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26.09.2018 à 03 H 45 • Mis à jour le 26.09.2018 à 03 H 45
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n°356.Comment les frères ennemis palestiniens avantagent Israël et le plan du gendre de Trump

Les discussions entre le Fatah et le Hamas sur la gestion de la bande de Gaza sont au point mort, laissant le champ libre aux Israéliens et au passage en force des Américains avec le « plan Kushner »

Comme la marée qui ne cesse de monter puis de redescendre, les manifestations violemment réprimées le long de la frontière entre Gaza et Israël ont repris depuis une dizaine de jours, après quelques semaines d’accalmie. Une dizaine de Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne et plusieurs centaines d’autres blessés lors des derniers affrontements, faisant grimper le bilan à 136 morts (dont 27 mineurs, selon le décompte d’Associated Press) et des milliers de blessés depuis le mois de mars 2018, quand ont démarré les « grandes marches du retour ».


Les protestataires gazaouis ont également recommencé à lancer des ballons et des cerfs-volants enflammés afin d’incendier les champs israéliens autour de l’enclave palestinienne assiégée. Alors qu’au printemps, les manifestations se déroulaient une fois par semaine, et qu’elles étaient essentiellement organisées par la société civile, elles ont désormais lieu environ tous les deux jours et sont souvent coordonnées par le Hamas, dans une volonté de harcèlement des soldats israéliens.


En six mois, et malgré différentes initiatives locales, régionales, voire internationales, la situation de la bande de Gaza n’a guère évolué, tellement cette bande territoriale vaste comme trois fois Paris est l’objet d’enjeux qui la dépassent. On peut même penser que la situation s’est détériorée puisque, selon la Banque mondiale, « l’économie gazaouie est en chute libre »La croissance a reculé de 6 % au premier trimestre 2018, pendant que le chômage grimpait à 50 % de la population, 70 % parmi les jeunes.


Ce n’est malheureusement pas la première fois que le rapport d’une institution internationale sérieuse annonce l’imminence d’une catastrophe à Gaza. Jusqu’ici, elle a été évitée grâce à la résilience des Gazaouis et à leur aptitude surprenante à subir encore et encore des privations. Mais, telle une cocotte-minute qui reste sur le feu, l’explosion est toujours à redouter, à moins de déclencher une soupape – cette métaphore est celle employée par les hauts gradés des services de sécurité israéliens, qui figurent parmi les plus inquiets.


Manifestation le long du mur de séparation entre Gaza et Israël le 21 septembre 2018. © Reuters


Aujourd’hui, outre sa situation spécifique et ancienne (2 millions de personnes vivant entourées d’un mur et quasiment privées d’échanges avec l’extérieur), l’enclave de Gaza est prise en tenaille par les querelles intrapalestiniennes et les ambitions américano-israéliennes de régler le conflit à leur sauce.


Des positions qui semblent encore figées

L’annonce en octobre 2017 d’une nouvelle tentative de réconciliation entre le Fatah, qui dirige la Cisjordanie depuis Ramallah, et le Hamas, le mouvement islamiste qui contrôle la bande de Gaza, semblait bien partie. Un an plus tard, rien n’a avancé et les positions semblent toujours figées, en dépit du fait que le Hamas avait tendu la main le premier. Le Fatah souhaite toujours récupérer la gestion complète de la bande de Gaza : la sécurité, la justice, la levée des impôts, les taxes douanières, les décisions foncières, l’emploi des fonctionnaires, alors que le Hamas se chargeait de tout cela (collectant les avantages clientélistes et financiers qui en découlent) depuis 2007.


« Mahmoud Abbas [le président de l’Autorité palestinienne] s’est montré particulièrement intransigeant, choisissant de mettre une pression maximum sur Gaza, en espérant que le Hamas finirait par craquer et céder sur tout, estime Adna Abu Amar, politologue à l’université Umma de Gaza. Depuis le début de l’année 2018, il a taillé dans les salaires des fonctionnaires et le budget alloué par l’Autorité palestinienne à Gaza, afin d’infliger un maximum de dégâts et de pousser la population à lâcher le Hamas. »


Mais pour l’heure, cela ne s’est pas produit. En effet, le Fatah et l’Autorité palestinienne ne constituent pas vraiment une alternative séduisante pour les Gazaouis et leur présence sur place demeure très limitée. Alors que l’Égypte a accepté de jouer le rôle de médiateur entre les deux factions, Mahmoud Abbas ne s’est pas rendu à plusieurs des réunions pour tenter d’établir un compromis.


Un proto-Etat de l’Egypte dans la bande de Gaza ?

Il faut dire que cette tentative de réconciliation se déroule parallèlement à la volonté américaine de régler la question de Gaza d’une manière radicalement différente des projets passés. D’après ce qui a filtré jusqu’ici du prétendu « plan Kushner », les Américains aimeraient bien désolidariser la bande de Gaza du reste de la Palestine pour en faire un proto-État ou une sorte d’entité autonome liée à l’Égypte. Les ficelles de cette idée américaine sont bien évidemment grosses (diviser les Palestiniens, affaiblir le droit au retour et résoudre la périlleuse équation démographique, puisque, sans l’enclave, les Palestiniens seraient cinq millions face à sept millions d’Israéliens), mais elles ont un attrait certain pour Israël, ainsi que… pour le Hamas.


Jared Kushner veut tailler un plan de règlement de la question palestinienne au profit d'Israël. RONEN ZVULUN/ REUTERS


Pendant tout l’été, des discussions indirectes se sont déroulées entre Tel-Aviv et le parti islamiste, par le truchement de l’Égypte, dans le but de parvenir à un cessez-le-feu ou à une « désescalade ». Même si ces palabres sont officiellement rompues depuis le 23 septembre, elles ne sont pour autant pas enterrées. « Le Hamas ne veut pas d’une nouvelle guerre ouverte avec Israël qui l’affaiblirait et pourrait sérieusement endommager ses capacités militaires, juge Adna Abu Amar. En même temps, pour accepter un accord avec Israël, le Hamas escompte une vraie levée du blocus et les Israéliens n’y sont pas encore disposés. »


Du côté de Ramallah, cette approche indépendante du Hamas est vécue comme une apostasie. « Mahmoud Abbas ne veut pas entendre parler d’un cessez-le-feu entre le Hamas et Israël qui se ferait dans le dos de l’Autorité palestinienne, confie un conseiller du Fatah. De manière générale, Abbas refuse de faire la moindre concession au Hamas. Il ne veut pas que son héritage soit une Palestine divisée et un Fatah amoindri. Il ne raisonne plus vraiment politiquement, mais personnellement. »


Cela fait plusieurs mois que de nombreux visiteurs jugent le président de l’Autorité palestinienne affaibli et « buté », selon le mot de l’un d’entre eux qui l’a rencontré en septembre. Depuis la décision unilatérale de Washington de déplacer son ambassade à Jérusalem, l’Autorité palestinienne a choisi de couper les ponts avec l’administration Trump, estimant que les États-Unis n’étaient plus un médiateur impartial. En retour, Donald Trump et son gendre et émissaire Jared Kushner ont adopté la manière forte, coupant les financements à l’UNRWA (l’agence de l’ONU qui s’occupe des camps de réfugiés palestiniens) et aux programmes d’appui aux Palestiniens, et en fermant les locaux de la mission palestinienne à Washington.


« Abbas est sans doute le dirigeant palestinien qui a le plus investi dans l’idée de parvenir à une paix juste entre Israéliens et Palestiniens, rapporte le conseiller du Fatah, qui ne veut pas répondre aux rumeurs circulant sur la santé très fragile du vieux leader de 82 ans. Il est conscient qu’il a beaucoup perdu à cause de l’intransigeance israélienne et désormais il ne veut plus céder davantage. C’est devenu une question de fierté pour lui. »


Mais cette fierté, qui peut être jugée légitime, conduit aussi à une impasse, puisque l’Autorité palestinienne devient progressivement un acteur de second plan. Elle ne discute plus avec les États-Unis, plus avec le Hamas, presque plus avec Israël ou l’Égypte. Mais, dans le même temps, elle maintient la coopération sécuritaire avec Tel-Aviv, qui fait le jeu d’Israël, n’encourage pas les initiatives de la société civile et s’arc-boute sur la « solution à deux États », qui fait désormais figure de mirage.