En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
10.05.2019 à 10 H 25 • Mis à jour le 10.05.2019 à 22 H 37
Par

n°460.Algérie: ce que cache la purge en cours

Le journaliste et écrivain Akram Belkaïd revient sur le processus révolutionnaire et les concessions du pouvoir. Même si elles vont de plus en plus loin, elles n’équivalent pas à une véritable transition démocratique

« On va certainement assister à une volonté de faire tomber des têtes pour montrer qu’il y a une volonté de renouvellement, de changement, et à une éviction progressive de tous ces personnages qui ont assisté, accompagné Bouteflika ces vingt dernières années », prédisait le 26 mars dernier, dans un entretien à Mediapart, le spécialiste du Maghreb Luis Martinez alors que l’armée et son chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, pur produit du régime, venaient de lâcher le désormais ex-président algérien Abdelaziz Bouteflika (qui sera contraint à la démission quelques jours plus tard le 2 avril).


La purge n’a pas tardé. Un mois et demi plus tard, la liste des têtes coupées est même impressionnante. Après avoir jeté en prison les principales fortunes du pays, des hommes d’affaires qui se sont enrichis en un temps record sur le dos de la commande publique, proches du clan présidentiel (Ali Haddad, les frères Kouninef), ou des opposants tels Issad Rebrab, le pouvoir a procédé samedi 4 mai à la plus spectaculaire des arrestations : celle de trois hommes qui ont été parmi les plus puissants du pays, Saïd Bouteflika, le frère et conseiller du raïs déchu, le général retraité Mohamed Mediène, dit « Toufik », patron des services de renseignement durant un quart de siècle jusqu’à sa destitution en septembre 2015  et son successeur, autre général retraité Athmane Tartag, dit « Bachir ».


Si les premiers sont sous le coup d’une vaste enquête pour corruption, ces trois-là sont poursuivis pour « atteinte à l’autorité de l’armée » et « complot contre l’autorité de l’État ». Il leur est notamment reproché d’avoir conspiré contre les plans de l’armée pour mener leur propre transition et d’avoir envisagé de limoger Gaïd Salah avant la démission forcée de Bouteflika.


Jeudi 9 mai, autre coup de tonnerre, toujours dans le cadre de cette affaire : Louisa Hanoune, la secrétaire du parti des travailleurs (PT), ancienne militante féministe, a été placée jeudi 9 mai sous mandat de dépôt par le tribunal militaire de Blida. Mais cette fois, la condamnation de l’arrestation de cette femme politique, qui avait été emprisonnée sous Chadli Bendjedid, est unanime.



Le PT dénonce « une dérive gravissime, un acte de criminalisation de l’action politique indépendante et l’expression d’une volonté de mise au pas des militants et activistes par le pouvoir ». Parti d’opposition d’extrême gauche en perte de vitesse, le PT de Louisa Hanoune, représenté au Parlement, a toujours été docile avec le pouvoir et ne s’est jamais élevé contre les quatre mandats successifs de Bouteflika, faisant ainsi le jeu du système, selon ses détracteurs, dont une partie du mouvement actuel de contestation populaire contre le régime.


Réforme du système en profondeur ou mise en scène visant à régler les comptes entre clans ? Pour le peuple algérien, qui va manifester pour le douzième vendredi d’affilée ce vendredi 10 mai, soit le premier vendredi sous le jeûne du ramadan, il ne fait aucun doute que c’est la deuxième option qui l’emporte.


S’il se réjouit de la plupart de ces arrestations, tout en s’interrogeant sur une justice instrumentalisée et expéditive, il n’est pas dupe comme le rappelle l’invité de notre « Maghreb Express », le journaliste et essayiste Akram Belkaïd qui vient de publier L’Algérie en 100 questions, un pays empêché (Tallandier). Il revient sur le processus révolutionnaire et les concessions du pouvoir pour calmer la rue. Même si elles vont de plus en plus loin, elles n’équivalent pas à une véritable transition démocratique.



Extraits :

« Ces arrestations sont autant de concessions destinées à calmer la rue. Qui aurait cru que Saïd Bouteflika, le frère du président, le président de l’ombre, le conseiller spécial, celui auquel on attribuait toutes les grandes décisions ces dernières années serait arrêté ? Qui aurait cru également que le général Mediène, le dieu de l’Algérie, comme il était surnommé, soit arrêté ? Ce sont des concessions, en aucun cas ce n’est une refonte du système ou une remise en cause du système. Le système se déleste de ce qu’il peut pour pouvoir exister encore. C’est un schéma classique. D’autres pays ont connu cela, les Algériens ne sont pas dupes. L’arrestation de Saïd Bouteflika et Mediène ne les satisfait pas. Ils en veulent plus. Ce plus, c’est un changement profond du système, une vraie transition. Ce que ne fait pas l’armée. Elle en envoie certains en prison mais pas tous. Pourquoi ? »


« Pour que ce genre de purge soit légitime et pas une opération de remplacement, cela ne peut se faire que si le système se réforme. Or, ici, c’est une partie du système qui mène cette purge. Même si on peut penser que dans l’appareil judiciaire, militaire, des gens le souhaitent depuis longtemps et en ont été empêchés, il faut vraiment un changement majeur. C’est tout le débat aujourd’hui. C’est ce que les manifestants ont compris. L’élection telle qu’elle est prévue en juillet, c’est la continuité avec un candidat qui sera préempté par le système et qui fera ce que l’armée lui dira de faire. Pour une vraie transition, on ne peut avoir d’élection tout de suite. On a besoin de réformer. »


« Les généraux Mediène et Tartag n’étaient puissants que parce qu’ils occupaient un poste. D’autres l’ont occupé avant eux et ils sont tombés. On n’est pas dans un système de gens qui ont une puissance parce qu’ils ont un réseau personnel. C’est leur niveau de responsabilité qui fait qu’ils ont un pouvoir étendu. Mais dès lors qu’ils perdent leur poste, leur pouvoir est largement entamé. Ils peuvent avoir des relais à l’intérieur du système, mais les choses ne durent pas. Il n’y a pas dans ce genre de situation de loyauté, de devoir d’obéissance. Vos subordonnés d’hier peuvent devenir vos pires ennemis dès lors que vous êtes à terre. On a vu d’autres généraux qui faisaient partie du système être mis en prison. Ce n’est pas un système où vous construisez votre influence grâce à des relais, des hommes de main, etc. Le pouvoir de Saïd Bouteflika reposait sur des piliers très fragiles : il était puissant, car il était le frère du président et qu’il a fait des alliances avec quelques hommes d’affaires et l’armée, ce ne sont que des alliances, pas des adhésions. Il y a un moment dans ce système, c’est chacun pour soi et nous y sommes aujourd’hui. »


« En Algérie, le ramadan a toujours été une date butoir. Un problème à régler, un projet en cours ? On verra après le ramadan. Le système voudrait que le ramadan suspende le soulèvement. Le risque existe, car c’est tout de même une période particulière où, pendant la journée, l’activité ralentit. Mais la contestation va continuer à mon avis. Je vois mal les grands rassemblements, notamment du vendredi, disparaître. Les gens vont peut-être modifier l’horaire, manifester l’après-midi afin de faire coïncider avec le ftor. Cela mettra de l’animation dans les rues. »


Disclaimer : Cet entretien a été enregistré mardi 7 mai avant la dernière arrestation en date, celle de Louisa Hanoune.


Cette émission est également disponible en podcast (à retrouver ici).

Toutes les émissions « Maghreb Express » de Mediapart.