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02.10.2018 à 00 H 58 • Mis à jour le 02.10.2018 à 00 H 58
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n°358.Comment Washington a verrouillé sa mainmise sur le projet GNL de Jorf Lasfar

Le ministre de l’Energie, Aziz Rabbah a de nouveau fait état de l’imminence d’un appel d’offres de 4,5 milliards de dollars pour un projet de gaz naturel liquéfié (GNL) à Jorf Lasfar. L’information avait déjà filtré aux Etats-Unis dans le cadre de l’enquête ouverte contre Scott Pruitt, l’ex-patron de l’EPA, soupçonné d’avoir fait du lobbying pour des intérêts américains lors de son séjour controversé au Maroc en décembre dernier et qui a participé à sa chute…

Comme prévu, le Maroc prévoit de lancer un appel d’offres pour un projet de gaz naturel liquéfié (GNL) de 4,5 milliards de dollars à Jorf Lasfar, a annoncé à Reuters, sans plus de détails, le ministre de l’Energie, Aziz Rabbah, en marge d’une conférence tenue ce lundi à Marrakech.


Déjà, le 14 janvier, Rabbah affirmait à Bloomberg que le Maroc compte lancer une consultation internationale en vue de l’édification d’un terminal gazier à El Jadida. « Le Maroc, qui dépend fortement des importations pour la quasi-totalité de ses besoins énergétiques, compte lancer un appel d’offres international pour la construction d’un vaste complexe industriel de transformation de gaz naturel pour une enveloppe de 4,6 milliards de dollars », avait alors déclaré le ministre lors d’une interview à Abu Dhabi en marge de l’ouverture de la 8ème réunion de l’assemblée générale de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA). Avec le soutien de consultants financiers et techniques choisis, l’appel d’offres sera destiné à sélectionner un groupe international en charge de construire l’usine, avait-t-il dit. « Il s’agit d’un projet de construction d’une usine intégrée de traitement du gaz », avait-t-il déclaré.


Un projet éventé aux Etats-Unis dans l’affaire Pruitt

L’information avait filtré quelques jours plus tôt sur Newsweek qui précisait que le projet de terminal gazier sera localisé à El Jadida sur la façade atlantique du Maroc.


La presse américaine a eu vent du projet dans le cadre de l’affaire Scott Pruitt. Le Washington Examiner, avait ainsi révélé dès le 10 janvier que l’ex- patron de l’agence de l’environnement EPA était désormais sous investigation après son voyage controversé au Maroc : Pruitt étant, selon les soupçons qui pèsaient sur lui, venu au Maroc en tant que VRP du GNL américain, puisqu’il est réputé pour défendre les intérêts de l’industrie pétrolière et gazière depuis qu’il fut procureur général de l’Oklahoma. L’Etat de l’Oklahoma d’où Scott Pruitt est originaire est le troisième producteur américain de gaz liquéfié après le Texas et la Pennsylvannie. Les détracteurs du directeur déchu de l’EPA ont toujours attesté que les lobbys du gaz américain l’ont toujours soutenu dans sa carrière politique et pourraient être aussi derrière son initiative envers le Maroc.


Selon l’EPA, Pruitt avait, à la mi-décembre 2017, discrètement rencontré Aziz Rabbah, celui de la Justice, Mohamed Aujjar, la secrétaire d’État aux Affaires étrangères Mounia Boucetta et le patron de l’agence Masen, Mustapha Bakkoury. Il avait par ailleurs visité les installations d’OCP à Ben Guerir en compagnie de Mostafa Terrab…Durant son séjour, Pruitt était par ailleurs annoncé comme participant à la sixième conférence internationale Atlantic Dialogues organisée par OCP Policy Center à Marrakech, qui a discuté de ces problématiques.


L'agenda du déplacement de Scott Pruitt au Maroc


« Nous sommes déterminés à travailler en étroite collaboration avec des pays comme le Maroc pour améliorer la gestion de l’environnement dans le monde », a-t-il déclaré. « Nous avons discuté de notre accord de libre-échange bilatéral, de la réponse aux déchets solides, des secours aux sinistrés et des communications avec les hauts responsables marocains », s’était borné à affirmer son porte-parole, Jahan Wilcox. Mais c’est surtout en terme d’opportunité que Washington proposait son partenariat énergétique, le Maroc n’ayant pas encore choisi son futur fournisseur en gaz naturel : la feuille de route du ministère de l’Énergie pour le développement de l’utilisation du GNL à partir de 2021 accuse des retards inquiétants…


L’échéancier arrêté fin 2014, dans le cadre du gigantesque projet « Gas to Power » mené par l’ONEE, première composante du plan de développement du GNL, prévoyait un démarrage de l’édification des infrastructures gazières – totalisant un investissement évalué à 6 milliards d’euros -, à l’automne 2017 pour une mise en service en 2021, date d’expiration de la convention Algérie-Europe pour le transit du gaz algérien via le Gazoduc Maghreb-Europe (GME). Les besoins de sécurité sont estimés à 5 milliards de m3 par an à l’horizon 2025.


Lancé fin 2015, un appel à manifestation d’intérêt, qui avait reçu 93 offres nationales et internationales, n’a pas abouti, alors que de nombreuses sociétés sont toujours sur les rangs, dont Nareva, la filiale énergétique de la holding royale SNI, les américains Jacobs Engineering et General Electric, ou encore le français EDF énergies nouvelles. Or, il faudrait au moins 48 mois pour réaliser les terminaux de regazéification et de stockage du GNL et au bas mot 36 mois pour la jetée maritime du terminal GNL à Jorf Lasfar, les gazoducs et les centrales à cycle combiné…


Les Américains en embuscade sur tous les marchés

A la mi-novembre 2017, l’ONEE avait fait appel aux cabinets Energy Contract Co (ECC) et LNG Value pour l’aider à finaliser ses contrats d’achat de GNL dès janvier 2018. Les deux groupes qui ont remporté ce marché de 850 000 euros devaient travailler main dans la main avec le cabinet londonien Ashurst et la banque britannique HSBC, désignés un an plus tôt pour plancher sur les aspects juridiques et financiers du dossier.


Face à l’urgence, la solution intermédiaire évoquée par les spécialistes, le Floating Storage Regasification Unit (Unité flottante de stockage et de regazéification du GNL) avait, selon nos sources, été discutée par Pruitt lors de sa discrète rencontre à Rabat avec Rabbah.


Lors de son audition 26 avril devant le Congrès américain, Pruitt avait minimisé son voyage au Maroc affirmant que la seule raison pour laquelle il avait discuté des exportations de gaz naturel (GNL) au Maroc était que l’ambassadeure du royaume aux Etats-Unis, la princesse Lalla Joumala, lui avait expressément demandé de le faire. « Nous étions là-bas en décembre pour défendre le chapitre environnemental » de l’accord commercial, a déclaré Pruitt. « C’était l’objet du voyage. » « On a beaucoup parlé de GNL, seulement parce que l’ambassadeure m’a demandé de partager cela avec les personnes rencontrées quand j’étais dans le pays », a-t-il ajouté.


L’étrange contrat offert au lobbyiste Smotkin… 

L’inspecteur général de l’EPA examinait alors, entre autres, l’orientation du voyage de Pruitt et son intérêt pour les exportations de gaz naturel liquéfié des États-Unis. Pingree a déclaré après avoir entendu la réponse de Pruitt : « Je ne voudrais pas penser que vous faisiez la promotion des ventes de combustibles fossiles ou de combustibles fossiles à l’étranger ».

 

Selon nos sources, c’est le lobbyiste Richard (Rick) L. Smotkin qui lui a balisé le terrain au Maroc où il a rencontré nombre d’officiels. Smotkin était lui aussi au Maroc au moment de la visite de Pruitt à la mi-décembre 2017. Son nom apparaît sur la liste des participants aux Atlantic Dialogues de Marrakech


Début avril, Rick Smotkin, fervent défenseur du gaz GNL américain, a signé via son entreprise Third Circle, un contrat de lobbying avec l’ambassade du Maroc à Washington avec effet rétrocatif au 1er janvier, pour 40 000 dollars par mois et dont l’objet prête à caution. Ce contrat a-t-il un lien avec son activisme auprès de Scott Pruitt ? En tout cas lors du forum de Marrakech, il a croisé Isam Taib, le conseiller politique de l’ambassade du Maroc à Washington dont le contrat indique qu’il est son référent…



Dans un autre volet de l’enquête menée contre Pruitt, les médias américains avaient rapporté que le patron de la société de lobbying Williams &   Jensen, Steven Hart, dont l’épouse, Vicky, a loué à Pruitt un appartement près du Capitole à un prix sacrifié, était un lobbyiste pour Cheniere Energy, un des principaux exportateurs de GNL.


« Le voyage de décembre au Maroc de Scott Pruitt (…) pourrait profiter à Carl Icahn, (…) qui détient une participation majoritaire dans Cheniere le plus grand exportateur américain de gaz naturel et qui a aidé Pruitt à assurer sa position dans le cabinet du président Trump »,  a écrit E&E News, qui ajoute que « la connexion d’Icahn à Pruitt et Cheniere pourrait mieux expliquer le voyage au Maroc, puisque Cheniere serait le bénéficiaire le plus probable d’un accord d’importation de GNL marocain à court terme. Cheniere, avec la direction de Icahn, est à la recherche d’acheteurs de GNL dans les marchés émergents, y compris au Maroc ».

 

Frederik Smits van Oyen, vice-president de Cheniere était au Maroc en novembre dernier. Il se trouve aussi qu’Amina Benkhadra, directrice de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) et Abderrahim El Hafidi, le directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) ont discrètement rencontré le 19 avril à Washington des représentants de Cheniere Energy en marge du second US-Morocco Strategic Energy Working Group…


L’étude de faisabilité octroyée à l’Américain LixCap

Quelques jours avant que Rabbah ne remette sur le tapis l’imminence du méga appel d’offres avec sa déclaration à Reuters, l’Agence américaine pour le commerce et le développement (USTDA) annonçait, le 26 septembre, l’octroi d’une subvention à son ministère pour financer l’ « étude de faisabilité pour la construction d’un terminal d’importation de GNL et d’installations de regazéification qui seraient reliés au Gazoduc Maghreb-Europe (GME) ».


L’étude qui « consiste à évaluer les sites potentiels de développement d’un terminal d’importation de GNL  une installation de regazéification pour fournir jusqu’à 5,3 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an  et un pipeline reliant le terminal d’importation de GNL au gazoduc Maghreb-Europe », selon l’USTDA, a été confiée à… la société américaine Lixia Capsia Gestionis LLC pour un budget d’1,5 millions de dollars, selon Rabbah, cité par TelQuel.

 

Or, le choix très discuté du site de Jorf Lasfar, comme l’avait décrypté une enquête de TelQuel, car trop décentré du gazoduc Maghreb-Europe et des centrales électriques de Tahaddart et Oued El Makhazine, a été tranché depuis bien longtemps. Le groupe Akwa de Aziz Akhannouch qui milite en faveur de ses capacités de stockage et le groupe OCP qui a fait de la zone son hub phosphatier mondial, auront pesé de tout leur poids, au bonheur des américains…