n°1105.Mécanisme carbone européen : ce que préconise le CESE pour préparer l’industrie marocaine
Alors que 62 % des échanges extérieurs du Maroc s’effectuent avec l’Union européenne (UE), une réforme majeure vient bouleverser les règles du jeu : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). En imposant une taxe supplémentaire aux importateurs des produits les plus polluants, Bruxelles entend forcer ses partenaires à « verdir » leurs chaînes de production. Pour les exportateurs marocains, le compte à rebours est lancé.
Ce mécanisme, qui entrera en vigueur en janvier 2026, s’appliquera d’abord à six secteurs fortement émetteurs de CO2 : le fer et l’acier, l’aluminium, le ciment, les engrais azotés, l’hydrogène et l’électricité. Il prévoit d’imputer aux importations un coût carbone équivalent à celui supporté par les industriels européens dans le cadre du système d’échange de quotas d’émissions (SEQE).
Face aux enjeux que pose cette transition, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) s’est autosaisi afin d’examiner l’impact du MACF sur les exportations nationales. Dans son avis présenté ce 24 septembre, le CESE avertit ainsi que le MACF peut être perçu comme une opportunité d’accélérer la décarbonation du tissu industriel national, mais aussi comme une menace pour la compétitivité des entreprises insuffisamment préparées. Le risque est double : un renchérissement des coûts et une complexité administrative accrue pour accéder au marché européen.
Quels enjeux pour le Maroc ?
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières n’est pas qu’un simple outil technique : il redessine les règles de la compétitivité internationale. Sa phase transitoire, entamée en octobre 2023 et qui court jusqu’à fin 2025, a permis à l’Union européenne de tester ses modalités d’application : déclarations obligatoires pour les importateurs, calcul des émissions directes et indirectes, enregistrement sur un registre dédié et détention de certificats MACF. À partir de janvier 2026, ces certificats devront être restitués en contrepartie des émissions liées aux produits importés, ce qui se traduira par un coût financier tangible.
Pour l’heure, l’impact sur le Maroc reste limité : seuls 3,7 % des exportations vers l’UE sont concernées, dominées par les engrais azotés. Ces flux sont portés par de grands groupes, déjà engagés dans des stratégies de décarbonation, à l’image du Groupe OCP. Mais l’équation pourrait vite se complexifier. L’UE prévoit d’élargir progressivement le dispositif à de nouveaux secteurs, comme le raffinage, la chimie, le papier, l’acier, l’automobile, voire agriculture, ainsi qu’aux émissions indirectes. À terme, ce sont des pans entiers de l’économie marocaine, de l’aéronautique au transport, qui pourraient se voir exposés à ce surcoût carbone.
Au-delà de la question immédiate des exportations, le CESE met en avant un risque plus structurel : celui de voir le MACF se transformer en barrière tarifaire déguisée. Les normes européennes, imposées unilatéralement, ne reconnaissent ni les efforts réglementaires nationaux ni les systèmes de quotas mis en place par des pays tiers. De plus, seuls des organismes européens sont habilités à certifier les émissions, générant des coûts supplémentaires pour les industriels marocains. Cette asymétrie alimente la critique d’un mécanisme protectionniste, au détriment des pays en développement.
Pour le Maroc, l’enjeu est double : transformer cette contrainte en catalyseur de décarbonation, ou risquer une perte de compétitivité sur son premier marché d’exportation.
Un cap affiché, mais une préparation inégale
Le Maroc ne part pas de zéro face au défi du MACF. Le Royaume affiche depuis plusieurs années son ambition de décarboner son économie. Depuis 2021, , qui fixe un cap de réduction drastique des émissions tout en misant sur les énergies renouvelables. À travers la loi-cadre sur la transition énergétique et le développement durable, le pays a également introduit la possibilité d’instaurer une tarification carbone nationale, censée aligner le système local avec les exigences européennes. Mais cette réforme tarde à se concrétiser et reste encore à l’état de projet.
Sur le terrain, certains acteurs industriels ont pris de l’avance. Le Groupe OCP, premier exportateur marocain d’engrais, affirme vouloir atteindre la neutralité carbone dès 2040, grâce à un recours massif à l’énergie solaire et éolienne, au dessalement alimenté en renouvelables et à l’utilisation de l’hydrogène vert pour produire de l’ammoniac. Dans le ciment, d’autres groupes explorent la substitution du charbon par des combustibles alternatifs, tandis que le secteur minier, à l’image de Managem, investit dans l’électrification et le recyclage.
Mais derrière ces initiatives, qui restent l’apanage des grands groupes, le tissu productif national reste inégalement préparé au choc du MACF. Le CESE pointe ainsi trois catégories de défis. Le premier est humain et informationnel : le calcul précis des émissions de gaz à effet de serre (GES), exigé par Bruxelles, requiert des données fiables, standardisées et vérifiées selon des protocoles stricts. Or, les industriels marocains font face à une pénurie de ressources qualifiées et peinent à obtenir de leurs fournisseurs les données nécessaires. Dans ces cas, le système européen applique des valeurs par défaut, souvent plus élevées que la réalité, ce qui pénalise la compétitivité des exportations.
Le second défi est technique et financier. Réaliser des bilans carbone validés par des cabinets européens agréés représente un coût supplémentaire pour les entreprises, auquel s’ajoutent les investissements lourds nécessaires pour moderniser l’outil industriel pour assurer le suivi des émissions, le recours accru aux énergies renouvelables, le captage et valorisation du carbone, et l’optimisation de l’efficacité énergétique. Si les grands groupes disposent des moyens pour avancer, les petites et moyennes entreprises (PME), qui constituent l’essentiel du tissu exportateur, risquent de se retrouver en difficulté.
Enfin, le troisième défi concerne les infrastructures nationales de décarbonation. Malgré les progrès réalisés, l’accès à une électricité 100 % renouvelable ou à un gaz naturel de transition reste limité, notamment pour des secteurs énergivores comme le ciment et la sidérurgie. De plus, le pays n’a pas encore mis en place de système national de mesure, rapportage et vérification (MRV) conforme aux standards internationaux, condition essentielle pour crédibiliser les efforts de réduction des émissions et les faire reconnaître par l’Union européenne.
Vers une démarche « intégrée et coordonnée »
Face à l’entrée en vigueur du MACF en janvier 2026, le CESE estime que le Maroc doit transformer cette contrainte en opportunité pour renforcer la compétitivité industrielle et accélérer sa transition bas carbone. Pour cela, le conseil propose une approche « intégrée et coordonnée ». Impliquant aussi bien les acteurs publics que privés tout en mobilisant les financements, les compétences techniques et la coopération internationale, cette démarche, considère le CESE, devrait s’articuler autour de quatre axes.
D’abord, le conseil présidé par Abdelkader Amara préconise la mise en place d’un cadre institutionnel et technique solide. Pour le conseil, cela passerait par l’instauration d’un dispositif national de pilotage et d’une cellule de veille dédiée au MACF, afin d’accompagner prioritairement les PME. Le conseil souligne l’importance de développer les compétences techniques à travers des cursus spécialisés dans le calcul des bilans carbone et de mettre en place une procédure officielle d’agrément des auditeurs, ainsi que de soutenir la recherche et l’innovation pour proposer des solutions adaptées aux exigences européennes.
Le CESE recommande également la mobilisation de financements ciblés, notamment via un fonds national destiné aux PME exportatrices, couvrant partiellement leurs bilans carbone et leurs investissements de décarbonation, et via des partenariats avec des bailleurs de fonds pour soutenir le développement des énergies renouvelables, de l’hydrogène vert et des technologies de capture et valorisation du carbone.
Pour le deuxième axe, le conseil plaide pour un cadre stratégique national de tarification carbone, qui soit « cohérent et progressif » et aligné sur les engagements du Maroc en matière de réduction des émissions de GES. Cette approche doit s’appuyer sur des études approfondies, un suivi précis de l’impact économique et environnemental, ainsi que sur le développement, à moyen terme, d’un système d’échange de quotas carbone national, permettant d’accompagner la décarbonation tout en garantissant une concurrence équilibrée avec les importations.
Le CESE relève un autre point crucial : harmoniser les normes et méthodes de calcul des bilans carbone. Le Conseil préconise d’engager « rapidement » des négociations avec l’UE pour obtenir l’accréditation européenne du système national de vérification, afin que les exportateurs marocains puissent utiliser un dispositif reconnu et réduire les coûts liés aux vérifications. Une partie des recettes issues de la tarification carbone devrait être affectée à l’accompagnement des industriels dans leurs investissements de décarbonation.
Le troisième axe de la démarche préconisée par le CESE est l’accélération de la transition énergétique est industrielle. Pour ce faire, le conseil recommande de cartographier les industries selon leurs émissions et définir des feuilles de route sectorielles. Il souligne aussi l’importance de garantir l’accès à l’électricité verte et au gaz naturel pour les secteurs concernés, déployer un système national de mesure, rapportage et vérification (MRV), et développer la filière capture et valorisation du carbone.
En ce qui concerne le quatrième axe, le conseil met en avant la coopération internationale et régionale. Il appelle ainsi à renforcer la coordination avec les pays africains pour défendre les intérêts des pays à faibles émissions et négocier un traitement différencié pour leurs exportations. Il s’agit aussi d’aligner le futur SEQE national avec les partenaires commerciaux et reconnaître les efforts de réduction des GES des industriels marocains.
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