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14.12.2018 à 18 H 21 • Mis à jour le 14.12.2018 à 18 H 21
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n°391.L’Arabie saoudite continue de passer entre les gouttes de l’affaire Khashoggi

Malgré la persistance des critiques contre Riyad et le refus d’extrader les responsables de l’assassinat du journaliste en Turquie, la Maison Blanche et les Européens essaient d’enterrer le scandale. L’administration Trump pourrait même s’en servir

Pour un pays en grande partie désertique, l’Arabie saoudite maîtrise à merveille l’art de passer entre les gouttes. Plus de deux mois après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul, l’affaire est lentement en train d’être rangée au rayon des pertes et profits malgré une condamnation, pour l’heure symbolique, par le Sénat des États-Unis. Le magazine américain Time a beau avoir sacré la victime « personne de l’année », ainsi que l’ensemble des journalistes harcelés dans le monde, les amis du royaume saoudien semblent s’être passé le message : on ferme le rideau.


Le mot d’ordre est similaire d’un bout à l’autre des déclarations. Pour le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, devenu depuis peu un proche de Riyad : « Ce qui s’est passé à Istanbul est absolument horrible. Mais il faut contrebalancer cet événement avec l’importance du rôle que joue l’Arabie saoudite au Moyen-Orient. Si l’Arabie saoudite était déstabilisée, le monde, et pas seulement le Moyen-Orient, serait déstabilisé. » Du côté du leader des républicains au Sénat des États-Unis, Mitch McConnell, un des porteurs d’eau les plus fervents de Donald Trump, « nous voulons que les responsables soient punis, mais nous voulons aussi préserver un partenariat vieux de soixante-dix ans entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, et nous assurer que le Royaume continue de servir les intérêts américains et la stabilisation d’une région dangereuse et critique ».


Jamal Khashoggi (en haut à gauche) et les journalistes harcelés, nommés «Personnes de l'année» par le magazine «Time».


Ce n’est guère élégamment dit, mais cela a le mérite de la franchise. On n’en dira pas autant du point de vue de Jared Kushner, le gendre de Trump et l’un de ses principaux conseillers à la Maison Blanche, qui s’est exprimé dans une interview à Fox News : « Nos agences de renseignement sont encore en train d’évaluer les responsabilités et nous espérons que justice sera rendue comme elle doit l’être. Mais pour le moment, nous sommes concentrés sur la région au sens large, notamment afin de présenter un plan de paix entre Israéliens et Palestiniens. » Tant pis pour la CIA qui a pourtant bien rendu ses conclusions, estimant que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) ne pouvait pas ne pas avoir été averti de l’assassinat de Khashoggi, perpétré par plusieurs de ses proches.


Mais Jared Kushner a autant de raisons que les Saoudiens de vouloir enterrer cette affaire, d’autant qu’elle pourrait servir ses intérêts. Une longue enquête du New York Times publiée le week-end dernier montre que Riyad a énormément investi dans le jeune agent immobilier, qui a l’oreille du président, avant même l’investiture de ce dernier, au point que certains diplomates et agents du renseignement américains y voient une forme de « manipulation » guère éloignée de la manière dont les services secrets séduisent certaines cibles à l’étranger afin qu’elles travaillent pour leur compte.


Surtout, Kushner n’a pas cessé ses conversations avec MBS après les révélations sur le meurtre de Khashoggi, continuant d’échanger des SMS avec lui durant l’automne, notamment pour le conseiller sur la meilleure manière de sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. Il n’est pas surprenant de voir ressurgir le fameux « plan de paix israélo-palestinien » de l’administration américaine dans ce contexte. En effet, cette arlésienne dont Kushner est chargé depuis dix-huit mois, mais dont la publication ne cesse d’être repoussée, est fortement tributaire des Saoudiens.


Parmi les principaux points clivants d’un plan lourdement favorable aux Israéliens selon les éléments qui ont fuité jusqu’ici, il est question que Jérusalem devienne la capitale exclusive d’Israël, les Palestiniens devant se contenter de la bourgade d’Abu Dis pour y installer leurs institutions étatiques. Or c’est a priori un tabou pour toutes les nations arabes puisque Jérusalem, avec son esplanade des mosquées, est un lieu saint de l’islam.


Pour faire avaler cette pilule, Kushner comptait sur l’appui de son « ami » Mohammed ben Salmane, apparemment très désireux de se réconcilier avec Tel-Aviv. Mais le vieux roi Salmane, le père de MBS, est intervenu début 2018 pour empêcher ce « deal ». Dans le contexte nébuleux des relations de pouvoir et des liens familiaux en Arabie saoudite, le prince héritier, qui régit pourtant de facto le Royaume, ne pouvait pas contourner son père sur cette question.


Mais un ancien diplomate israélien, toujours connecté aux milieux politiques de Tel-Aviv, estime que la donne a peut-être changé. « En refusant de lâcher MBS malgré les preuves évidentes de sa responsabilité dans l’assassinat de Khashoggi, mais aussi dans le désastre du Yémen, les Américains en ont fait un obligé, commente-t-il. Mieux, le roi Salmane pourrait être reconnaissant à l’égard de la Maison Blanche d’avoir sauvé son fils, qui est également critiqué à l’intérieur du royaume. Et ainsi valider le plan Kushner. » Du donnant-donnant pour services rendus.


L’ex-diplomate s’amuse des parallèles qui existent entre l’Arabie saoudite et les États-Unis lors de périodes de tension. « Au fond, les Américains n’aiment pas tellement les Saoudiens et vice-versa, mais leurs dirigeants s’entraident dans les périodes de crise. Après le 11 septembre 2001, l’administration et les réseaux de la famille Bush ont permis aux Saoudiens d’échapper à leur responsabilité dans les attentats. Aujourd’hui, c’est la famille Trump et son entourage qui fonctionnent un peu comme la monarchie saoudienne, et qui soutiennent ben Salmane. »


En dehors de la Maison Blanche, il n’y a en effet guère d’amour pour Riyad. Le sénat des États-Unis a voté jeudi 13 décembre en faveur d’une résolution demandant l’interruption de l’aide américaine dans la guerre au Yémen, un geste qui vise à condamner l’Arabie saoudite pour l’assassinat de Khashoggi, mais aussi pour les bombardements particulièrement sanglants sur le Yémen. Il n’est pas sûr que cette résolution aura un véritable impact car la Chambre des représentants n’est pas prête à voter le texte dans les mêmes termes. Elle signale néanmoins que les élus, contrairement à Trump, Kushner &  Co, ne sont pas disposés à passer l’éponge derrière ben Salmane.


Plusieurs députés de la nouvelle majorité démocrate à la Chambre des représentants, qui prendra ses fonctions en janvier 2019, ont d’ores et déjà promis qu’ils lanceront des commissions d’enquête sur ces sujets. Mais, en attendant, Riyad n’est pas vraiment menacé de représailles.


En Europe, et particulièrement en France, on fait également en sorte de ne pas remuer l’eau du marigot qui a enfin cessé de clapoter après deux mois de vagues. Après avoir finalement annoncé des sanctions(interdictions de séjour) contre dix-huit ressortissants saoudiens ayant joué un rôle dans l’assassinat de Khashoggi fin novembre, Paris n’est pas allé plus loin, refusant d’envisager une cessation des ventes d’armes au Royaume. Et tant pis si ces dix-huit personnes ne seront pas davantage punies. La Turquie, sur le sol de laquelle le meurtre a été commis et qui a divulgué de nombreuses preuves matérielles, a demandé début décembre l’extradition de onze personnes mises en examen par la justice turque. La fin de non-recevoir saoudienne a été immédiate : « Nous n’extradons pas nos citoyens », a répliqué le ministre des affaires étrangères du royaume.


Officiellement, Riyad est censé mener une enquête et juger les responsables dont les noms ont été publiés par la presse turque. En pratique, étant donné la manière dont les affaires se règlent généralement en Arabie saoudite, on risque de ne jamais connaître le sort réservé à ces hommes, tout comme on ne sait toujours pas ce qu’il est advenu de tous les opposants au sein de la famille royale qui ont été arrêtés depuis l’accession au poste de prince héritier de MBS. Certains seraient en prison, d’autres assignés à résidence, d’autres à l’étranger, mais l’opacité la plus sombre règne. On peut parier que la même chose se produira pour la dizaine de tueurs missionnés par MBS pour faire taire Khashoggi, et que personne ne contraindra les Saoudiens à vraiment rendre justice. Si l’arme du crime est saoudienne, le bâillon est international.