En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
05.12.2018 à 13 H 18 • Mis à jour le 05.12.2018 à 13 H 18
Par

n°386.Plan Maroc Vert: les ambitions agricoles entravées par la rareté des ressources

Les logiques libérales ont aujourd’hui atteint leurs limites économiques et écologiques, démontrant que les orientations antérieures doivent être révisées. Il est urgent de regarder la réalité en face: l’agriculture ne peut plus assurer un développement inclusif du pays, alertent le Pr. Mohamed Taher Sraïri et le Dr. Yassine Jamali

Le Plan Maroc Vert (PMV) a fixé à l’agriculture le rôle de locomotive du développement économique du pays, par l’accumulation primaire de capital. Pareille volonté ne peut cependant s’affranchir d’une réflexion approfondie sur les conditions de cette augmentation des performances agricoles, préalable à l’accumulation. En se penchant sur les travaux de référence en la matière, il est évident qu’une attention toute particulière doit être dédiée aux facteurs de production nécessaires : le capital, l’eau, le foncier et le travail. En d’autres termes, les vœux d’amélioration de la condition des agriculteurs, acteurs de base de l’essor du secteur, pourront-ils se réaliser au vu de l’état réel de disponibilité et d’accès à ces ressources ? Question centrale à laquelle se propose de répondre cet écrit, en partant de l’analyse des réalités objectives du terrain.


La capitalisation de l’agriculture : des disparités criantes, malgré les interventions récentes

Dans le cadre de la stratégie du PMV, la volonté d’injecter davantage de capitaux dans l’agriculture a clairement été mise en avant. Toutefois, le capital à lui seul ne peut suffire. Encore faut-il aussi s’assurer de son usage rationnel et d’un accès équitable. Or, des études de trajectoires d’exploitations agricoles le démontrent sans équivoque : la situation n’a quasiment pas évolué pour l’écrasante majorité des unités de moins de 5 ha, où la vulnérabilité aux aléas du marché et du climat est toujours aussi prégnante, sans oublier l’inadaptation des systèmes d’appui technique à leurs spécificités. De plus, même les injections massives de capitaux dans les exploitations de plus grande taille, aux frais du contribuable, du fait des subventions publiques, ne sont pas toujours utilisées de manière optimale : il n’est pas rare de voir des projets entiers d’élevage intensif ou d’arboriculture en cessation d’activités …


L’eau agricole : une ressource surexploitée à l’origine de tensions entre les usagers

La situation hydrique du Maroc est connue, se caractérisant par un stress majeur et de nombreuses tensions sur la ressource. Le PMV a encore amplifié ce stress, malgré l’hypothèse que la reconversion des techniques traditionnelles d’irrigation (le gravitaire) vers des méthodes plus économes (le goutte-à-goutte) allait diminuer les prélèvements hydriques. Sur le terrain, cette stratégie a en réalité plus abouti à la substitution accélérée de cultures hivernales dont les besoins en eau sont satisfaits par la pluie (les céréales, l’élevage pastoral, les légumineuses, les fourrages, etc.) par des spéculations estivales dépendant entièrement de l’irrigation (arboriculture, maraîchage, maïs, etc.). Les cas extrêmes de ces logiques sont illustrés par l’augmentation des surfaces cultivées dans des zones désertiques, à l’instar de la pastèque ou les extensions de palmeraies, sur des centaines d’hectare, dans les confins des oasis … De ce fait, le stress hydrique continue à s’exacerber, allant jusqu’à compromettre l’approvisionnement domestique de certains centres urbains, notamment au Sud et à l’Est du pays, suite à la raréfaction de l’eau souterraine. De plus, l’accès différencié aux nappes entraîne l’exclusion sociale d’une majorité d’agriculteurs ne disposant pas des moyens financiers nécessaires pour le creusage des puits et les équipements, face à une minorité qui est entrée de plain-pied dans l’économie de l’eau souterraine …  Témoin de cette exploitation non durable des ressources en eau, la baisse inquiétante du niveau des nappes dans la plupart des bassins hydrauliques du pays.


Le foncier agricole : un facteur clé de la production agricole, très convoité et onéreux           

Il est indéniable que le foncier est un facteur clé de la production agricole. Une rapide analyse de l’état de cette ressource démontre les difficultés grandissantes que doivent affronter les agriculteurs. Outre le morcellement accéléré des exploitations, dû aux héritages, la diversité des statuts fonciers s’oppose aussi à la mise en valeur agricole. Ainsi, les statuts collectifs, ‘guich’ et ‘habous’ (biens de mainmorte), que les ayants droits exploitent sans aucune garantie de propriété, ne favorisent pas les aménagements fonciers, comme les amendements organiques des sols, l’installation de réseaux d’irrigation et de drainage, etc. Les conséquences de ces limites sont aujourd’hui évidentes : le foncier agricole sain et sécurisé est devenu rare et donc très onéreux, à tel point que les prix dépassent l’entendement, bien plus élevés que dans des pays agricoles de premier plan. La terre est ainsi devenue autant sinon plus un objet d’investissement spéculatif qu’un facteur de production et sa possession s’apparente dans certains cas à une rente plus qu’à une démarche productive. De ce fait, les investisseurs potentiels dans l’agriculture sont souvent rebutés par l’achat du foncier en raison des pressions sur cette ressource et recherchent plutôt des locations de longue durée, devenues fort aléatoires … 


Le travail agricole : une astreinte pesante et mal rémunérée, du fait d’une qualification limitée

Il s’agit évidemment de la ressource la plus abondante, puisque l’agriculture continue d’employer près de 40 % des actifs à l’échelle nationale. Toutefois, cette pléthore de main-d’œuvre cache de nombreuses zones d’ombre. Les recherches sur le terrain rapportent la précarité et la pénibilité du travail agricole et ses rythmes saisonniers qui ne garantissent pas une rémunération suffisante et stable, surtout en cas d’accident climatique et/ou d’aléas du marché. Pire, les revenus issus du travail agricole, sont le plus souvent minimes, inférieurs au salaire minimal agricole garanti (SMAG –  64 DH/jour -). En outre, de très nombreuses tâches agricoles nécessitent une astreinte quotidienne incontournable, notamment celle liée à l’élevage, avec des durées de travail conséquentes. De ce fait, l’attractivité de ces activités pour les jeunes générations est compromise, générant des difficultés croissantes pour la reprise des exploitations. A l’inverse des mesures de l’État pour la promotion des investissements dans les agroéquipements et le matériel d’irrigation, peu d’efforts ont été consentis pour la mise à niveau du facteur humain qui s’active dans le secteur agricole. Par exemple, un réseau de goutte-à-goutte coûte en moyenne 40 000 DH/ha, dont près de 80 % seront subventionnés par l’État. Ce réseau sera livré et installé et l’agriculteur percevra une subvention conséquente, mais sans formation adéquate de la main-d’œuvre à l’utilisation et à l’entretien au quotidien de ce matériel. Il arrive ainsi que ce réseau de goutte-à-goutte soit tout simplement retiré, au bout de quelques mois, et que l’exploitant opte pour un retour au gravitaire …  Pareils constats sont aussi en vigueur dans les élevages bovins, où des passages par la traite mécanique cessent rapidement, faute de qualification de la main-d’œuvre. Par conséquent, il n’est pas rare de trouver des épaves de chariots trayeurs remisées au fond des étables, suite à des réformes précoces … Au final, l’efficience d’usage des deniers publics qui ont servi à subventionner ces investissements dans les équipements agricoles, s’en trouve fortement diminuée. Toutefois, il faut noter que grâce au secteur informel, un ensemble d’apprentis mécaniciens, plus bricoleurs que techniciens et formés sur le tas, assurent l’entretien et le fonctionnement de ces engins et matériel (tracteur, motopompe, goutte-à-goutte, etc.) qui seraient sinon, bien plus vite réformés … 


Ce bref état des lieux de la disponibilité et de l’accessibilité aux ressources nécessaires au développement agricole démontre l’extrême vulnérabilité du secteur. Il est notoire que les choix agricoles du pays, depuis l’Indépendance, ont en majorité reflété des logiques libérales. Celles-ci ont amplifié les écarts entre une agriculture supposée performante (le pilier 1 du PMV), subventionnée à outrance, en grande partie destinée à l’exportation de produits emblématiques (primeurs, agrumes, huile d’olive, etc.), et une agriculture vivrière (le pilier 2 du PMV), principalement orientée vers l’autoconsommation et l’approvisionnement du marché local. L’agriculture de pilier 1 est caractérisée par une dépendance marquée à l’irrigation et aux intrants importés, tandis que l’agriculture vivrière est majoritairement pluviale et peu consommatrice d’intrants. Les logiques libérales sous-tendant ces choix ont aujourd’hui atteint leurs limites économiques et écologiques, démontrant que les orientations antérieures doivent être révisées. Il est urgent de regarder la réalité en face : l’agriculture ne peut plus assurer un développement inclusif du pays. Elle arrive à peine à assurer la survie des familles des agriculteurs qui exploitent des surfaces limitées, qui se voient contraints de compléter leur revenu en cumulant un emploi précaire d’ouvrier agricole (le plus souvent dans les fermes du pilier 1) ou en émigrant vers les centres urbains, une partie de l’année.


La volonté d’intensification de la production agricole ne peut plus faire l’économie de considérer l’état des ressources à mobiliser. Il est évident qu’une stratégie agricole réaliste et viable ne se décrète pas. Elle se construit en tenant compte des atouts et des contraintes naturelles et humaines. De toutes les limites qui freinent le développement de l’agriculture dans un pays à tendance semi-aride et aride, l’eau est certainement la plus incompressible. Non seulement les effets du stress hydriques s’exercent d’ores et déjà sur l’agriculture, mais la rareté croissante de l’eau due aux effets du changement climatique et à une demande en augmentation constante mènera inéluctablement à des conflits entre ce secteur et les usages domestiques et industriels. Par conséquent, la réflexion à des alternatives à l’agriculture comme moteur du développement créateur d’emplois est plus que jamais nécessaire. En parallèle, l’agriculture pluviale, non consommatrice d’eau souterraine, doit bénéficier d’un surcroît d’intérêt et d’aides, pour être au niveau des pays les plus performants en la matière. Aussi, notre modèle ne doit-il plus être celui de l’agriculture irriguée de la Californie (dont les déboires avec le réchauffement climatique sont devenus évidents) mais plutôt l’agriculture en sec de l’Australie, où la moindre goutte d’eau compte … L’eau, le foncier et les capitaux étant à des niveaux plus que limités, l’exode rural sera sûrement appelé à se poursuivre et à s’intensifier. Pour qu’il soit positif, motivé par l’attrait de conditions de vie décentes, et non par la fuite devant une misère rurale insoutenable, des emplois doivent être créés en priorité dans les autres secteurs d’activités. Bien entendu, un secteur éducatif performant qui bénéficie de tous les moyens matériels et humains nécessaires, demeure une condition incontournable pour préparer une main-d’œuvre compétitive par son niveau de formation, et non pas par sa simple flexibilité et son coût limité.



Mohamed Taher Sraïri est professeur de l’enseignement supérieur, Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II

Yassine Jamali est docteur vétérinaire, agriculteur