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22.05.2020 à 03 H 51 • Mis à jour le 22.05.2020 à 03 H 51
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Gourvenec: enquête sur une culbute de Moulay Ismail

Récit En 2010, Moulay Ismail rachetait Gourvenec, ancien fleuron d’un secteur stratégique pour le Maroc : l’emballage métallique, livré depuis quinze ans à des sociétés étrangères. Après avoir cédé un de ses terrains à la Samir, le prince n’a pas relancé l’activité de l’entreprise. Retour sur une affaire devenue symbole de la ruine industrielle dont on disserte beaucoup en ces temps de crise

Le Maroc va-t-il tirer les leçons de la crise ? Intellectuels, économistes et autres experts rivalisent de paris sur l’avenir de l’économie marocaine et les enseignements qu’offre la pandémie. Parmi eux : la nécessaire réindustrialisation du pays afin de limiter la dépendance de notre économie aux opérateurs étrangers. Et un des secteurs les plus importants tributaire d’entreprises étrangères est l’emballage métallique.


Une situation d’autant plus incompréhensible que le royaume est le premier producteur et exportateur mondial de sardines en conserve, un marché bien huilé qui consomme un peu plus de 1,3 milliard de boites. Les conserves de légumes, de fruits et l’industrie de la peinture dépendent aussi du secteur de l’emballage métallique. « Cela va frôler les deux milliards de boites en 2021. Il y a une demande très forte et des poissons », nous explique Philippe Imhoos, un expert bien réputé dans le secteur. Lesquelles boites sont produites, à 85 %, par des opérateurs étrangers : L’Américain Crown Packaging (ex-Carnaud) avec près de 60 % de parts de marché, Trivium (ex-Ardagh, Irlandais) avec 20 %, puis l’Espagnol Massily et Mutronic, le seul opérateur marocain dans la course avec moins de 10 % de parts de marché.


Pourtant, un fleuron de l’industrie de l’emballage a longtemps fait la fierté du Maroc avant de crouler sous la dette, au début des années 2000, et d’entamer une descente aux enfers qui sonnera le glas de son aventure : Il s’agit de la société Gourvenec de Mohamed Ait Menna. Rongé par les créances, elle a été placée en liquidation judiciaire, avant d’être rachetée par le prince Moulay Ismail, qui n’a jamais relancé l’activité. Le cousin de Mohammed VI s’est contenté de céder un terrain de Gourvenec à la Samir et le matériel d’exploitation à un concurrent, une culbute qui rapporte de l’argent sans risque. Le Desk retrace cette opération inconnue du public, des déboires financiers de Gourvenec à son rachat par le prince et sa disparition totale.


Grandeur et décadence de Gourvenec

Richissime homme d’affaires, grande figure de la ville de Mohammedia, Mohamed Ait Menna avait commencé sa carrière comme simple maçon pour la finir à la tête d’une grande fortune qui faisait jaser. Présent dans plusieurs secteurs, dont principalement le BTP, il détenait aussi Gourvenec, qu’il avait rachetée à l’ONA. Dans un marché de la conserverie en pleine expansion, Gourvenec régnait en maitre avec un seul concurrent, Carnaud (devenu Crown Packaging après son rachat). « Des années 30 jusqu’en 1990, l’intégralité de l’approvisionnement était fait par Carnaud Maroc et Gourvenec. Etant moi-même un grand client de ces deux sociétés, je trouvais ce quasi-monopole gênant. J’ai été le premier à importer d’Espagne et du Portugal juste pour leur montrer que ce quasi-monopole, je pouvais le contourner », se remémore Philippe Imhoos, fondateur de Silver Food et vieux routier de la conserverie de poisson.


Lorsque le patriarche rend l’âme, en 2003, les héritiers ne se mettent pas d’accord sur la poursuite de l’activité. « Ils ont continué à produire des boites dans des conditions douteuses, et petite tactique, la société a été fermée », commente Imhoos. La boîte ploie sous le poids de la dette : 260 millions de dirhams d’endettement contre des actifs valorisés à 130 millions de dirhams. Attijariwafa bank attaque Gourvenec en justice pour recouvrer 25 millions de dette. Saisie-arrêt des comptes de la société.


Pour ne rien arranger, le nouveau président du Conseil d’administration, Hicham Ait Menna, traine une réputation sulfureuse : quelques années plus tôt, il avait fait parler de lui dans une affaire d’escroquerie contre la Banque Chaâbi du Maroc, le scandale Sagil Communication, relayé par la presse à la fin des années 90.


Bref, le fleuron de l’industrie est au bord de l’asphyxie. Le 27 septembre, la société est placée en redressement judiciaire. Quatre ans plus tard, elle est mise en liquidation judiciaire. Démarrage des ventes aux enchères. Puis mise en vente en 2010. Et c’est là qu’intervient le prince Moulay Ismail.


Moulay Ismail flaire la bonne affaire

En février 2010, le holding du prince Theora crée une nouvelle société : Capdustry, dotée d’un capital de 100 000 dirhams, dont 50 % des parts sont détenues par City Cap, une société d’un capital de 10 000 dirhams créée trois ans plus tôt par… Theora, et dont 99 % des parts appartiennent à Moulay Ismail, comme le prouvent les documents constitutifs de l’entreprise. Banco : Gourvenec est cédée à Capdustry à près de 130 millions de dirhams. Et cela ne fait pas que des heureux, certains estimant que ce n’est pas la valeur réelle de Gourvenec, qui possédait de nombreux actifs, dont des terrains à Mohammedia et à Safi, un matériel relativement en bon état.


Mohamed Hajjouji, P-DG du holding de Moulay Ismail Orbis (ex-Theora), n’est pas de cet avis. « La société Gourvenec souffrait, avant sa mise en liquidation de difficultés financières majeures qui étaient devenues structurelles compromettant de fait sa viabilité économique. S’il est vrai que Gourvenec a été un fleuron de l’industrie au cours des années 90, la société a périclité au début des années 2000 avec une procédure de redressement initiée en 2004 (requête en juillet 2004 et verdict en septembre 2004). A l’époque les actifs sont valorisés à 135 MDH contre un endettement global d’environ 260 millions », précise-t-il au Desk.


« En 2005, la société a cessé ses activités et au terme d’une procédure de liquidation judiciaire en vertu d’une décision intervenue en 2008, elle est mise en vente par le tribunal en 2010. Plusieurs dates de ventes aux enchères ont été fixées entre février 2009 et la date de cession effective et il semble qu’aucune offre n’ait été présentée », retrace-t-il encore.


Toujours est-il que peu après le rachat de Gourvenec, le prince cède un des terrains de la société de 36 hectares à la Samir. A 600 dirhams le mètre carré, selon certaines sources, ce qui donnerait la coquette somme de 214 millions de dirhams, largement supérieure à la mise initiale. Réponse du groupe de Moulay Ismail : « Les actifs font de plein droit partie de l’acquisition et leur cession, sous réserve qu’elle soit conforme aux conditions du cahier des charges du tribunal, est tout à fait légale. Dans le cas que vous citez, le terrain qui a été cédé ne faisait pas partie des actifs (au nombre de 3) de la société destinés à des fins d’exploitation. Le prix de revente était par ailleurs nettement inférieur aux 600 dirhams évoqués et même inférieur à sa valorisation dans le prix de rachat de Gourvenec. » Hajjouji poursuit  : « Les deux autres terrains, celui de Mohammedia destiné à l’exploitation et sur lequel était situé l’unité de production ainsi que celui de Safi n’ont toujours pas été cédés à ce jour. »


« Nous avons pourtant essayé »

Pourquoi l’activité n’a pas été relancée alors que le marché, dominé par des opérateurs étrangers, semble pouvoir accueillir à nouveau Gourvenec ? « Ils se sont aperçus que c’était pratiquement impossible de faire redémarrer Gourvenec à Mohammedia. Il aurait fallu investir beaucoup d’argent, or ils étaient plus intéressés davantage par le terrain que par l’activité », nous dit un des opérateurs.


Pour Mohamed Hajjouji, « le cahier des charges comprenait l’obligation de régler le problème social et le paiement des arriérés de salaires dus au personnel, le repreneur Capdustry s’est pleinement acquitté de cette obligation en maintenant le paiement des salaires et la couverture médicale en dépit de l’arrêt d’activité, une réorganisation sociale a par ailleurs été mise en œuvre par des départs négociés qui a été finalisé au cours de l’année 2019. »


Et ce n’est pas faute d’avoir essayé de relancer l’activité, selon Obis holding. « Des études plus approfondies, portant notamment sur les audits techniques et les études marchés ont été diligentées après le rachat par Capdustry. L’étude de marché a ainsi démontré que le marché était concentré et dominé, depuis l’arrêt de Gouvernec en 2005, par 3 sociétés qui détenaient 87 % du marché. L’analyse des résultats de cette étude ainsi que ceux issus de l’audit technique, a notamment mis en exergue la nécessité de procéder à des investissements trop substantiels afin d’améliorer l’offre, la qualité et le positionnement des produits Gouvernec par rapport à la concurrence sans garantie de résultats même minimes, la société ayant été fermé durant plusieurs années sans maintenance du matériel. »


« Les hypothèses de business plan qui avaient été élaborées ont conclu que le redémarrage des activités de la société n’était pas viable eu égard aux niveaux d’investissements requis face à la concurrence exacerbée sur les prix, au manque de compétitivité de la société et à son incapacité à reprendre des parts de marchés et d’atteindre une taille critique en termes de part de marché pour éviter des déficits structurels de l’activité », poursuit Hajjouji.


Qu’en est-il des salariés mis au chômage ? « Compte tenu de la fermeture de l’entreprise, par suite de sa mise en liquidation de nombreux salariés ont recouru à la justice pour faire valoir leur droit à indemnités avant même la cession de l’entreprise. Ceux qui avaient obtenu des décisions judicaires d’indemnisations, compte tenu de la rupture du contrat de travail, ont reçu leurs indemnités lors de la distribution du produit de la vente et ont été considérés, conformément à la loi, créanciers privilégiés lors de la distribution du produit de la vente », nous répond-il. « Au terme de plusieurs années de paiement des salaires et de la couverture médicale des autres employés, nous avons dû finaliser en 2019 un plan de départ négocié et la totalité des salariés concernées qui n’avaient pas reçu d’indemnisations ont été indemnisés directement par Capdustry ».


En 2019, le matériel de Gourvenec a été vendu à la société Mutronic. Une bonne affaire pour tous, estime Philippe Imhoos. « C’est une bonne affaire pour Capdustry car elle a pu enfin vendre le matériel mais aussi pour Mutronic, qui double ainsi ses capacités et lui permet de grignoter de nouvelles parts de marché », évalue-t-il. Bonne affaire aussi pour les concurrents étrangers, Crown et Trivium, dont on voit de mauvais œil leur quasi-monopole dans le marché de l’emballage métallique. « Cela va permettre à Mutronic de grandir sans que cela pose un quelconque problème aux concurrents qui ne veulent pas qu’on pointe toujours du doigt ce quasi-monopole de sociétés étrangères », résume l’expert. Mais est-ce une bonne affaire pour l’industrie marocaine ?

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