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04.07.2019 à 09 H 00 • Mis à jour le 04.07.2019 à 09 H 15
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La supercherie Mylan couverte par Anass Doukkali

CONTRE-ENQUÊTE C’est une véritable opération d’intox à grande échelle à laquelle s’est livré Mylan Maroc avec la complicité du ministre de la santé et de son directeur du médicament et de la pharmacie : Autorisé à écouler son anti-hépatite C dans des conditions illégales, le « laboratoire fantôme » a présenté à la presse son usine factice de Casablanca où il prétend vouloir produire son médicament

« Mylan a construit une usine flambant neuf », annonçait au Desk, Jamal Taoufik, le directeur du médicament et de la pharmacie (DMP) au sein du ministère de la Santé pour rassurer sur sa décision d’autoriser la « filiale » de ce laboratoire américain implanté en Inde à mettre sur le marché marocain le MyHepAll, son anti-Hépatite C, au motif qu’il serait, sous peu, à même de le produire localement. Le responsable avait juré, craché qu’il avait fait « pression » sur Mylan dans ce sens… 


L’enquête que nous nous apprêtions à publier le lendemain de notre échange avec le patron de la DMP mettait en lumière l’étrange détermination des autorités sanitaires à vouloir, coûte que coûte, permettre au « laboratoire fantôme » Mylan au Maroc, déjà identifié comme tel par le passé dans ces mêmes colonnes, de se parer des oripeaux de la légalité.


Une campagne d’enfumage de la presse… 

Nos révélations ont eu un effet pour le moins inattendu. Le 17 juin, la presse était conviée à visiter ce que Souhail Tebib, patron tunisien de Mylan Pharmaceuticals Maroc, a présenté comme « sa première unité industrielle au Maroc mise en service depuis mai 2019 ».

 

Situé à Lissasfa dans la banlieue sud de Casablanca, « le fleuron du groupe en Afrique du Nord » se résume en fait à une aile d’un bâtiment servant d’entrepôt à une autre société du secteur : Promamec (Pharmaprom).


Le site de Lissasfa est d'abord un entrepôt pour Promamec (Pharmaprom). LE DESK


Quelques jours à peine avant la visite de presse, aucune indication extérieure faisant référence à la présence de Mylan n’était visible sur la façade de cet immeuble loué à la découpe, qui accueille par ailleurs une pharmacie et une agence de voyage sur sa devanture, comme l’avait constaté Le Desk. Le jour même de la conférence de presse, un écriteau sommaire a été fixé sur le totem de Promamec (distributeur de matériel médical) planté sur l’avenue adjacente au site pour guider les journalistes, acheminés pour la plupart par autocars, tant la localisation du lieu était pour le moins difficile à leur communiquer.


Pancarte de Mylan sous l'ombrelle d'un vendeur de matériel médical...LE DESK


En réalité, au lieu d’une usine aux normes industrielles conventionnelles, Mylan ne dispose que d’une petite entrée de service donnant sur un angle mort de l’édifice où le logo métallique de la firme américaine a été fraichement scellé. Au premier palier, un petit hall accueille les visiteurs, entravé d’un simple tourniquet. Là, une plaque de plexiglas résume la situation pour le moins burlesque : toute l’usine est confinée sur deux étages. Au premier, « l’unité de stockage, la salle de stabilité et l’échantillothèque ». Au second, « l’unité de production, le laboratoire de contrôle qualité et la galerie technique ».


Toute l'usine Mylan Maroc tient sur deux paliers d'immeuble...LE DESK
L'entrée principale de l'unité de production est loin de répondre aux normes. LE DESK


Selon la direction de Mylan Maroc, l’unité est déployée sur 1 500 m2, sans compter 900 m2 en réserve. Des questions demeurent pourtant posées sur cette usine Playmobil dont « la production est destinée à couvrir le marché marocain » avec même des débouchés à l’export en Egypte ainsi que dans d’autres marchés émergents.


L'entrée dérobée de l'usine Mylan à Lissasfa.... LE DESK
...qui n'est en fait qu'une simple dépendance louée à Pharmaprom (Promamec)...LE DESK


L’étrange absence du moindre officiel… 

D’abord, sur cette cérémonie organisée à la hâte selon l’aveu même de Tebib qui a déclaré au Desk avoir « accéléré cette inauguration » suite à notre précédent article : aucun officiel marocain, ni américain, ni indien n’était présent. Pourtant, comme il est coutume lors de ce genre d’événements, à l’instar de l’ouverture de l’usine Cipla de Aïn Aouda en octobre dernier, en plus d’officiels de la Santé et de l’Industrie (souvent à un niveau ministériel), ceux des chancelleries étrangères concernées, des confrères du secteur, et surtout des représentants de la maison-mère, s’agissant d’une première unité de production dans un pays tiers, devaient naturellement être conviés à le célébrer…


A défaut d'officiels, une image du roi Mohammed VI a été projetée sur un écran géant...LE DESK


Fait pour le moins étrange, aucun communiqué de presse de Mylan à l’international n’a acté ce lancement pour l’inscrire parmi les 47 sites dont dispose le géant pharmaceutique à travers le monde…


Et pour cause, Mylan Maroc joue habilement sur les annonces reprises en chœur par la presse.


Primo, sur « sa présence renforcée au sein du royaume depuis 2001 », comme l’indique son communiqué, la réalité est que Mylan, pour s’établir au Maroc, n’a absorbé le modeste laboratoire Merck Génériques Maroc qu’en 2008.


Secundo, sur son investissement, la société affirme que « la mise en service de cette nouvelle unité pharmaceutique marocaine représente un nouveau palier de la stratégie de Mylan au sein du royaume, avec la mobilisation d’une enveloppe d’investissement de 120 millions de dirhams sur la période 2013-2023, dont la moitié est engagée à fin 2019 ».

 

Et la presse, bille en tête, à l’image de L’Economiste, n’a pas hésité à titrer sur quatre colonnes : « Mylan investit 120 millions de dirhams au Maroc », pour ajouter qu’avec cette « unité de production de génériques », « le groupe américain parie sur Casablanca pour sa compétitivité-prix »


Souhail Tebib, Head North Africa de Mylan devant la presse. LE DESK


Des données financières révélatrices … 

Une formulation trompeuse qui masque des données financières beaucoup moins reluisantes. Fait significatif, selon les informations statutaires de Mylan Maroc consultées par Le Desk, en 2018, il n’y a eu que le transfert du siège social à une nouvelle adresse, mais aucune augmentation de capital qui annoncerait l’édification d’une usine. Le capital social de Mylan Maroc n’est que de 3,5 millions de dirhams. Alors que l’usine est présentée comme une unité de dernière génération, les immobilisations corporelles de la société sont à… zéro et ses charges de personnel à 438 000 dirhams, soit moins de 1 % du chiffre d’affaires de 47 millions de dirhams, entièrement réalisé à l’importation.


Par ailleurs, alors que Mylan vivotait depuis des années, l’arrivée de Souhail Tebib à sa tête en 2016, en remplacement de l’Indien Anirudh Deshpande, patron des marchés émergents et de l’export chez Mylan Laboratories Ltd (Inde), a coïncidé avec une explosion de ce chiffre d’affaires à l’import de 8 à … 38 millions de dirhams, soit +380 % en l’espace d’une seule année.



Une stratégie qui sert donc davantage à inonder le marché marocain de produits indiens que d’une « implantation durable », comme le prétend Mylan.


A déambuler dans les petits réduits qui reconstituent en miniature ce que serait grandeur nature une véritable usine pharmaceutique, il saute aux yeux du visiteur averti que le décor ainsi planté pour la presse cache mal les failles de la supercherie. La « super machine » de production « unique au Maroc », selon les dires de Souhail Tebib et de sa pharmacienne en chef, Ghita Seffar, n’est qu’une ligne de conditionnement de comprimés importés en vrac d’Inde.


La principale machine n'est autre qu'une petite ligne de conditionnement. LE DESK


Ce n’est pas un hasard, si le communiqué de presse souligne que la capacité de toute l’unité se résume à délivrer « 60 flacons par minutes ». Et de laboratoire de contrôle, il n’existe que quelques paillasses sur lesquelles trônent notamment deux antiques HPLC (appareils de chromatographie) à peine réceptionnés d’Inde pour la galerie… Ceci, sans aller jusqu’à décortiquer la défaillance manifeste des « bonnes pratiques de fabrication », pourtant obligatoires pour éviter tout souillage ou contamination des produits même finis…


Deux antiques HPLC importées en urgence d'Inde assurent le spectacle...LE DESK
La sécurité des pièces de confinement n'est pas assurée...LE DESK


Mylan Maroc « a déposé dès 2013 un dossier au Secrétariat général du gouvernement (SGG), en vue de la création d’une unité de production pharmaceutique. L’obtention de l’autorisation définitive en février 2016 a permis d’accélérer le processus de développement de Mylan au Maroc, couronné par le démarrage de la fabrication locale de médicaments en mai 2019 », est-il affirmé dans son communiqué. En fait, depuis au moins quatre ans, les chiffres cités plus haut le montrent, la société n’a pas investi un kopeck dans ce projet, mais au contraire, a importé massivement des médicaments grâce à la complicité des autorités sanitaires du pays qui lui ont octroyé illégalement le statut d’Etablissement pharmaceutique industriel (EPI).


Un moratoire de Doukkali officialisant le « labo fantôme »

Pire encore, Anass Doukkali et son directeur du médicament lui ont accordé un nouveau moratoire qui officialise ainsi son statut de « laboratoire fantôme ». Et sur cette base, Mylan Maroc, ainsi grassement avantagé, se targue même dans les colonnes de L’Economiste d’avoir fait gagner à l’Etat 100 000 dirhams par patient atteint de l’hépatite C grâce à l’obtention expresse d’une autorisation de mise sur le marché à l’import (AMM) de son « médicament miracle » dont la formule (Sofosbuvir+Velpatasvir), contrairement à ce que Mylan prétend, n’offre aucun avantage significatif par rapport aux autres combinaisons déjà produites au Maroc. D’ailleurs, le traitement fabriqué au Maroc en prix hospitalier ne coûte au maximum que 8000 dirhams pour 3 mois…


Même l’argument de la couverture unique de l’ensemble des génotypes par le MyHep All, clamé dans la presse, se révèle inexact, selon divers experts consultés par Le Desk. « L’association disponible au Maroc depuis plus de trois ans traite déjà tous les six génotypes, et il n’est plus nécessaire de faire les analyses de génotypage depuis longtemps au Maroc », assure l’un d’eux, citant des documents de l’OMS.


Or, comme nous l’avions démontré dans notre précédent article, les atermoiements de la Santé ont laissé sur le carreau les patients ramédistes durant trois ans.


En octobre 2015, soit deux mois avant le lancement du Sofosbuvir au Maroc, le ministère de la Santé a acheté un important stock de Peg Interferon au laboratoire Roche. Pour rappel le Peg Interferon était l’ancien traitement contre l’hépatite C, beaucoup moins efficace (40 % de guérison contre 95 %), beaucoup plus long (minimum un an de traitement contre 3 mois), et avec des effets secondaires fréquents et très graves, alors que ceux du nouveau traitement sont rares et légers.


De 2016 et jusqu’à mi-2017, les patients du privé étaient traités avec les molécules de dernière génération, tandis que les ramédistes l’étaient avec ce stock de Peg Interferon pourtant abandonné partout dans le monde pour le traitement de l’hépatite C.


Depuis mi-2017, le stock de Peg Interferon est périmé. Depuis, plus aucun traitement n’est proposé aux ramédistes diagnostiqués atteints de l’hépatite C. Trois ans et demi et après 18 mois de traitement avec un médicament obsolète, ils ont été livrés à eux mêmes, dans le couloir de la mort, sans aucun traitement…


Et l’Etat, pour justifier cette situation innommable, a lancé sa première étude de séroprévalence en avril dernier…En attendant que Mylan se positionne ?


« En juin 2019, Mylan Pharmaceuticals Maroc a annoncé qu’elle investirait 60 millions de dirhams (6,5 millions dollars) d’ici fin 2019 dans ses installations de production locales », peut-on-lire dans un tout récent rapport de Fitch Solutions sur le secteur marocain de la santé. Une simple promesse donc, déduite du dossier de presse diffusé aux médias après ce simulacre de lancement de l’usine.


Par simple comparaison, alors que Mylan Maroc annonce qu’il fabriquera aussi des biosimilaires dans son atelier à étages de Lissasfa, fin janvier, le laboratoire Sothema inaugurait au sein de son site de Bouskoura, sa nouvelle unité de production de médicaments anticancéreux issus de la biotechnologie pour, justement, un investissement de 60 millions de dirhams. Et pour l’occasion, cette fois bien réelle, Anass Doukkali, ministre de la Santé et Moulay Hafid Elalamy, son homologue à l’Industrie, ont fait le déplacement pour couper le cordon rouge…


Résultat, sachant qu’une usine pharmaceutique digne de ce nom nécessite au moins quatre à cinq années pour être mise sur pied, cette « période transitoire » durant laquelle Mylan Maroc importera son MyHep All avec la bénédiction du ministère de la Santé est de facto indéfinie… Et par conséquent, c’est au bout du compte l’Américain Gilead n’ayant pas pu imposer son princeps au Maroc qui en sera le bénéficiaire final, puisque Mylan avait obtenu de Gilead dès 2014 les droits de fabrication et de distribution du principe actif de son traitement de base à destination des pays pauvres… Une aberration nationale pour le Maroc, relégué ainsi en simple marché conquis de seconde zone, alors que son industrie locale, pourtant apte, est disqualifiée…


Selon nos informations, le cas Mylan intéresse au plus haut point plusieurs parlementaires de formations politiques diverses, décidés à questionner le ministre et son directeur sur cette affaire qui est ainsi loin d’être pliée. L’un d’eux rappelle que « le 28 juillet, c’est la journée mondiale de lutte contre l’hépatite », annonçant symboliquement des actions à venir…

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