Festival À Essaouira, un Forum sur les « jeunesses du monde » en écho à la GenZ
Longtemps, la jeunesse s'est conjuguée au futur. On la disait « l'avenir », formule rassurante qui avait surtout l'avantage de la renvoyer à plus tard, de différer l'écoute en promettant l'héritage. C'est à ce confort que le Forum des droits humains d'Essaouira, organisé en marge du Festival Gnaoua, tourne cette année le dos. En plaçant les « jeunesses du monde » au cœur de sa 13e édition, organisée sous le patronage royal et en partenariat avec le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME), il part d'un constat plus inquiet : pour la première fois depuis des décennies, une génération grandit avec la conviction que l'avenir sera plus incertain que le passé. La jeunesse cesse d'être une promesse pour devenir, selon les mots des organisateurs, le « principal lieu de tension entre aspirations démocratiques et systèmes en crise ». Non plus l'horizon, donc, mais le symptôme et la force.
Nulle part ce déplacement n'aura été plus tangible qu'au Maroc même. À l'automne 2025, le mouvement GenZ 212, né sur Discord, sans chefs ni parti, déclenché par la mort de parturientes faute de soins à l'hôpital d'Agadir, a porté des semaines durant un mot d'ordre devenu emblématique : « des hôpitaux, pas des stades », opposant par une image symbolique la dégradation des services publics aux milliards engloutis dans les infrastructures sportives. La réponse de l'État, comme hier avec le Hirak du Rif, aura été double, et c'est là tout son intérêt pour qui réfléchit aux droits humains : d'un côté, un discours royal le 10 octobre appelant à accélérer les réformes et un effort budgétaire 2026 sur la santé et l'éducation, de l'autre, plus de 2 400 personnes poursuivies, des mineurs parmi elles, trois morts près d'Agadir, et des procès qui se poursuivent encore en juin 2026. C'est sur ce sol-là, et non sur un terrain neutre, que le Forum convoque les jeunesses du monde.
Ce sursaut repose sur une assise statistique que le Forum aurait tort d'ignorer. Derrière le slogan, une génération empêchée : selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), près d'un jeune de 15 à 29 ans sur trois (2,9 millions de personnes, soit 33,6 %) n'est ni en emploi, ni en études, ni en formation, un taux supérieur aux moyennes mondiale (environ 23 %) et régionale. Chez les 15-24 ans, le chômage atteint 36,7 %. La fracture est d'abord genrée : 49,1 % des jeunes femmes sont en situation de NEET, contre 18,5 % des hommes, et elles forment plus de 72 % de l'ensemble. Le HCP comme le Conseil économique, social et environnemental (CESE) y insistent : le phénomène n'est ni conjoncturel ni résiduel, mais structurel : une succession de ruptures, du décrochage scolaire au passage manqué vers l'emploi. C'est le visage chiffré du déclassement, la rupture du pacte implicite qui promettait que l'école mène quelque part. Ainsi l'« avenir incertain » dont parle le Forum cesse d'être une humeur d'époque pour devenir une condition mesurée.
Encore faut-il s'entendre sur ce que « écouter la jeunesse » signifie. Le Forum a confié sa leçon inaugurale à Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais et professeur émérite à l'Université Columbia, dont l'œuvre, de L'hospitalité de la traduction aux Universels du Louvre, plaide pour un universel pensé à partir du pluriel, et non contre lui. Le choix donne le ton : parler des jeunesses, au pluriel, n'est pas concéder à l'air du temps, mais reconnaître qu'aucune expérience générationnelle ne se laisse réduire à un bloc. Entre une jeune femme au foyer de l'Atlas, statistiquement exposée à l'inactivité, et un diplômé casablancais branché sur les récits du monde entier, la « jeunesse » n'a d'unité que la tension commune à redéfinir les règles d'un monde dont elle hérite sans l'avoir choisi.
La liberté comme conquête, non comme acquis
Le premier des trois axes, celui de la liberté, est aussi le plus paradoxal. Jamais une génération n'a disposé d'autant de moyens pour s'informer, s'exprimer, circuler. Jamais elle n'a éprouvé aussi vivement les limites opposées à ses choix, entre surveillance numérique, précarité et repli identitaire. La liberté n'y est plus un droit acquis mais une conquête permanente. La formule, abstraite sur le papier, a pris au Maroc un sens très concret : plusieurs militants de la GenZ ont été arrêtés pour des messages postés en ligne, poursuivis pour « incitation » sur internet. C'est dans ce contexte que se tiendra la conversation croisée réunissant Mohamed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, et Najat Vallaud-Belkacem, Marocaine d’origine, ancienne ministre française de l'Éducation nationale aujourd'hui présidente de France Terre d'Asile et professeure et conférencière à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Le dispositif a sa logique : deux responsables parvenus très jeunes aux affaires, de part et d'autre de la Méditerranée, mais il dit aussi la difficulté de l'exercice : sur la scène où la jeunesse devait prendre la parole, ce sont d'abord les institutions qui répondent des attentes formulées contre elles.
Identités en mouvement, l'épreuve du présent
Le deuxième axe déplace la liberté vers l'appartenance. Les jeunesses contemporaines grandissent dans un espace de circulations (de personnes, d'images, de récits) où l'on vit plusieurs identités à la fois, héritées et choisies, locales et globales. La table ronde « Identités en mouvement » en fait moins un slogan qu'un problème : comment se construire sans se perdre, appartenir sans se conformer ? La question, soulignent les organisateurs, glisse du « d'où je viens ? » au « où ai-je le droit d'être ? ». Pour l'éclairer, le Forum convoque des registres complémentaires : l'herméneutique de Rachid Benzine, qui ausculte depuis 20 ans les langages religieux et le dialogue des traditions, la sociologie des imaginaires de Raphaël Liogier, qui dirige à l’UM6P une chaire consacrée aux mutations contemporaines, l'ethnographie des « mineurs non accompagnés » de Cléo Marmié, qui rappelle que la mobilité, vécue à hauteur des plus vulnérables, est aussi expérience de l'assignation et enfin le regard de Leïla Slimani, dont la trilogie Le Pays des autres, refermée en 2025, fait de l'histoire coloniale marocaine une enquête sur l'appartenance. La composition même du plateau, très majoritairement marocaine et franco-marocaine, élargie à des voix sénégalaises, tunisienne et nigériane, donne corps à son sujet : un espace francophone et afro-méditerranéen pensé depuis ses circulations.
C'est peut-être sur le terrain de la création que cette réflexion trouve sa traduction la plus juste. Là où les canaux traditionnels de l'engagement s'essoufflent, la culture devient le langage par lequel une génération dit ce qui ne peut pas toujours s'énoncer ailleurs. La table ronde « Arts & cultures » en réunit les figures : Asmae El Moudir, qui a exhumé au Festival international du film de Marrakech et à Cannes les silences des « années de plomb » en filmant des maquettes et des figurines, Samira El Ayachi, dont les romans entremêlent mémoire familiale et histoire ouvrière, Fatym Layachi, qui prépare avec Karama un documentaire sur une jeunesse marocaine saisie « entre la rue, les stades et la scène rap », soit, presque mot pour mot, la géographie de la contestation de l'automne, le duo souiri TABRAT, qui réinvente l'alphabet tifinagh en objets du quotidien, ou la contralto Sara Moullablad, qui fait circuler sa voix entre darija et jazz. Tous illustrent un même renversement : ces jeunesses ne consomment plus la culture, elles la produisent et la diffusent, souvent hors des circuits établis.
Quand la jeunesse réinvente l'action et que l'État hésite
Reste l'engagement, où l'écho se fait le plus net. La dernière table ronde, « Nouvelles formes d'engagement », acte que la jeunesse milite désormais sans partis, sans hiérarchies, souvent sans leaders identifiés, mais avec une puissance de résonance inédite et invite à analyser ces dynamiques « sans les idéaliser ni les disqualifier ». La proposition est juste, elle est surtout, au Maroc, d'une actualité brûlante. Car la GenZ212 aura été l'incarnation presque clinique de cette mutation : horizontale, anonyme, coordonnée par des serveurs Discord, capable de mobiliser des milliers de jeunes dans des dizaines de villes sans appareil ni porte-parole. Le paradoxe que le Forum met en débat dans une salle d'hôtel s'est joué, six mois plus tôt, dans la rue et devant les tribunaux : la même société qui théorise les engagements émergents en a, dans le même mouvement, poursuivi les acteurs. Y siégeront notamment le journaliste tunisien Malek Khadhraoui, fondateur du média indépendant Inkyfada et administrateur de Reporters sans frontières (RSF), porte-voix des libertés numériques, l'acteur associatif souiri Youssef Askour, rompu à la démocratie participative locale, Fadwa El Menzhi, qui anime une coopérative de femmes du Haut Atlas pensée comme un projet de souveraineté narrative ou l'entrepreneur nigérian Adebola Williams, engagé dans la bataille du récit africain.
Il y a, dans tout cela, une tension que le Forum assume plus qu'il ne la résout. Un rendez-vous qui interroge la défiance des jeunes envers les institutions est lui-même convoqué avec l’appui des institutions : patronage royal, partenariat avec le CCME, présence d'un ministre en exercice et d'une haute responsable de la CNSS. On peut y voir à priori une contradiction. On peut surtout y lire le pari de l'exercice : celui d'un dialogue intergénérationnel qui consentirait à recevoir la jeunesse comme une force, et non comme un dossier.
À quelques mois d'élections législatives prévues en septembre, alors qu'un tiers de la jeunesse demeure à l'écart de l'emploi et de la formation et que les derniers procès liés à la GenZ 212 ne sont pas clos, l'enjeu tient à une nuance que le Forum énonce lui-même : la jeunesse n'est pas seulement l'avenir du monde, elle en est déjà l'une des forces motrices. Encore faut-il, pour le vérifier, l'écouter autant qu'on la convoque.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.
