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#Propagande
06.06.2016 à 09 H 14 • Mis à jour le 06.06.2016 à 12 H 43
Par

Moi, Aaron, 22 ans, Marocain et fier d’être soldat de Tsahal

Propagande. Le quotidien israélien Yediot Aharonot relate l’histoire d’un jeune juif marocain de Casablanca de retour au bercail pour fêter la Pâque juive, après avoir été enrôlé dans une unité d’élite de l’armée israélienne. Le reportage fait l’apologie d’un programme financé par une organisation sioniste américaine qui soutient le recrutement de soldats étrangers par Tsahal. Récit d’un endoctrinement loin d'être un cas isolé.

À l’été 2014, Aaron regardait la télévision dans l’appartement de sa famille à Casablanca quand il a vu Hamas tirer des roquettes Katioucha en direction de Beer Sheva, Ashkelon et Tel-Aviv. « Il avait des raisons personnelles d’être concerné », justifie d’emblée Yediot Aharonot, journal israélien centriste, proche du parti Kadima : « son père et ses deux jeunes sœurs étaient en Israël pour les vacances, non loin de la ligne de front ». C’est alors qu’il a tranché en faveur d’une décision pour laquelle il hésitait encore : s’enrôler dans Tsahal.


L’histoire d’Aaron fait partie d’une série en quatre volets parue début juin dans Yediot Aharonot et consacrée à des portraits de soldats étrangers enrôlés pour servir dans les rangs de Tsahal. Les trois autres lone soldiers ou soldats isolés comme les appellent leur commandement du fait qu’ils soient éloignés de leur famille, viennent des Etats-Unis, d’Australie et des Philippines. Tous racontent, à travers les reportages réalisés lors de leur récent retour au pays pour célébrer Pessa’h, leur fierté de porter l’uniforme de l’Etat hébreu.


L'armée israélienne attire aussi des recrues non juives, comme cette soldate originaire des Philippines et dont le journal Yediot Aharonot en a consacré un article promotionnel comme pour le cas d'Aaron, le Casablancais. IMAGE DE PROPAGANDE FIDF


Le Marocain de 22 ans, témoigne : « J’ai toujours voulu aller en Israël pour m’enrôler dans l’armée, mais ma mère m’a toujours dit : seulement après avoir terminé l’école secondaire ! (…) J’ai tout de suite compris que mon tour était venu d’aller protéger ma patrie ». Il explique que nombre de jeunes de son entourage l’on fait avant lui, « il était temps pour moi de leur montrer que, tout comme eux, je suis aussi un bon soldat. » Peut-être fait-il référence au cas du caporal Yigal, 25 ans, revenu à Casablanca en janvier dernier pour revoir sa mère retraitée, et dont le rêve était de suivre l’exemple de son père, ancien militaire lone soldier aujourd’hui décédé, comme le relatait Israël Hayom, un tabloïd proche du Likoud et fervent défenseur de la politique de Benjamin Natanyaou, prenant soin de flouter sa photo et masquer son identité « pour protéger sa famille au Maroc », écrit le journal. Yigal qui dit « avoir fait sa part pour la sécurité de l’Etat » ne pense plus qu’à une chose : parachever sa aliyah en s’installant définitivement en Israël. « J’ai toujours su que ma place était en Israël », concède-t-il.

Une seule ambition : servir Israël

Aaron lui n’a pour ambition actuelle que de servir dans la brigade Golani, une des principales unités d’infanteries de Tsahal basée sur le plateau du Golan, territoire annexé par Israël à la Syrie voisine durant la Guerre des Six Jours et qui surplombe la vallée de la Bekka. Il ne tarit d’orgueil à porter le béret de son unité, « au-delà de la distance et des frontières culturelles qui séparent Israël de Casablanca ». Il avait le choix entre cette brigade de prestige et celle des paratroopers de l’IDF, acronyme désignant l’armée de l’Etat hébreu.


Un détachement de la brigade Golani, l'unité du soldat Aaron, stationnée sur le plateau du Golan, territoire syrien annexé par Israël lors de la Guerre des Six Jours en 1967. IDF


Le reportage de Yediot Aharonot raconte son retour surprise à Casablanca après près d’un an et demi « sous les drapeaux », pour fêter en famille la fête religieuse juive. Son père, mis dans la confidence, est allé le chercher à l’aéroport Mohammed V, à l’insu de sa mère et de sa fratrie. Le journal détaille « leurs retrouvailles émouvantes » après cette si longue absence.


La famille d’Aaron vit dans un appartement spacieux au troisième étage d’un immeuble cossu du centre de Casablanca aux abords du boulevard d’Anfa, « où résident encore 2 000 juifs de ce qui reste d’une communauté, autrefois grande et fière », commente le journaliste dépêché pour immortaliser l’instant. Il relève les photos, disposées bien en évidence dans le salon, des rabbins Ovadia Yosef et Chaim Pinto. Le premier, d’origine irakienne et mort à Jérusalem en 2013, était « un raciste, doublé d’un misogyne patenté », selon les qualificatifs de Maariv, le second, vénéré par des juifs du monde entier, a vécu au 18ème siècle et fait l’objet d’un culte annuel à Essaouira.


Le journal israélien décrit le mode de vie de cette famille juive casablancaise « qui s’offre les services d’une servante autochtone (…) et dont les membres parlent français entre eux ». Comme Aaron, ses deux sœurs, âgées de 11 et 15 ans, étudient à la même école juive.


Aaron dans les bras de sa mère à son retour à Casablanca après un an et demi passées dans les rangs de Tsahal. YEDIOT AHARONOT


« Aaron est un jeune homme généreux, intelligent, charismatique qui admire l’armée israélienne », poursuit le journal qui explique qu’en Israël, celui-ci vit avec deux colocataires et fréquente une petite amie lors de ses permissions. Ne maîtrisant pas encore l’hébreu, Aaron est souvent raillé par ses camarades de l’armée.

“Un nouveau chemin dans leur vie” 

Tsahal a offert l’opportunité à « ces jeunes soldats isolés de trouver un nouveau chemin dans leur vie » poursuit l’article, même si pour Aaron, « la situation est moins dramatique », sa sœur aînée, âgée de 25 ans a récemment émigré en Israël. Elle y a obtenu une maitrise de microbiologie et épousé un juif originaire de la Martinique, « de sorte qu’Aaron n’est pas complètement seul au pays ».


Oisif par le passé, ne sachant pas trop quoi faire de son temps libre à Casablanca à part jouer au football, l’étudiant moyen qu’il était se dit reconnaissant envers Israël dont il n’est pas peu fier.


Il emmène le journaliste qui l’a suivi jusqu’au Maroc pour lui tirer le portrait dans les dédales de la vieille médina de Casablanca. Il lui présente des amis d’enfance « qui respectent avec enthousiasme le fait qu’il soit un soldat de Tsahal », insiste le journaliste dans son récit qui décrit la ville et ses habitants avec condescendance et ébahissement.


En public, « ils conversent en français et Aaron n’a pas peur de traduire en hébreu », s’étonne-t-il. « Dans tous les cas, les musulmans marocains savent comment identifier qui est juif ou non », lui explique son éclaireur. « On pourrait dire que notre judéité est écrit sur nos fronts. », affirme-t-il. Les commerçants tentent de les attirer dans leurs échoppes par des « shalom » et des « baruch haba », ce qui fait dire à Aaron à son hôte « qu’il n’y a presque pas de signes d’antisémitisme à Casablanca. Les Juifs jouissent de la protection du roi Mohammed VI, les autorités sont en mesure, au moins pour l’instant, de faire face à la menace de l’Islam radical, et les prières de la Pâque à la synagogue sont surveillées par la police ». « Le contact entre les Juifs et les autres Marocains est une pratique quotidienne », découvre stupéfié le journaliste.


Pour Aaron, tout le monde sait qu’il vient de passer 18 mois au sein de Tsahal. « Ses voisins, ses connaissances, les commerçants du quartiers sont heureux de le revoir », constate le journaliste, qui affirme que « lui-même a pris soin de distinguer entre les musulmans avec lesquels il a grandi et l’ennemi contre lequel il se bat en soldat de Tsahal ».


Une sentinelle de Tsahal en Judée. L'armée de l'Etat hébreu inculque à ses recrues, notamment étrangères, le devoir de défendre Israël comme mission messianique pour tout juif à travers le monde. IMAGE DE PROPAGANDE FIDF


« Ce n’est pas la même chose », confirme Aaron avec emphase. « Je ne hais pas les Arabes. Ce sont des gens avec qui j’ai grandi, et la plupart des Marocains que je connais ne se soucient pas des Palestiniens. Mais mon travail est de défendre mon pays contre les ennemis qui veulent le détruire », dit-il.


La virée continue dans Casablanca durant laquelle le soldat se transforme en guide touristique pour le journaliste. Visite de la Mosquée Hassan II, balade sur la cote, « où les plages sont numérotés de 1 à 22, dont la n°17 est particulièrement fréquentée par les juifs, sans qu’on sache vraiment pourquoi. » L’après-midi se poursuit au hammam « vieux et moisi » pour « une sorte de cérémonie de purification avant le début du Shabbat ».

“Ils veulent entendre mes exploits militaires” 

Vient alors au soir le tour de la découverte de la synagogue du quartier « une des nombreuses actives tout au long de l’année ». De nombreux fidèles y célèbrent la veillée de la Pâque. « Les hommes y chantent dans une ambiance festive et survoltée ». Aaron est au centre de toutes les attentions des fidèles. « Ce sont des amis d’enfance, ils veulent tous entendre mes exploits militaires. Tout le monde est surpris de voir comment j’ai grandi physiquement. Je leur dis que la brigade Golani développe les muscles ! », fanfaronne-t-il.


De retour à l’appartement , la famille d’Aaron prend soin de lire l’intégralité du Haggadah jusqu’à l’heure du dîner. Quand ils arrivent au passage qui dit « A l’an prochain à Jérusalem ! », le père ajoute : « et à Netanya ! », ville balnéaire proche de Tulkarem, la cisjordanienne. Là-bas réside une grande communauté de juifs francophones, dont plusieurs membres de leur famille. Ils écoutent ensuite religieusement les faits d’armes de leur fils qui raconte comment son officier lui rappelle que malgré les conditions spartiates dans lesquelles il vit, Aaron doit se rappeler qu’il est là « pour l’Etat d’Israël ». 


La brigade Golani, considérée comme faisant partie des corps d'élite de l'armée israélienne, cette unité de combat est particulièrement prisée par les lone soldiers. IDF


En tant que citoyen d’un pays étranger, le volontaire Aaron est seulement obligé de servir dans l’armée israélienne pendant un an et demi. Mais lui prévoit d’étendre son service pour encore 6 mois. Pour lui, « c’est l’endroit où il doit être, accomplissant son chemin vers la pleine citoyenneté israélienne », commente Yediot Aharonot, pour qui la prédestinée du bidasse est toute tracée, loin du Maroc qui l’a vu naître.


Comme Aaron quelque 6 700 soldats dits « isolés » servent actuellement dans les rangs des Forces de défense d’Israël (IDF). Près de la moitié d’entre eux sont originaires de plus de 60 pays à travers le monde. L’un des programmes phares de ces recrutements est celui des Amis des Forces de défense israéliennes (Friends of the Israel Defense Forces –  FIDF), une organisation américaine fondée en 1981 par des survivants de l’Holocauste, « sans but lucratif », qui recueille des fonds, notamment pour embrigader ces soldats de la légion étrangère de Tsahal. En 2015, selon les chiffres de la FIDF, 2 665 soldats « isolés » ont été enrôlés dont 1 385, comme Aaron, ont reçu un billet d’avion pour visiter leur famille.


L’organisation compte actuellement plus de 150 000 donateurs et 16 bureaux régionaux aux États-Unis et au Panama. En 2015, la FIDF a mobilisé 101,4 millions de dollars pour « ces programmes de soutien aux soldats de Tsahal », dont 1,27 millions pour le seul projet « Missing home » dédié au lone soldiers et géré par la Society for the Welfare of Soldiers, fondée en 1942 par David Ben Gurion. Très active sur les réseaux sociaux, la FIDF présente les soldats de Tsahal comme des sentinelles bienveillantes d’un Israël encerclé par les envahisseurs. Sa page Facebook croule sous les photos de playmates souriantes en tenues de camouflage et de beaux gosses ravis de jouer à la guerre, fusils mitrailleurs pendus à l’encolure. Son slogan : « Leur job est de veiller sur Israël, le nôtre est de veiller sur eux ». Tout un programme.


Poster de l'association américaine sioniste Friends of Israeli Defense Forces montrant des soldates devant le mur des lamentations à Jérusalem. IMAGE DE PROPAGANDE FIDF


« Ces adolescentes et ces garçons venus de partout dans le monde, imbus de la croyance et du sens de leur mission, qui ont quitté leurs maisons et leurs familles à l’étranger pour rejoindre les rangs de l’armée israélienne, choisissent de faire quelque chose de noble et courageux, celui de prendre part à l’effort continu pour défendre les citoyens d’Israël et le monde juif », déclare dans le reportage de Yediot Aharonot, le directeur national de la FIDF, le Major-Général de réserve Meir Klif Amir. « Je vois ces soldats solitaires comme une source d’inspiration, de fierté et d’espoir pour nous tous. La FIDF vise à être une famille adoptive pour les soldats isolés dans l’armée israélienne et s’emploie à faire en sorte qu’ils ne se sentent, jamais, jamais, seuls. »

Un sujet tabou jamais mentionné

Le gouvernement israélien a récemment alloué pour 2016 près de 23 millions d’euros pour lutter contre ce qu’il considère comme des efforts de « déligitimation » du « droit de l’État juif à exister ». Une partie des fonds a été allouée à des entreprises high tech israéliennes, dont beaucoup sont dirigées par d’anciens officiers du renseignement militaire, pour mener des initiatives en ligne visant à propager ce type de récits, mais aussi de recueillir des informations sur les groupes d’activistes qui « porteraient atteinte à l’image d’Israël et à son armée ».


Contacté par Le Desk, Serge Berdugo, représentant de la communauté juive du Maroc n’a pas souhaité faire de commentaires sur ce sujet tabou, dont les autorités marocaines ne font jamais mention, à l’instar des relations économiques ou d’ordre sécuritaire avec l’Etat hébreu. Seul l’attachement des juifs marocains ou d’origine marocaine à la terre de leurs ancêtres est mis en avant par le discours officiel, faisant référence à l’identité multiple, dont hébraïque, de la nation, telle que reconnue par la Constitution de 2011. Rabat entretient depuis toujours, grâce à la diaspora juive, de puissants liens avec les réseaux et lobbys d’influence sionistes, notamment aux Etats-Unis pour des raisons diplomatiques liées principalement à la question du Sahara malgré l’inexistence de liens formels avec Israël. Les israéliens d’origine marocaine étaient plus de 245 000 en 2010, selon les statistiques de la Banque mondiale. Nombre d’entre eux entreprennent régulièrement des pèlerinages sur les tombes de leurs saints dans diverses régions du royaume, événements largement couverts par les médias locaux.


DISCLAIMER. Les prénoms d’Aaron et de Yigal ont été modifiés. L’article de Yediot Aharonot est paru dans l’édition en hébreu du journal et repris en anglais sur son site internet le 4 juin 2016. 

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Par @MarocAmar
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