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15.03.2017 à 22 H 16 • Mis à jour le 15.03.2017 à 22 H 16
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n°112.Pourquoi Benkirane ne peut que se soumettre à la volonté du Palais

Abdelilah Benkirane ne lâche pas l’affaire prenant le peuple à témoin. Mais le PJD n’est pas le gagnant d’un vote populaire franc et massif. Il a de plus accepté les règles du jeu imposées par une Constitution muette et s’est englué dans des tractations stériles avec ses adversaires. Cadenassé, le chef du gouvernement n'a plus vraiment le choix des armes

Cornélien sera le choix du roi. Entre la résistance du tribun Benkirane, étouffé jusqu’à l’agonie pour montrer que le peuple qui remplit ses stades n’est pas décisif en politique, et les petits arrangements concoctés via Akhannouch pour lui faire barrage, les chemins de traverse sont escarpés, surtout qu’il faudra demeurer dans les clous d’une Constitution truffées de chausses-trappes.


L’obstination de la « voix du peuple » portée par un leader victorieux et « la raison et le sérieux » d’un homme du sérail ne peuvent constituer un attelage. Jamais un monarque n’a fait face à une telle équation. Il y a vingt ans, l’affaire aurait été pliée avant même qu’elle ne surgisse. Mais le Maroc n’est plus celui de Hassan II qui pouvait d’un frémissement de cil faire et défaire le champ politique au point, caricature extrême de son régime, d’affirmer pouvoir nommer son chambellan à la primature.


La royauté n’a pas succombé aux bourrasques nées de la révolution du Jasmin. La Tunisie policière de Ben Ali enfermée dans sa médiocre logique de commissariat n’est pas à comparer (malgré tout) avec un Etat façonné depuis des lustres et cimenté par Lyautey il y a un siècle. Mais la monarchie n’a pas non plus gardé son aisance avec ce qu’elle a elle même enfanté. Le PJD couvé à ses origines dans les jupes de l’Etat sécuritaire pour annihiler la gauche révolutionnaire s’est échappé de la boite de Pandore.


C’était au départ une affaire d’alignement de planètes qui a fait que le PJD, aussi fort soit-il, aussi mieux outillé que ses compétiteurs davantage biberonnés par le Palais, est arrivé à prendre les rênes du gouvernement. Sans le 20-Février, il aurait fallu attendre probablement dix ans de plus et des conditions autrement moins favorables pour que ce scénario devienne peut-être réalité.


Depuis, l’appareil PJD a très vite prospéré face au vide créé par la dévitalisation du champ politique menée par l’Etat depuis les « années de plomb ». Il a propulsé un homme qui s’est façonné une image forte tranchant avec celle délavée de ses prédécesseurs. Un levier efficace destiné à entretenir une force politique jusqu’alors insoupçonnée malgré son irrésistible ascension.


C’est la puissance surtout d’une organisation implacable qui attendait son heure dans l’antichambre de l’opposition, se présentant à minima à chaque rendez-vous électoral pour raffermir ses chances de tenir la barre une fois aux affaires. Et elle a réussi au premier trébuchement de l’Etat.


Benkirane, un homme de posture

Mais pour ce deuxième mandat, Abdelilah Benkiane a depuis l’annonce des résultats des législatives, perdu de sa superbe au risque d’endommager jusqu’au pacte de confiance qui le lie à ses électeurs. Dans les actes d’abord : grandiloquence des propos contre le tahakoum sans défiance véritable, intimité délétère et courtisanerie envers le Palais, boutades frénétiques, l’ont ramenés à ce qu’il est au fond : un homme de posture, qui au fil des ans, s’est rêvé en un Erdogan du Maghreb qu’il n’est assurément pas.


Le voilà prisonnier dans la nasse du Makhzen. Celui qui, au lendemain du 6 octobre affirmait que rien ne l’arrêterait, a manqué de clairvoyance pensant avoir les coudées franches pour tailler son gouvernement comme il l’entend.


Dans chacune de ses apparitions publiques, il a survendu les effets des Printemps arabes et ceux d’une Constitution pour lesquels il n’avait rien fait en réalité, sauf de s’engouffrer dans une brèche inespérée, alors qu’il pestait encore la veille de son premier sacre contre la rue qui l’a amené par ricochet à la tête de l’Exécutif.


Il crie aujourd’hui au hold-up, au putsch, et au ravissement de la démocratie alors que son parti était arrivé la première fois au gouvernement par effraction. Que dit-il aujourd’hui si ce n’est qu’il ne se rendra pas alors que les véritables détenteurs du pouvoir veulent son départ et que le peuple dont il se targue regarde son naufrage avec circonspection sinon avec indifférence ?


On imagine un bras de fer improbable : ses partisans dans la rue pour le réclamer coûte que coûte. De quoi parle-t-on au juste ? De ce peuple du PJD qui s’est mobilisé alors que celui qui a boudé les urnes, malgré son silence, ne jure en majorité que par le roi ?


Tout un pays se retrouve otage et spectateur des déboires d’un homme aux prises avec la machine infernale du Makhzen. Abdelilah Benkirane peut bien dénoncer le complot de l’Etat profond et l’acharnement des forces occultes, exiger que le peuple qui l’a élu soit entendu, rien n’y fait. Et quoi de plus logique dans cette impasse que de rendre son tablier ?


C’est ce qu’ont compris tous ces cadres du PJD qui lui disent d’en finir plutôt que de continuer à les entraîner dans une spirale sans fin, même si les cadors du parti démentent cette évidence. Nombre d’entre eux ont pris la mesure des vrais enjeux de la situation. Ils savent que la révolte n’est pas une solution viable et qu’il faut se résoudre à la règle du jeu, aussi injuste soit-elle. Sinon pourquoi avoir applaudi des deux mains une Constitution muette, et pire accepté que le chef du gouvernement soit assujetti pendant cinq longues années à ses propres ministres de souveraineté ?


Plus l’entêtement de Benkirane se poursuit, plus il révèle un tacticien cadenassé par ses propres choix, jusqu’à faire oublier l’ivresse de sa victoire.


Un potentiel d’homme d’Etat dilapidé

Mais Benkirane n’est pas l’homme providentiel dont la liturgie de son clan a habilement abreuvé les médias, jusqu’à séduire une frange de ses détracteurs les plus apolitiques. C’est un politicien du moment, poussé aux devants de la scène pour sa gouaille. Le dévoilement progressif de ses limites a dilapidé son potentiel d’homme d’Etat.


Son refrain, on le connaît aujourd’hui par cœur : « J’ai mené des réformes impossibles au nom du peuple et non pour mon intérêt particulier », se plait-il à répéter sans que presque personne n’ose vraiment le contredire. Certes, il ne peut être accusé d’enrichissement personnel, si commun chez ses pairs, ce qui lui donne un avantage de poids, tant sa probité n’est pas discutable, mais du bilan de sa mandature, il y a tant de vérités escamotées.


Populiste, il l’est bien entendu, mais est-il toujours perçu comme populaire au sens politique du terme ? La question est désormais posée tant les résultats d’octobre paraissent aujourd’hui si lointains et presque obsolètes depuis qu’il a accepté de se faire éconduire par Akhannouch qui n’a pas pourtant acquis de légitimité par la confrontation électorale.


La démocratie des urnes n’aura pas suffi à remettre en selle Benkirane de manière franche. Bien entendu, les dés sont pipés, atermoiements et petits calculs mesquins des autres partis ayant dénaturé  le sens même du vote. De ce constat, ses chances de reconduction sont de plus en plus minces. Et si c’est le cas, il sera davantage le chef embastillé d’un gouvernement occupé par ses adversaires les plus coriaces.


Il est dit que le roi devra trancher dans le vif, car l’attentisme, s’il perdure pourrait mettre le pays à genoux. Le peuple n’a pas voté massivement. Il ne croit pas encore vraiment dans les mécanismes démocratiques qui sont pour le moins dévoyés. Déni du régime ou déficience de citoyenneté, la question n’est plus là. Il faut un gouvernement et vite. Et c’est à Mohammed VI maintenant de l’assurer. Avec ou sans Benkirane, en attendant que l’Histoire fasse le tri des responsabilités de chacun.