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27.07.2021 à 14 H 41 • Mis à jour le 27.07.2021 à 14 H 41
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n°706.Un think tank allemand décrypte « l’hégémonisme » du Maroc en Afrique face à l’Algérie et la Tunisie

Un influent institut allemand des affaires internationales vient de rendre public un rapport appelant l’Union européenne à freiner « l’hégémonie du Maroc » en Afrique, notamment face à ses voisins du Maghreb. Bien qu’il ait été rédigé en novembre 2020, le document est reçu à l’aune de la crise diplomatique entre le royaume et l’Allemagne

Réalisé fin 2020 et rendu public cette semaine, un rapport de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik, SWP), basé à Berlin, appelle l’Union européenne à revoir ses relations avec le Maroc et à freiner « ses ambitions hégémoniques » en Afrique et au Maghreb en particulier. Intitulé « « Rivalités maghrébines sur l’Afrique subsaharienne : l’Algérie et la Tunisie cherchent à suivre les pas du Maroc », le document, rédigé par Isabelle Werenfels, senior flow de la division Moyen-Orient et Afrique de SWP, décrit le royaume comme étant « l’État maghrébin avec la politique sub-saharienne la plus sophistiquée. »


« Ses motivations incluent des marchés de croissance attractifs en Afrique, la frustration face à un accès restreint à l’Europe, une intégration dans l’impasse au Maghreb et le souhait de voir le Sahara occidental reconnu comme marocain », analyse cet organe semi-officiel dont les document sont scrutés par le gouvernement fédéral allemand , précisant la politique subsaharienne marocaine a « exacerbé les tensions avec l’Algérie et éveillé les ambitions en Tunisie » dans la mesure où « Alger, en tant que bailleur de fonds et acteur sécuritaire de l’Union africaine (UA) et ‘protecteur’ du mouvement indépendantiste du Sahara occidental, cherche à contrecarrer les avancées de Rabat » et que « Tunis (…) essaie de suivre les traces de Rabat, espérant que des relations plus étroites avec l’Afrique stimuleront la croissance économique ».


Le rapport de huit pages, élaboré avant la crise diplomatique entre l’Allemagne et le Maroc, recommande ainsi à L’Union européenne de « considérer ces tendances comme une opportunité pour l’intégration africaine et la coopération triangulaire UE/Maghreb/Sub-Sahara », ce qui « pourrait contrecarrer le sentiment d’inutilité croissante de l’Algérie, renforcer l’économie tunisienne, relativiser les ambitions hégémoniques du Maroc et ainsi atténuer la dynamique négative de la rivalité. »

 

« Il faut savoir que la SWP est une institution fondée en 1962 qui conseille le Bundestag, donc le Parlement de l’Allemagne. Mais au-delà, on peut dire que ses travaux reflètent au moins la façon de voir de beaucoup de milieux scientifiques et politiques d’outre-Rhin  », prévient Jean-Marc Sylvestre, éditorialiste sur Atlantico.fr. « Pour beaucoup d’observateurs, cette note n’a pas été rendue publique par hasard. Elle tombe dans un climat de tensions politiques et diplomatiques entre l‘Allemagne et le Maroc sur fond de rivalités subsahariennes (…) », ajoute-il.

Une diplomatie marocaine « plus dynamique »

Au cœur de l’analyse de l’institut, la politique africaine du royaume, « la plus dynamique des trois pays ». « Le roi Hassan II, qui a régné de 1961 à 1999, avait déjà sondé l’Afrique de l’Ouest. Mais c’est sous la direction de son fils Mohammed VI (depuis 1999) que le Maroc a activement joué un rôle économique et diplomatique clé en Afrique. Mohammed VI a pris personnellement en charge la politique africaine du pays, l’accompagnant d’une intense diplomatie de voyage et d’apparitions stratégiques, par exemple lors du 5e sommet UA-UE en 2017 à Abidjan. Rabat a obtenu des succès notables avec son approche du soft power, qui englobe des composantes économiques, de coopération au développement, de migration et religieuses », soulignent les analystes allemands, revenant au passage sur le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017, au grand dam de « poids lourds comme l’Afrique du Sud et l’Algérie ».


L’institut en veut pour preuves le classement du royaume parmi « les plus grands investisseurs africains du continent aux côtés de l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigéria » et comme « le plus grand investisseur africain en Afrique de l’Ouest, où les compagnies d’assurance, les opérateurs de télécommunications et les banques marocaines détiennent des parts de marché importantes. »


L’Algérie « irritée »

La montée du royaume en Afrique est qualifiée de « traumatisante » pour le voisin de l’Est, dont l’influence s’est considérablement affaiblie. « A partir de 2013, l’engagement de l’Algérie en Afrique a été entravé par les graves problèmes de santé de Bouteflika, qui ont mis fin à sa diplomatie itinérante. Pourtant, même avant cela, le président algérien avait montré un intérêt décroissant pour l’Afrique, bien qu’il ait appartenu il y a des décennies aux architectes de la première politique étrangère de l’Algérie et de son soutien aux mouvements anticoloniaux », souligne le document.


Et de poursuivre : « Son successeur Abdelmadjid Tebboune, en poste depuis décembre 2019, a annoncé le ‘retour en Afrique’ de l’Algérie lors de son premier sommet de l’UA en février 2020. Si cela est probablement motivé par une volonté de ne pas laisser entièrement le terrain au Maroc, les défis sécuritaires extérieurs conduisent également Alger à regarder vers le sud : instabilité au Mali, chaos en Libye, pression migratoire sur ses frontières sud, et présence militaire européenne et américaine au Sahel. Ce dernier Alger observe avec méfiance. »


« Cependant, une stratégie africaine profilée comparable à celle du Maroc n’est actuellement pas observable. Et les perspectives d’une émergence ne sont pas particulièrement bonnes. Les décideurs algériens sont préoccupés par d’importants défis internes et économiques –  pour lesquels ils n’ont pas été en mesure à ce jour de présenter des stratégies », fait observer le think tank.


La Tunisie tente de rejoindre la course

La Tunisie n’est pas non plus près de rattraper son retard, bien que le pays du jasmin ait « progressivement élargi son engagement en Afrique subsaharienne, comme en témoigne son adhésion à la CEDEAO en 2017 en tant qu’observateur, et son adhésion au Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) en 2018. »


« En 2017, poursuit-on, le Premier ministre de l’époque, Youssef Chahed, s’est rendu au Niger, au Mali et au Burkina Faso. Le nouveau Premier ministre nommé à l’automne 2020, Hichem Mechichi, a annoncé qu’il allait intensifier la diplomatie économique en Afrique. Le président du pays, Kaïs Saïed, n’a jusqu’à présent manifesté qu’un intérêt limité pour l’Afrique subsaharienne », indique le rapport, qui fait remarquer qu’il s’agit pour la jeune démocratie tunisienne « d’un processus de longue haleine ».


L’économie, le nerf de la guerre

Pour le think tank allemand, l’économie constitue le parent pauvre du riche voisin de l’Est et de la Tunisie : « Le secteur où l’Algérie et la Tunisie ont le plus de retard à rattraper est l’économie. Casablanca est en volume le plus grand centre financier du continent et le Maroc a une longueur d’avance dans le commerce et l’investissement en Afrique subsaharienne. »


Illustration : « Entre 2005 et 2019, les exportations du Maroc ont quadruplé et celles de la Tunisie ont plus que doublé. Les deux ont d’importants excédents commerciaux avec l’Afrique subsaharienne. L’Algérie, quant à elle, importe beaucoup plus d’Afrique subsaharienne qu’elle n’y exporte. Son volume d’exportation est cependant en nette augmentation depuis quelques années et ses importations en provenance d’Afrique australe se sont envolées. Cela indique des relations commerciales croissantes avec certaines économies subsahariennes. »


Idem pour la connectivité : « Les liaisons de transport du Maroc vers l’Afrique subsaharienne devraient rester inégalées à long terme, ne serait-ce qu’en raison de la situation géographique du pays. Casablanca est de loin le plus grand hub aérien du Maghreb et Tanger Med s’est imposé comme le plus grand port d’Afrique en termes de volumes de transport de conteneurs, bénéficiant de sa situation à la jonction de l’Atlantique et de la Méditerranée. »


Côté soft power (lire notre enquête à ce sujet), le diagnostic n’est pas différent. « Les tentatives tunisiennes et algériennes de suivre le Maroc dans le domaine du soft power sont encore modestes, comme en témoigne leur communication externe. L’Algérie n’a pas pu capitaliser fortement sur l’allègement de la dette d’environ trois milliards de dollars US pour quatorze États africains entre 2013 et 2018. En revanche, Rabat a réussi à générer une visibilité internationale pour ses livraisons d’équipements de protection ‘made in Morocco’ à L’Afrique subsaharienne pendant la première vague de la pandémie de Covid-19 », dit le rapport.


Une coopération triangulaire préférable

« L’intérêt croissant pour l’Afrique subsaharienne tant au Maghreb qu’en Europe ouvre de nouvelles perspectives pour toutes les parties. Leur réalisation exigera des acteurs économiques et politiques allemands et européens qu’ils conceptualisent plus fortement leurs politiques en termes d’ensemble du continent, et en particulier d’intégration continentale », explique l’institut.


Et d’asséner : « Il est important de contrer la pensée maghrébine à somme nulle. Plutôt que de soutenir la politique africaine du Maroc, de l’Algérie ou de la Tunisie, l’UE devrait soutenir les éléments constructifs de chacun. Cela vaut également pour l’engagement des États du Maghreb pour la paix et la sécurité en Afrique subsaharienne. Concernant le Sahara occidental, l’Europe doit continuer à soutenir la ligne de l’ONU et ne pas souscrire à des initiatives unilatérales françaises ou espagnoles. »


« Sur le plan géopolitique, il y a beaucoup à gagner si l’Europe s’affirme comme un partisan fiable du rapprochement entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne et va de l’avant avec la coopération triangulaire. Cela ralentirait la croissance des ouvertures pour d’autres acteurs externes tels que la Chine, l’Inde, la Turquie et les États du Golfe et renforcerait l’axe euro-africain », conclut le rapport.

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