouverture du procès, déclaré son intention de déposer plainte contre la police pour « torture », qualifiant le contre-examen médical, « imposé contre son gré » par le parquet, d’expertise « intrusive » dans le but de « constituer des éléments de preuve à son encontre » et de la « forcer à reconnaître des faits non établis ».


L’évidence dans ce dossier porté en place publique est que cette journaliste a été manifestement ciblée (lire notre article à ce sujet) et ses liens d’entourage (le média dans lequel elle exerce, son appartenance familiale, son travail journalistique etc.) ont été surlignés par ses contradicteurs dans un objectif politique. Si Le Desk, en a fait état, autant que l’acte d’accusation, dans un souci de rapporter les faits et de les contextualiser, cela ne doit pas être confondu avec cet objectif. Le principe de la liberté de la presse implique le libre choix des illustrations d’un débat général de phénomène de société. Et lorsqu’une personne expose elle-même des aspects de sa vie privée« les médias n’y portent pas atteinte en reprenant ces informations ou en exposant celles qui en découlent ».