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21.09.2016 à 17 H 48 • Mis à jour le 22.09.2016 à 17 H 19
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n°69.En France, quel islam pour quels musulmans ? s’interroge l’Institut Montaigne

Origines, pratiques, composition : le dernier rapport de l’Institut Montaigne dresse le portrait d’un islam pluriel en France et tente de cerner les dynamiques et les difficultés de son institutionnalisation. Statistiques à l’appui, le think tank libéral offre un regard distancié et bienvenu après un été marqué par la polémique stérile du burkini. Décryptage.

A rebours des grands fantasmes qui façonnent trop souvent le récit médiatique en France, c’est à l’aide d’une méthodologie prudente – adossée à une enquête statistique de l’IFOP –  que les auteurs du rapport « Un Islam français est possible » dressent le portrait des musulmans de France et des structures qui entendent parler en leur nom. Avec des recommandations pratiques, tant pour faire face à la radicalisation djihadiste qu’au manque d’efficacité et de légitimité des tentatives d’organisation du culte par la République.

Qui sont les musulmans de France ?

En premier lieu, c’est au mythe de l’islamisation professé par la droite réactionnaire que vient mettre un terme l’étude : l’IFOP estime à 5,6 % de la population métropolitaine les individus qui se définissent de religion ou de culture musulmane. Sur un échantillon représentatif de 874 individus, plus de 60 % sont originaires du Maghreb. La moitié des musulmans interrogés sont français de naissance  24 % le sont par acquisition  enfin, les 26 % restants sont étrangers. Les musulmans de France doivent composer avec un statut social inférieur à la moyenne de la population : seuls 4 % d’entre eux se rangent dans la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » contre 9 % pour l’ensemble de la population. Inversement, ils sont surreprésentés parmi les ouvriers (24 % contre 13,1 %) et les inactifs (38 % contre 16,1 %).


La question du port du voile, omniprésente dans le débat public et médiatique depuis la fin du siècle dernier, concerne une minorité de femmes musulmanes : seules 35 % des répondantes déclarent le porter, de manière plus ou moins assidue. L’assiduité à la pratique religieuse est également mise en lumière par l’étude, qui évoque « un rapport distancié ou inexistant avec les lieux de culte » pour 60 % des musulmans interrogés.


Sur le plan politique, les catégories objectivées par l’étude démontrent des affinités à gauche pour la frange la plus sécularisée de l’échantillon, et une tendance égale à la droitisation ou à l’absence de prise de parti pour les plus fondamentalistes. Le vote des musulmans de France est néanmoins marqué en grande partie par le choix de l’abstention.


Enfin, l’Institut Montaigne met en lumière le « déficit de notoriété et de légitimité  » des organisations islamiques en France. Ainsi, plus de deux tiers de personnes interrogées ne connaissent pas le Conseil Français du Culte Musulman. Seuls 12 % des répondants se sentent représentés par une structure comme l’UOIF. Tareq Oubrou, le recteur de la mosquée de Bordeaux, et son homologue Dalil Boubakeur à Paris ne récoltent l’assentiment que de 16 % des interrogés. A l’inverse, plus d’un tiers du panel se déclare proche de Tariq Ramadan, pourtant régulièrement vilipendé par les responsables politiques : les musulmans de France entretiennent ainsi des liens plus que tumultueux avec l’islam institutionnel.

L’islam institutionnel en quête de légitimité

L’islam de France a connu plusieurs phases d’institutionnalisation : la première, qui coïncide avec l’arrivée massive des travailleurs maghrébins après la Seconde Guerre Mondiale, est marquée par la délégation de la gestion du culte aux Etats étrangers. L’islam s’est ensuite nationalisé, avec la naissance de l’UOIF, organisation frériste indépendante des pays musulmans qui entend parler au nom des musulmans de France. L’émergence d’un islam organisé a ainsi conduit les pouvoirs politiques à prendre politiquement en compte la question musulmane : la France tente, depuis la fin du siècle dernier, d’organiser la seconde religion du pays.


Selon les auteurs du rapport, l’influence des pays étrangers en matière de gestion du culte en France a progressivement diminué : si les pays du Maghreb, la Turquie et les pays du Golfe participent encore au financement et à l’organisation de l’islam de France, leur pouvoir symbolique n’est plus aussi fort qu’auparavant, à l’exception notable du Qatar, qui a su promouvoir sa conception de l’islam à travers plusieurs relais médiatiques.


On assiste également à des conflits internes au sein de l’UOIF : les hommes qui la dirigent, tendanciellement âgés et binationaux, sont contestés par une jeune garde née et socialisée en France.


En outre, la Fondation pour l’Islam de France, qui doit s’occuper de « tous les projets utiles à la bonne insertion de l’islam dans la société française », selon le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ne part par sur la bonne voie : selon les auteurs, la nomination d’un souverainiste laïc non-musulman tel que Jean-Pierre Chevènement à sa tête ne constitue « pas un signe encourageant ».


A rebours des velléités de l’État laïc et centralisateur, c’est un islam des municipalités que dessine le rapport : sur les 2450 mosquées françaises recensées en 2005, plus de la moitié ne sont pas affiliées à des pays étrangers ou des organisations nationales telles que l’UOIF.

Les recommandations de l’Institut Montaigne

 Face aux difficultés structurelles de l’islam institutionnel, l’Institut Montaigne élabore donc plusieurs recommandations : il faut avant tout confier les rennes de cette nouvelle institutionnalisation à la jeune génération de musulmans socialisés en France, plus à même de porter les voix plurielles de leurs coreligionnaires. Le financement du culte pourrait être assuré par une redevance sur l’abattage halal et le pèlerinage : les auteurs pointent également la nécessité de faire transiter les dons de pays étrangers par l’intermédiaire de la Fondation, afin d’en assurer une répartition équitable. Entre autres propositions : l’élection d’un grand imam de France, l’élargissement du concordat à l’islam en Alsace-Moselle, ou encore le développement de l’enseignement de l’arabe classique dans le système éducatif français.


En dernier lieu, l’Institut Montaigne souhaite que se développent les statistiques religieuses, auxquelles une partie de la France semble allergique, en les confondant notamment avec les données ethno-raciales à l’américaine. Statistiques salutaires, qui pourraient confirmer l’une des principales conclusions du rapport, à savoir qu’il n’y a pas de véritable « communauté musulmane  » en France, mais des manières plurielles, diverses, parfois antagoniques, de pratiquer le culte et de le vivre au quotidien.

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