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05.05.2017 à 18 H 58 • Mis à jour le 06.05.2017 à 13 H 45
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n°139.Pour en finir avec la presse d’abrutissement qui gangrène notre pays

La presse marocaine de qualité s’éteint dans l’indifférence généralisée du fait de la compromission des pouvoirs publics et d'un écosystème économique favorisant l’émergence de médias qui carburent aux « fake news ». Un phénomène dangereux que ni la profession, ni la société civile, ni l’Etat ne semblent prêts à vouloir dénoncer et combattre. Jusqu’à quand ?

En pleine présidentielle française, l’affaire d’un supposé compte bancaire caché aux Bahamas attribué à Emmanuel Macron, montée en épingle par le FN jusqu’à être citée par Marine Le Pen lors de leur confrontation télévisée du second tour, a ravivé le débat en France sur les « fake news », littéralement « fausses infos », devenues, partout dans le monde, un dangereux phénomène de société.


Outre-Atlantique, la campagne électorale de Donald Trump a montré combien ce fléau pouvait même participer à changer le cours de l’Histoire, Le Desk en faisait d’ailleurs état très récemment à propos de l’utilisation des mails de l’équipe Clinton fuités par le biais de WikiLeaks pour ruiner les espérances présidentielles de la candidate démocrate. Autre exemple parmi des centaines d’autres, l’affaire dite du Pizzagate, du nom de l’incroyable hoax complotiste qui prétendait qu’un fast-food de Washington abritait un réseau pédophile lié au clan Clinton avait démontré le pouvoir de nuisance de sites propagandistes comme Breitbart.


Lié à l’explosion de l’usage des réseaux sociaux, le phénomène est bien connu chez nous aussi, sauf qu’au Maroc personne ne veut ouvrir le débat parce que au-delà de Twitter et de Facebook, vecteurs décomplexés de la marchandisation de l’info, la presse fait le dos rond par solidarité corporatiste, par recherche effrénée du gain loin de l’intérêt public, ou tout simplement, pour certains, de plus en plus nombreux, par crainte de lever le voile sur l’inconsistance de leurs propres contenus éditoriaux particulièrement faisandés.


La manifestation des « fake news » peut revêtir plusieurs aspects, qui par leur multiplicité, participent à la mort programmée de la presse dans sa globalité. Délibérée, la fausse information est devenue une arme de propagande massive utilisée par « la presse jaune » pour dénaturer une actualité, détourner l’attention du lectorat, participer à la construction d’un récit fallacieux, dans un objectif politique de travestissement de la vérité bien souvent adossé à de piètres calculs sécuritaires aux conséquences dommageables. Dans ce registre, les faux-nez sont légions, comme nous l’avions démontré à travers une enquête détricotant les liens interlopes entre certains patrons de presse et le milieu du renseignement.


C’est même devenu une industrie florissante menée par divers médias locaux, la plupart électroniques, pullulant sur Internet depuis quelques années, qui en ont fait leur marque de fabrique. Ils sont pour cela gavés de publicité de complaisance, soit en rétribution de leur mission de désinformation maquillée en « patriotisme éditorial », soit pour le nombre de clickbaits qu’ils génèrent.


C’est un fait grave que de constater comment l’écosystème économique de la presse nationale, notamment digitale, irrigue et favorise de manière ostentatoire tant de journaux de caniveau. Au Desk, nous en faisons l’expérience presque tous les jours lorsque des annonceurs nous disqualifient de leurs plans médias pour des raisons politiques ouvertement déclarées au profit de sites qui font de l’info-poubelle leur raison d’exister. Une crainte totalement injustifiée, d’autant qu’ils s’accommodent sans ciller de ces médias, aux relents populistes et aux articles constellés de contre-vérités.


Quel message nous renvoient donc ces annonceurs frileux avec certains, mais ne trouvant aucun problème à associer leur image avec des sites d’information qui salissent la profession et induisent en erreur le grand public. Les plus avisés des lecteurs devraient d’ailleurs penser à deux fois lorsqu’ils sont tentés de partager sur les réseaux sociaux les contenus abrutissants, car ce faisant, ils alimentent ainsi la bête par l’audience qu’ils lui procurent.


Cette rétribution que personne ne veut sérieusement dénoncer est une prime à la médiocrité qui ne touche pas uniquement le petit monde fragile et sous-développé de notre presse, mais hypothèque la vitalité de notre société et sa capacité à débattre des sujets les plus sensibles de manière apaisée et constructive.


Cette situation est particulièrement dangereuse au Maroc où les dérives incessantes en matière de presse atteignent des sommets comme nous l’avons démontré aujourd’hui dans le cas de la fausse attaque d’une caserne militaire à Larache. Une monumentale manipulation médiatique qui a écorné à l’international l’image de stabilité du pays, sans qu’aucun démenti officiel n’est venu endiguer. Dans d’autres circonstances, des journalistes attachés aux valeurs de leur métier, qui révèlent des affaires d’intérêt public aux faits établis, subissent des pressions inadmissibles les forçant à l’auto-censure quand ils ne sont pas lâchement traînés devant des tribunaux d’abattage.


L’heure est grave, parce que ce type de médias, gonflés à bloc par des revenus indus, parasitent davantage le champ de l’information de plus en plus déserté par la presse de qualité, celle qui enquête, vérifie, questionne, mais qui plie sous le diktat croisé de la censure politique et du boycott économique. Et c’est d’autant plus alarmant que c’est justement cette même presse, si précieuse pour la démocratie, contrairement à la mauvaise qui l’étouffe, que les pouvoirs publics scrutent toujours d’un œil noir, comme l’a rappelé hier un rapport éloquent de Human Rights Watch.


Posons-nous une fois pour toute la question sur le rôle et le devenir de notre presse que l’Etat et nombre d’observateurs et décideurs mal influencés, voire terrorisés, jaugent toujours par le critère trompeur du patriotisme préfabriqué et des sempiternels « intérêts supérieurs de la nation ». Qui est le plus patriote au fond, un média qui dit la vérité surtout lorsqu’elle n’est pas reluisante, ou un autre qui fait de la basse propagande contreproductive, se nourrit du buzz le plus crasseux, et dérape régulièrement sans être sermonné, et encore moins touché au porte-monnaie ? Il est plus que temps pour nous tous, acteurs de tous bords et simples citoyens, d’affirmer nos choix, en toute responsabilité.


Consultez ici notre rubrique de fact-checking dédiée aux media fails, rumeurs, hoax et autres manipulations médiatiques