Dialogue social : le round d’avril maintenu malgré un climat de tensions inédit
Lors des premières réunions de la session 2025 du dialogue social. Crédit : Chefferie du gouvernement
Le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, a confirmé le 2 avril, à l'issue du Conseil de gouvernement, que la session d'avril du dialogue social se tiendra bien dans les délais prévus. Ce round réunira les syndicats les plus représentatifs – l'Union marocaine du travail (UMT), l'Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et la Confédération démocratique du travail (CDT) – ainsi que la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM).
Pour l'exécutif, ce dialogue constitue un engagement stratégique pris dès le début du mandat. Il s'inscrit dans le cadre du Pacte national pour l'institutionnalisation du dialogue social, signé en avril 2022, qui prévoit deux sessions annuelles autour du 1er mai.
La CDT a été la première à confirmer la réception de son invitation officielle, le 3 avril. Les autres partenaires sociaux devraient être convoqués dans la foulée.
Un contexte économique explosif
Ce round d'avril 2026, le dernier du mandat de l'actuel gouvernement, intervient dans une conjoncture particulièrement tendue. Depuis le déclenchement du conflit américano-israélien contre l'Iran le 28 février, l'économie marocaine subit de plein fouet les répercussions de la crise énergétique mondiale.
La fermeture partielle du détroit d'Ormuz a provoqué une envolée spectaculaire des cours. Le prix du baril de Brent est passé de 73 dollars ( $) fin février à plus de 114 $ fin mars 2026. Sur le marché national, les conséquences sont immédiates : les prix du diesel ont bondi d'environ 13 % début avril, passant de 12,79 à 14,50 dirhams (DH) le litre, tandis que l'essence a grimpé de quelque 12 %.
Le gouvernement a réagi en maintenant les subventions sur le gaz butane – dont les cours internationaux ont augmenté de plus de 68 % – et sur l'électricité, tout en accordant des aides ciblées aux transporteurs professionnels. Mais les ménages marocains, déjà éprouvés par l'inflation des dernières années, ressentent durement la pression sur leur pouvoir d'achat.
Un cahier de revendications bien rempli
La CDT a placé la revalorisation générale des salaires et des pensions de retraite en tête de ses priorités. Face à la hausse des prix, la centrale syndicale estime que les augmentations passées ne suffisent plus à préserver le pouvoir d'achat des travailleurs et des retraités.
Pour rappel, l'accord social d'avril 2024 avait acté une augmentation de 1 000 DH nets pour les fonctionnaires (en deux tranches), une hausse de 10 % du Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) et de 10 % du Salaire minimum agricole garanti (SMAG). La deuxième tranche du SMAG, de 5 %, est d'ailleurs entrée en vigueur le 1er avril 2026. Le salaire moyen net dans la fonction publique devait atteindre 10 100 DH en 2026, contre 8 237 DH en 2021, pour un coût global estimé à 45,7 milliards de dirhams (MMDH).
La réforme des régimes de retraite est l'autre grand sujet de cette session. La commission technique dédiée, relancée en janvier 2026, a mené des réunions successives auprès de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), de la Caisse marocaine des retraites (CMR), du Régime collectif d'allocation de retraite (RCAR) et prochainement de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR). L'objectif est de finaliser le diagnostic des caisses en difficulté, notamment la CMR qui risque d'épuiser ses réserves d'ici peu.
Fait notable, la CDT a demandé le report de la réunion technique prévue le 6 avril au siège de la CIMR. La centrale justifie cette demande par la nécessité de traiter d'abord l'urgence du pouvoir d'achat avant de s'attaquer aux questions structurelles de la retraite. Les syndicats restent par ailleurs vigilants : ils exigent une réforme consensuelle qui préserve les droits acquis et refusent toute mesure imposée unilatéralement.
Les textes législatifs nécessaires à la mise en œuvre de la réforme devraient être soumis au Parlement dès mai 2026, selon le calendrier gouvernemental.
Au-delà des questions salariales, les syndicats demandent le respect et la garantie des libertés syndicales, la réforme du Code du travail, et l'ouverture de dialogues spécifiques pour certaines catégories professionnelles : fonctionnaires des collectivités territoriales, ingénieurs, administrateurs, techniciens et inspecteurs du travail.
La question énergétique, invitée surprise du débat
La CDT a élargi le périmètre de ses revendications en s'attaquant frontalement à la politique énergétique du pays. Dans une lettre adressée au chef du gouvernement, la centrale dénonce les « dysfonctionnements structurels » du secteur des hydrocarbures, hérités de la libéralisation des prix en 2015 et de l'absence d'un régulateur fort.
Parmi les propositions avancées : la réintroduction de mécanismes d'encadrement des prix, l'allègement de la fiscalité sur les carburants, et surtout la relance du raffinage national via la remise en activité de la raffinerie Samir, à l'arrêt depuis des années. Pour les syndicats, la souveraineté énergétique n'est plus un sujet technique mais une urgence sociale.
Ce round d'avril 2026 est le dernier du mandat de l'exécutif, à quelques mois des élections législatives prévues en septembre. Le gouvernement Akhannouch se retrouve dans une position délicate : il doit démontrer des résultats tangibles après cinq années de dialogue social institutionnalisé, tout en composant avec un choc exogène – la guerre en Iran – qui bouleverse les équilibres budgétaires.
Le budget 2026 a été construit sur une hypothèse de 60 $ le baril, très loin des niveaux actuels proches de 108 $. Cette situation accentue les risques sur les finances publiques et pourrait limiter la marge de manœuvre du gouvernement pour répondre aux revendications syndicales.
L'enjeu sera de transformer les promesses en actes concrets avant le 1er mai, date symbolique pour le mouvement ouvrier, afin d'éviter une escalade sociale dans un contexte déjà tendu.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.
