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03.12.2019 à 14 H 58 • Mis à jour le 05.12.2019 à 22 H 25
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Antituberculeux: pénurie programmée et complot d’Etat

CONTRE-ENQUÊTE Une dangereuse cabale est menée contre le laboratoire Pharma 5. Elle vise notamment son antituberculeux accusé à tort de causer la mort de patients, tandis qu’une pénurie du traitement savamment orchestrée, sème la panique dans les hôpitaux et les centres de santé. Révélations sur un complot d’Etat aux ramifications internationales où l’on retrouve la même mafia à l’origine du scandale Mylan

Telle l’Hydre de Lerne, monstre de la mythologie grecque aux multiples têtes à qui chaque fois que l’on coupait l’une d’entre elles, il en repoussait plusieurs, la « mafia de la santé », mise en lumière par les enquêtes du Desk, continue de cracher son venin pestilentiel.


L’affaire Mylan, du nom de ce « laboratoire fantôme » indo-américain établi en dépit de la loi au Maroc et qui avait obtenu l’essentiel du marché de l’anti-hépatite C suite à un appel d’offres truqué, avant qu’il ne lui soit retiré sur instructions de Khalid Ait Taleb, successeur du désastreux Anass Doukkali à la tête du ministère de la santé, connaît une suite des plus inquiétantes.


Malgré le départ de Doukkali et le limogeage de son intendant à la direction du médicament et de la pharmacie (DMP), l’inénarrable Pr. Jamal Taoufik, leur réseau, pourtant étêté, tente aujourd’hui de faire diversion à travers un dangereux complot aux ramifications insoupçonnées. Sa cible désignée : le laboratoire privé Pharma 5, fondé par le Dr. Abdallah Lahlou-Filali et producteur depuis 2015 du fameux SSB-400, le générique anti-hépatite C 100 % marocain…


Dr Abdallah Lahlou-Filali, président du groupe Pharma 5. DAVID RODRIGUES / LE DESK


Le leak d’une « note confidentielle » cousue de fil blanc

Vers la mi-novembre, soit quelques jours à peine après le débarquement de Taoufik de la très stratégique DMP, plusieurs journalistes recevaient un message WhatsApp anonyme contenant deux documents fac-similés présentés comme « explosifs »  : une note confidentielle établie par Mohamed Youbi, directeur de l’épidémiologie et de la lutte contre les maladies au sein du ministère de la santé et un communiqué de presse daté du 22 octobre émis par le ministère de la santé du Cameroun. Les deux documents concernent Pharma 5 dans deux affaires distinctes.


Le premier, dont la référence a été oblitérée (sa datation serait, selon nos sources, de… janvier 2019), alerte le ministre Doukkali par l’entremise de son secrétaire général Hassan Nejmi (lui aussi écarté suite à une sombre affaire de mœurs à Agadir), sur le fait qu’au « quatrième trimestre de 2017, des cas gravissimes d’hépato-toxicité induite par les formes combinées des antituberculeux de première ligne, (ont) engendré cinq décès (…) ».


La note confidentielle de Mohamed Youbi, patron de l'épidémiologie daterait de janvier 2019. LE DESK


Celui-ci ajoute qu’il a été constaté, « au cours du premier semestre 2018, une augmentation de 73 % des effets indésirables liés aux antituberculeux par rapport à la même période de 2017, dont 31 % concernaient des cas d’hépato-toxicité induite par les formes combinées précitées et 23 % ont revêtu un caractère grave ».


Dans sa note, Youbi écrit avoir, en janvier 2018, demandé à la DMP une étude de biodisponibilité de ces médicaments auprès de Pharma 5, et affirme être toujours en attente de ses résultats. Dans ce même courrier, le directeur de l’épidémiologie demande le retrait immédiat du médicament et explique avoir pris des mesures préventives de suivi des patients.


Mohamed Youbi, directeur de l'épidémiologie au ministère de la santé. DR


Particulièrement anxiogènes, les informations contenues dans cette correspondance ne seront pourtant suivies d’aucune action concrète, et Pharma 5, le laboratoire ainsi gravement accusé, ne sera étonnamment jamais avisé de son contenu.


Diffusée à grande échelle, cette note sera reproduite par des médias titrant imprudemment sur « un médicament qui tue », allant même jusqu’à le comparer au Mediator qui a défrayé la chronique en France


S’ils s’accordent à juste titre sur l’étonnante passivité du ministère de la santé face à la note catastrophiste de sa direction de l’épidémiologie demeurée dans un tiroir dix mois durant, les médias qui en ont rendu compte jusqu’ici n’ont pas évalué la robustesse de son contenu, ni pris en compte le contexte qui a entouré son élaboration.


En tirant les fils de sa chronologie, ce sont pourtant les pièces d’un puzzle détonant que l’on reconstitue. Celui d’un complot d’Etat sans précédent contre un laboratoire marocain au profit des mêmes acteurs de l’ombre qui ont tenté en vain de dérouler le tapis rouge à Mylan et à son « hébergeur » Pharmaprom dans le dossier du marché avorté de l’anti-hépatite C.


Mylan est un maillon d'un vaste circuit de fournisseurs du ministère de la Santé (NB: Ce schéma a été réalisé alors que Anass Doukkali était encore ministre de la santé et Jamal Taoufik, directeur de la DMP). MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK


Pour en comprendre l’ampleur, il faut d’abord en planter le décor avant d’en exposer l’intrigue.


Conséquemment à la chute de Omar Bouazza, l’ex-directeur de la DMP, Anass Doukkali avait procédé à plusieurs nominations dans son ministère. Celle, décriée, de son successeur Jamal Taoufik, mais aussi, entre autres, celle de Mohamed Youbi à la tête de la direction de l’épidémiologie. Si dans l’affaire Mylan, l’attention avait été portée sur Taoufik en sa qualité de grand ordonnateur de l’industrie pharmaceutique, l’implication de son collègue est demeuré méconnue. Or, leurs rôles sont pour ainsi dire complémentaires lorsqu’il s’agit de concevoir un appel d’offres aux besoins de la santé publique pour chaque pathologie. C’est bien Youbi qui est chargé d’établir, selon le jargon des professionnels, « la liste des courses ». En clair, c’est lui qui in fine a la haute main sur les protocoles à envisager dans le choix des thérapies et donc sur les compositions et les combinaisons des médicaments à spécifier dans les marchés publics. On l’a vu, dans l’affaire de l’anti-hépatite C, le « bidouillage » ayant favorisé le « laboratoire fantôme » s’appuyait justement sur l’avantage indu accordé à la combinaison proposée par Mylan aux dépens de celle de…  Pharma 5 et ce en opposition de l’avis de la commission d’experts constituée à cet effet…


Organiser la pénurie pour favoriser Pharmaprom 

Le lien avec le dossier de la tuberculose qui fait aujourd’hui « scandale » découle de la même logique. Une pénurie des antituberculeux sur le marché marocain a été savamment orchestrée, malgré les dénégations du ministère qui tente aujourd’hui de ne l’expliquer par des problèmes de logistique, pourtant inédits. Selon nos informations, si la pharmacie centrale de Berrechid a été servie, de nombreux centres de santé en sont encore démunis.


L’origine de cette défaillance de la chaine d’approvisionnement à l’échelle nationale date de plusieurs mois. Aucun appel d’offres n’a été lancé en 2017. Il aura fallu attendre novembre 2018 pour qu’il soit ouvert et que son adjudication soit prononcée en décembre, soit quelques jours à peine avant la rédaction de la note assassine de Youbi. Mieux encore, il faudra encore attendre huit longs mois (contre un trimestre tout au plus en situation normale) pour que soit obtenu le visa de ce marché de la part du ministère des Finances. Résultat, dès mai 2019, les hôpitaux publics étaient en quasi-rupture de stock en dépit d’un plan de lutte national antituberculose draconien. Dans l’intervalle, Pharma 5 avait constitué par mesure préventive ses propres stocks de sécurité. Le ministère, malgré la note confidentielle statuant sur la dangerosité de son médicament (ERIP-K4), lui en passe alors commande en juin pour deux tranches de livraisons, la première en juin et juillet, puis la seconde pour décembre et février.


En parallèle, le 12 septembre, Jamal Taoufik ouvre les vannes à Pharmaprom, par le biais d’une autorisation spécifique d’importation (ASI). Celle-ci ne doit pourtant être délivrée qu’en cas d’urgence absolue pour la population et dans le seul cas où le produit concerné n’est pas disponible au Maroc, comme le spécifie la réglementation sur les autorisations d’importation spécifique consultée par Le Desk.


Jamal Taoufik, ex-directeur du médicament et de la pharmacie (DMP) au ministère de la Santé. illustration


Cette autorisation, dont Le Desk détient copie, est un monument d’aberrations selon des spécialistes que nous avons consultés. Premièrement, cette commande entérine un changement de dosages pour la forme enfants du médicament (10 % du volume total). Or, si l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande dans l’absolu cette modification, elle ne préconise de passer à ces nouveaux dosages que « si possible » et non impérativement. Ce que confirme par ailleurs l’ONG Médecins sans frontières (MSF) sur son site internet  : « Ces dosages doivent être abandonnés, si les nouveaux dosages recommandés sont disponibles »…


En toute logique, le Maroc avait donc toute latitude d’étudier en bonne et due forme les dossiers d’autorisations de mise sur le marché (AMM) sans céder à une quelconque précipitation, d’autant qu’aucune instance (la commission nationale en l’occurrence) n’a validé l’urgence de ce changement de dosages, Jamal Taoufik ayant décidé, seul, d’avoir recours à une importation en fast-track offrant ainsi un monopole de fait à Pharmaprom. D’ailleurs, selon nos informations, les chefs de centres de santé dépendant du ministère n’auraient même pas été avisés de ce changement de dosage, ce qui laisse à penser qu’il ne s’agit que d’un artifice pour légitimer cette importation et créer un marché sur mesure pour Pharmaprom…comme pour son protégé Mylan dans le cas de l’hépatite C… « Il suffisait de continuer à prescrire des produits pour adultes et ajuster la posologie à l’enfant. C’est d’ailleurs ce qui est fait avec des demi comprimés », explique un médecin du secteur public.


Autre énormité, cette autorisation ne mentionne ni le nom du médicament à importer, ni le laboratoire qui le fabrique, ni son pays d’origine, informations absolument cruciales pour s’assurer de sa traçabilité et, se faisant, garantir la sécurité des patients. Seule la dénomination des molécules figure sur le sésame ce qui est banni par l’OMS et les procédures de la DMP…  « Le bénéficiaire de ce marché peut importer de n’importe où, n’importe quel produit (…), c’est très grave ! », s’insurge un professionnel de la santé qui fait de plus remarquer « qu’aucun paraphe des personnes ayant établi le document, comme celui du chef de service ou  celui du chef de division, n’y figurent non plus »  : Il ne comporte que la signature de Jamal Taoufik…


Autre fait accablant, preuve que l’on encourage l’importation ciblée avant toute production locale, la demande est faite par Pharmaprom le 11 septembre et  l’autorisation est obtenue en à peine 24 heures ! Cerise sur le gâteau, le prix du médicament est gonflé de plus de 25 % sans justification et les quantités à importer sont augmentées de deux fois et demie sans qu’une incidence sur l’enfant pouvant la justifier ne soit non plus raisonnée. Ce qui, selon nos calculs, représente une gratification supplémentaire de près de 10 millions de dirhams…


L'importation des médicaments indiens autorisée en 24 heures par Jamal Taoufik. LE DESK


Selon nos investigations, les médicaments en question (Hirzolid et Solonex 300) ont été importés d’Inde par Pharmaprom. Ils sont fabriqués par deux laboratoires de seconde zone : Hiral Labs Ltd, fondé en 2000 à Ahmedabad (Gujarat), exporte essentiellement vers des contrées dépourvues d’industrie pharmaceutique, tandis qu’Oxalis Pharmaceuticals, établi en 2012 à Kharuni (Himachal Pradesh) est un spécialiste de la… sous-traitance.


Le Desk s’est procuré des échantillons de ces produits désormais en circulation au Maroc et les a soumis à un contrôle visuel d’experts. Leur constat est sans appel. Outre la piètre qualité de leurs étuis, le Sononex 300 comporte une durée de validité qui ne respecte pas la loi, à savoir moins de 2/3 de la durée de vie du produit. Quant aux comprimés du Hirzolid, leur surface granuleuse renseigne sur leur compression aléatoire. Ensachés sous un blister de moins d’1 gramme, ceux-ci présentent des tâches brunâtres révélant leur impureté.


L'antituberculeux importé en fast track par Pharmaprom du laboratoire indien Hiral Labs Ltd


Ces médicaments n’ont manifestement pas subi de contrôle produit du laboratoire national (LNCM), pré-qualifié OMS, et ont été autorisés dans des conditions qui ne permettent aucune traçabilité, alors qu’existent des médicaments de qualité à la fabrication locale … 


Le Hirzolid autorisé à la vente au Maroc présente des impuretés très visibles . LE DESK


Il faut rappeler dans ce sens la volonté longtemps exprimée par le laboratoire marocain Sothema qui souhaite graver dans le marbre une pratique peu respectée : lorsque la fabrication locale existe, aucune importation n’est tolérée. Sothema a d’ailleurs obtenu une barrière douanière pour son insuline et souhaite la même chose pour les bio-similaires. C’est le cas par exemple dans des pays voisins, à l’instar de l’Algérie qui applique une stricte politique de protection de son industrie ou encore la Tunisie qui vise 70 % de son autosuffisance en 2020


Le Solonex 300 est fabriqué en sous-traitance par un laboratoire de seconde zone dans un village indien. LE DESK
Le Solonex 300 ne respecte pas la durée de vie légale pour sa mise sur le marché. LE DESK


Une étude de bioéquivalence de 300 pages… « égarée »  !

Le ministère de la santé a-t-il gardé sous le coude la note de Youbi, programmé une pénurie des antituberculeux au point de risquer de provoquer une crise sanitaire et sécuritaire pour justifier ainsi, à postériori, la manœuvre urgente d’importation des génériques indiens au profit de Pharmaprom ? Tout porte à le croire, car les griefs opposés au produit de Pharma 5 sont à la base, manifestement fallacieux.


Comme expliqué plus haut, Youbi évoque dans sa note le fait que le produit de Pharma 5 ne disposerait pas de bio-équivalence, jetant ainsi le doute sur sa qualité. Or, une telle étude, qui n’est d’ailleurs pas une obligation, avait été menée il y a déjà dix ans. Le Desk a pu s’en procurer un abstract, dont l’original en six volumes totalisant pas moins de 300 pages, avait été remis au ministère de la santé en 2010. L’étude avait été supervisée par le Pr. Jean-Marc Aiache, sommité française, et coordonnée par le Pr. Yahia Cherrah, référent marocain en la matière.


Abstract de l'étude de bio-équivalence ERIP-K4 réalisée en 2009. LE DESK


Interrogée, une source au sein du ministère nous a déclaré sous couvert d’anonymat que celle-ci a été « égarée » et qu’un duplicata a été demandé et obtenu de Pharma 5 en janvier 2019… Sur cette « perte », le laboratoire quant à lui a exprimé son « vif étonnement », expliquant de plus que son médicament bénéficie par ailleurs d’un brevet français datant de 2013 et qu’il est de plus particulièrement adapté au rhinotype spécifique du patient marocain, comme l’a signifié d’ailleurs l’étude bizarrement « introuvable ».

 

D’ailleurs, ajoute la même source, si ce médicament était potentiellement létal, le ministère n’aurait pas sollicité Pharma 5 depuis l’été pour subvenir aux besoins de ses centres de santé désormais mis en panique… De plus, selon nos sources, l’un des quatre centres de pharmacovigilance collaborateurs de l’OMS dans le monde est celui du Maroc. Celui-ci est relié en temps réel à la base Vigiflow de Upsala en Suède. Tous les effets indésirables sont ainsi analysés localement et remontés à la base internationale depuis plus de dix ans. « S’il y avait des morts liés à notre production cela aurait généré une alerte de l’OMS depuis bien longtemps ! », s’insurge Meriem Lahlou-Filali, directrice générale du groupe Pharma 5.


Meriem Lahlou Filali, DG de Pharma 5. DAVID RODRIGUES / LE DESK


Comment conclure aussi que « des cas gravissimes d’hépato-toxicité induite par (…) des antituberculeux », aient pu « engendrer cinq décès », comme l’écrit en substance Youbi ? « C’est bien la tuberculose qui tue et non le médicament, surtout si les patients sont en déficit de traitement. C’est comme dire qu’un cancéreux décède de sa chimio ! », réplique Meriem Lahlou-Filali qui réfute vivement le lien de causalité établi par le directeur de l’épidémiologie en faisant valoir une base statistique de cette pathologie sur douze ans pour plus de 30 000 patients marocains. « Ceci, avec une rupture programmée, participe à une manœuvre pour mettre un laboratoire sous tension maximale afin de lancer par ailleurs l’importation », ajoute-t-elle.


Le constat de la supposée létalité établi en roue libre

C’est justement ce constat relatif à la létalité supposée du médicament qui est mis en cause par divers spécialistes consultés par Le Desk. Tous affirment d’abord que le directeur de l’épidémiologie n’a pas la légitimité d’en faire seul le rapport. « C’est du ressort d’une commission ad hoc qui doit réunir les responsables de l’épidémiologie, de la pharmacovigilance et de la DMP soutenus dans leur démarche par des experts spécialisés dans la pathologie », explique-t-on. Cette commission doit se prononcer sur les cas de décès (d’autant qu’il s’agit de patients atteints de maladie mortelle) en prenant en compte leurs caractéristiques spécifiques (âge, sexe, traitements associés, antécédents médicaux etc.). Si leurs conclusions attestent que ces décès sont dus à la molécule du traitement, son retrait du marché est ordonné pour tous les produits en circulation prenant en compte le rapport bénéfice/risque. S’il s’agit d’un médicament en particulier, sa suspension est immédiate. Or, dans le cas d’espèce, l’absence de commission ne peut autoriser une telle suspicion. La tuberculose, faut-il le rappeler est l’une des maladies qui tue le plus au monde et concerne au Maroc 30 à 35 000 patients. Selon nos informations, sur les cinq cas pointés par la note de Youbi, deux étaient souffrants d’autres complications (hépatite C et trisomie) et pour les trois autres cas, aucune donnée médicale n’était disponible, ce qui pose une autre question essentielle, celle du suivi des patients.


« Chaque médicament a une toxicité potentielle, y compris le simple paracétamol », explique un spécialiste des effets indésirables qui ajoute que « c’est justement la raison pour laquelle son administration, de la prescription à la délivrance est encadrée par des professionnels. Sans bilan effectif sur la santé des patients, affirmer dans ces conditions que tel ou tel médicament tue est une hérésie, ce serait comme dire que tel anticancéreux est mortel au vu du nombre de victimes du cancer l’ayant pris… », ajoute-t-il. « Jamais un cas de décès n’a été lié à notre médicament », martèle dans ce sens Meriem Lahlou-Filali… Elle est confortée par une étude récente de pharmacovigilance du traitement ERIP-K4 sur des patients ayant une tuberculose active (et dont on retrouve parmi les co-signataires Jamal Taoufik et Yahia Cherrah), qui atteste « qu’aucun effet indésirable inattendu ou grave n’a été déclaré ». D’ailleurs, les résultats d’une étude de l’OMS datant de 2018 indiquent que le taux de succès thérapeutique au Maroc avait atteint 88 % en 2017. Un taux qui risque cependant de s’affaisser en raison justement des arrêts de traitement des malades, conséquence de la pénurie programmée des antituberculeux…Pharma 5 dit pour sa part avoir déjà soldé par anticipation toutes les livraisons qui lui ont été demandées pour février 2020…


Y-a-t-il eu alors volonté de discréditer un laboratoire privé marocain en attaquant la qualité de ses médicaments ? Le modus operandi de la campagne visant Pharma 5 en apporte d’autres éléments qui tendent aussi à le prouver.


Le communiqué camerounais pour servir la cabale

Le second fac-similé transmis concomitamment aux médias est un « communiqué de presse » émanant du Cameroun qui informe d’un retrait de lots d’Aclav, l’antiobiotique générique produit par Pharma 5, n°1 à l’export en Afrique. Fait pour le moins troublant, alors que ce retrait a été ordonné en août dernier, le communiqué signé par Malachie Manaouda, le ministre camerounais de la santé (nommé en janvier), n’a été établi que le 22 octobre !


Le communiqué du ministère camerounais de la santé diffusé trois mois après le retrait de l'Aclav. LE DESK


En juillet dernier Pharma 5 a été informé « incidemment » d’une mise en quarantaine d’un lot d’Aclav (en forme suspension buvable) dans un autre pays africain, le Bénin, pour « changement d’aspect visuel ». La DMP n’a fourni aucune explication au laboratoire. Mieux encore, selon nos sources, le responsable béninois à l’origine de cette décision a été remplacé sans que cette quarantaine n’ait été, ni confirmée, ni levée.


Entretemps l’information sur cette mise en quarantaine décidée pour une raison banale et fréquemment rencontrée sur ce type de produits a pris une proportion anormale, propagée à toutes les DMP d’Afrique, suscitant l’affolement, jusqu’au Maroc où certains journaux ont parlé d’un retrait d’Aclav… au Maroc, forçant ainsi le ministère de la santé à faire un démenti sur la demande insistante de Pharma 5.


Ce qui n’a pas été dit, ni communiqué à quiconque dans le cas Aclav, est qu’un rapport d’inspection établi par les autorités béninoises, que Le Desk a pu consulter, indique clairement que les conditions de conservation propres à ce type de produits n’étaient pas respectées. Le médicament lui-même n’était donc pas mis en cause… « L’an dernier le laboratoire Hikma a dû rappeler 16 lots pour cette même raison, tout comme GSK et… Mylan, mais c’est passé sans tambour ni trompette, tout simplement parce-qu’il s’agit d’un problème connu consécutif au non respect des conditions de conservation », assure par ailleurs une source médicale.


Mise en quarantaine de l'Aclav au Bénin en juillet 2019 dans l'attente d'investigations qui ont au final disculpé le médicament. LE DESK


Oeuvrait-on alors en coulisses pour détruire un produit phare « made in Morocco » sur le territoire national et à l’international ? « Nous avons décidé de rappeler les lots mis en quarantaine par le Bénin par précaution pour arrêter cette polémique infondée », répond Pharma 5.


Le fait que le communiqué étonnamment tardif du Cameroun (se fondant sur le cas béninois sans le citer nommément) émerge dans la presse en même temps que la note de Youbi sur l’antituberculeux ERIP-K4, interroge, d’autant que le corbeau à l’origine de cette dénonciation calomnieuse a diffusé en parallèle un texte, rédigé dans un français approximatif, accablant Pharma 5 sur les deux dossiers pour davantage le discréditer.


Le message du corbeau accompagnant la note de Youbi et le communiqué camerounais diffusé via WhatsApp aux journalistes. LE DESK


Un faisceau d’indices pourrait expliquer la propagation gonflée et hors-norme du problème mineur sur l’Aclav. Jamal Taoufik a été élu à la présidence de l’Association des autorités de réglementation pharmaceutique d’Afrique (AANRP), nouvelle structure panafricaine créée en marge de la 20ème édition du Forum pharmaceutique international (FPI), tenue les 5 et 6 juillet à Marrakech. Parmi ses objectifs déclarés par Taoufik à Hespress, « (…) parler le même langage, faciliter les échanges et lutter contre tous les médicaments de qualité inférieure »…


Il se trouve que parmi les trois autres personnalités élues à son bureau, figure au poste de secrétaire général adjoint, le Camerounais Déli Vandi, lauréat en 2006 de la faculté de médecine et de pharmacie de… Rabat et dont le professeur de chimie thérapeutique et vice-doyen n’était autre que…Jamal Taoufik. En toute logique, c’est sur la proposition de Vandi, nommé en mai dernier patron de la direction camerounaise de la pharmacie, du médicament et des laboratoires que le communiqué de presse informant du retrait de l’Aclav a été opportunément diffusé… C’est donc bien le réseau panafricain créé autour de Taoufik qui a permis de monter en épingle l’affaire Aclav.


Avant d’être brutalement écarté, Jamal Taoufik avait, à travers ce réseau, nourri l’ambition de créer une agence nationale du médicament qui devait à terme prendre le relais de la DMP et rayonner sur le continent. La nécessité pour le Maroc d’instituer un tel organisme n’est pas à discuter, cependant l’emprise morale de Taoufik sur ses disciples tant au Maroc qu’à l’étranger, à la lumière du cas camerounais précité, aurait fait de cette agence sous sa tutelle, un instrument autonome d’exécution de basses manœuvres au profit de certains laboratoires et aux dépens d’autres. Son départ n’a pas pour autant résolu la faillite du système marocain de gestion et de veille sanitaire encore truffé d’individualités qui lui font allégeance et qui sont susceptibles de perpétuer son sombre héritage. En l’espace de 18 mois, selon nos calculs, le duo de « laboratoires fantômes » Maylan-Pharmaprom s’est hissé dans le top 5 des 50 fournisseurs de l’Etat, concentrant avec un total de 92 millions de dirhams de chiffres d’affaires cumulés près de 8 % du marché du médicament public… 

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