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17.12.2020 à 17 H 08 • Mis à jour le 17.12.2020 à 17 H 08
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n°644.Tunisie: 10 ans après la révolution, le mythe du martyr Bouazizi s’étiole

La légende du martyr de Sidi Bouzid qui en s’immolant par le feu à enclenché la révolution tunisienne et provoqué le Printemps arabe bat de l’aile. Le pays peine aujourd’hui à se sortir de la crise. Son économie s'est détériorée et ses dirigeants politiques semblent paralysés. Que reste-t-il du «laboratoire-modèle» de la démocratie arabe ?

Vendredi 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’asperge d’essence de térébenthine et allume son briquet. Médusés quelques passants tentent d’éteindre les flammes mais il est déjà trop tard. Ce jour-là il avait rejoint l’avenue Habib-Bourguiba de Sidi Bouzid, pour y vendre comme à l’accoutumée des fruits sur un chariot de fortune. Mais n’ayant aucune licence, des agents municipaux en patrouille lui confisquent son matériel et lui dressent une amende. Une altercation avec la policière Fayda Hamdi le pousse à se diriger aux autorités de la ville, pour dénoncer le contrôle qu’il estime injuste. Le cri de détresse du jeune homme, à qui on refuse l’entrée au siège du gouvernorat, ne sera jamais entendu. Ce jour-là, Mohamed Bouazizi s’est publiquement ôté la vie dans un dernier acte de protestation. Son geste a servi de catalyseur à une vague de révolte dans la région : le Printemps arabe


L’étincelle qui a fait exploser la colère populaire

Par son geste désespéré le marchand ambulant de 26 ans a cristallisé la misère sociale que vivaient ses pairs et a déclenché un soulèvement sans précédent qui a fait quelque 300 morts et a surtout renversé l’autocrate de longue date Ben Ali. Le mouvement s’est répandu de la Tunisie à plusieurs autres pays arabes. « De Tunis en passant par Bagdad, Damas ou Le Caire, d’autres jeunes issus de pays arabes, ont battu le pavé durant l’année 2011 pour une vie décente et l’avènement de la démocratie dans leur pays d’origine. » rappelle aujourd’hui l’Obs, à l’occasion du triste anniversaire de la mort du martyr tunisien.


Le soulèvement populaire a permis cette année-là en Tunisie, au mouvement Ennahdha de remporter plus de 40 % des sièges de l’Assemblée constituante lors des premières élections libres du pays. Moncef Marzouki, un militant de gauche, est alors élu président par la constituante. En 2014, le pays adopte une nouvelle Constitution et organise des législatives, que remporte le parti anti-islamiste Nidaa Tounès. Cette victoire annonce l’élection du président Béji Caïd Essebsi au suffrage universel.


Aujourd’hui, Kaïs Saïed est l’homme à la tête du pays, Sidi-Bouzid la ville natale de Bouazizi reste le «  berceau des mouvements de protestation » et la Tunisie aux yeux du monde « la seule réussite, porte-drapeau de la démocratie Arabe ». Mais cette vision manichéenne est loin du quotidien que vivent les tunisiens et tunisiennes des zones déshéritées.


Désenchantement de masse

Tant d’années sont passées depuis les premières manifestations de foules en colère. Pourtant, les tunisiens se désolent que peu de choses ont changé. Ils scandaient « travail, liberté, dignité », leurs demandes n’ont été que partiellement satisfaites et ils sont fatigués d’attendre. Pour la plupart, la révolution a été surtout vécue comme une baisse du niveau de vie.


The Guardian souligne que « les débats qui occupent Tunis, comme la question de l’accès égal des femmes à l’héritage ou si la présidence devrait être réservée aux musulmans, semblent éloignés des revendications sociales pour lesquelles la révolution a été soulevée. » Il est évident que depuis la révolution, les tunisiens ont gagné en liberté. Mais peut-être que s’ils avaient à choisir entre liberté d’expression et misère, le choix serait difficile. Un témoin raconte au Guardian à propos du renversement de Ben Ali : « Sous lui, nous ne pouvions pas parler. Mais cela affecte-t-il ma vie ? Je veux de la liberté et de la dignité. Je ne peux pas avoir les deux ? ».


Infographie Mohamed Drissi Kamili / Le Desk


« Bien que le chemin de la Tunisie vers la démocratie ait été beaucoup plus fluide (ndlr : qu’ailleurs), son économie s’est détériorée et les dirigeants politiques semblent paralysés. » écrit Reuters. Plus que jamais, les Tunisiens tentent de quitter illégalement le pays et les dangereuses promesses du jihad attirent des jeunes aliénés et sans emploi. « Cette année, la colère est plus grande que par le passé. » déclare Attia Athmouni, un professeur de philosophie à la retraite à l’agence de presse.


« La classe politique, plus fragmentée que jamais depuis les élections législatives de l’année dernière, est paralysée par d’âpres luttes intestines qui l’ont empêchée de s’attaquer à des problèmes sociaux et économiques urgents. », note Al Jazeera. Car, le taux de chômage national supérieur à 15 %, frappe de manière disproportionnée les jeunes de l’intérieur longtemps marginalisés. Et les salaires ont été dévalués par l’inflation, tandis que l’instabilité politique a anéanti les espoirs de réformes fondamentales.


Le mythe s’efface, les langues se délient

Bouazizi a été « martyr héroïque de la révolution », aujourd’hui certains en sont à maudir ce nom. Il serait « oublié, quand on ne lui impute pas carrément l’échec de la Révolution. Son portrait géant sur le mur de la poste s’étiole et jaunit sous le soleil, tandis que les passants feignent d’oublier que tout est parti d’ici. » note Al Jazeera. Déjà, les versions à propos de l’auto-immolation divergent. Pour certains, il s’agissait simplement d’une menace, d’un appel à l’aide qui aurait dérapé. L’acte si symbolique dans la psyché de tous, à l’image d’un glorieux hara-kiri pourrait-il être un malheureux accident ?


« Mohamed Bouazizi, de toute façon, c’est un mythe construit de toutes pièces »révèle au quotidien suisse Le Temps, Nader Hamdouni,membre du premier noyau de manifestants de 2010. « Pour mobiliser un maximum de personnes, lui et d’autres compagnons de gauche ont l’idée de répandre la rumeur que Mohamed Bouazizi était un chômeur diplômé, alors qu’il n’avait que le niveau baccalauréat. », ajoute la même source. Le but était d’en faire la victime parfaite : un jeune homme éduqué, originaire d’une région marginalisée, sans perspective et poussé à bout par les dérives du système Ben Ali.


Et puis il y’a la rumeur de la gifle qui devient le symbole de « l’humiliation de trop ». Lors de la dispute entre Mohamed Bouazizi et Fayda Hamdi, l’homme aurait touché l’agent de police à la poitrine. Elle l’aurait alors giflé, chose qu’elle a toujours nié. Personne n’est certain d’avoir vu la policière donner le soufflet, pourtant la rumeur se répand. « On a tout inventé moins d’une heure après sa mort. »