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23.04.2019 à 16 H 03 • Mis à jour le 23.04.2019 à 16 H 10
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n°444.Dissolution de Racines, dommage collatéral d’une politique d’éradication des voix critiques

La décision de dissoudre l’association culturelle prononcée par la justice le 16 avril devrait être actée par Racines lors d’une prochaine assemblée générale. Celle-ci a organisé son ultime conférence de presse en guise de droit d’inventaire. Retour sur les soubassements d’une affaire sans précédent qui démontre l’intransigeance implacable des autorités envers ceux qui osent encore débattre et parler librement des sujets qui fâchent

« C’est un exercice parfait d’arbitraire », martèle Raymond Benhaim, président de Racines lors de l’ ultime conférence de presse tenue à Casablanca le 22 avril suite à la dissolution de l’association culturelle, confirmée en appel par décision de justice le 16 avril. Eliminée, Racines aura eu le mérite d’avoir cru jusqu’au bout à un procès équitable qui s’est révélé à sens unique. Rien n’y a fait, la justice s’étant avérée « indifférente » à l’argument des plaignants, pourtant bien solides.


Les faits ont été présentés ainsi : la justice reproche à l’association d’avoir organisé « une réunion politique », en l’occurrence le tournage de quelques épisodes de la web-émission « 1 dîner, 2 cons » diffusée sur Youtube et connue pour son ton libertaire et ses débats sans tabous. Dans ses attendus, la justice a estimé que la supposée collusion de Racines avec cette prise de parole irait à l’encontre des ses statuts. Pour cela, l’article 7 de la loi des associations, rattachée au Dahir des libertés publiques a été brandi, même si celui-ci fait plutôt allusion aux conditions de constitution d’une association.


La séparation des pouvoirs mise à mal

Pour la défense de Racines, les modalités du procès ont été entachées d’irrégularités et de vices de forme. Premièrement, celle concernant la requête préliminaire du gouverneur de la Préfecture d’Anfa. L’auto-saisine du parquet de Casablanca s’est faite sur la base de cette correspondance. Vice de forme pour l’avocat de l’association, Abdeslam Bahi, qui déroule son argument : « Le procureur général du roi, Mohamed Abdenabaoui, avait auparavant publié une circulaire pour avertir les procureurs. Aucune action en justice ne devrait être faite sur la base de requêtes et de correspondances émanant d’autorités autres que celles judiciaires », explique l’avocat inscrit au barreau de Casablanca.


Autrement dit, le gouverneur n’avait pas à s’adresser à la procureure en charge de l’affaire. Il devait plutôt saisir le patron du parquet, séparation des pouvoirs oblige. Or, cela n’a clairement pas été le cas dans l’affaire Racines, mettant à la fois à mal le principe de séparation des pouvoirs, la Constitution et la circulaire du procureur général, estime l’avocat.


L’évidence ignorée par la justice

Le lien de l’association avec la tenue de l’émission « 1 dîner, 2 cons » est bien au centre des griefs, mais, il est de notoriété publique que celle-ci est organisée et animée depuis sa création par le journaliste Amine Belghazi et le communicant Youssef El Mouedden. L’émission tournée dans les locaux de l’association Racines a, comme à l’accoutumée, été entièrement dirigée par le duo. Et la participation, « à titre personnel », de Aadel Essaâdani, coordinateur et employé de Racines, n’a pas été jugée convaincante par la justice.


La justice a esquivé ce point, au même titre que la procureure en charge de l’affaire et le gouverneur d’Anfa. Tous ont désignés les responsables de Racines comme organisateurs des épisodes de l’émission incriminés. Autre argument présenté par la justice, la publicité faite à l’association durant l’émission par la présence à l’image d’un calendrier mural de Racines affiché au mur de ses locaux. La présence de cet outil de travail a été présentée comme une preuve de « l’accointance avérée » entre l’organisation de l’émission et Racines. Il n’y aurait de ce fait ni « prêt de locaux », ni « hébergement », mais collusion éditoriale…



Et c’est justement sur la base de ce lien que la justice a décidé de la dissolution de Racines. Un fait contestable, souligné par la défense, qui a rappelé que « cette activité a eu lieu dans d’autres lieux, sans pour autant qu’il n’y ait des répercussions de la part du gouverneur ou du parquet », (La brasserie La Cigale, le B-Rock, etc…, ndlr).


Le lien accusateur étant entériné, malgré la convocation par Racines d’un expert indépendant pour appuyer l’absence de tout attache, la justice a préféré se focaliser sur cet aspect pour le moins fragile pour dissoudre l’association. Pourtant, la requête du parquet, dont Le Desk détient copie, fait également allusion aux propos tenus durant l’émission, comme mention de « la présence d’alcool » et « de propos portant atteinte aux institutions ». Une séquence de la requête mise en sourdine lors du procès, comme pour confirmer que l’essentiel pour la justice demeurait l’impératif de dissolution d’une ONG.


Une volonté de punir pour l’exemple

Les faits connexes et les participants au débat de l’émission tendent à montrer que la dissolution de Racines est bien loin d’être une affaire anodine où la machine judiciaire se serait activée pour sanctionner les supposées irrégularités d’une association. La cabale médiatique orchestrée dès l’annonce par voie de presse de la requête du gouverneur d’Anfa, en novembre 2018, renseigne sur la volonté de punir pour l’exemple toute organisation qui offrirait un soutien direct ou indirect à des voix critiques dont les propos tenus lors de l’épisode dédié principalement au discours royal et intitulé « L’épopée des nihilistes », a forcément déplu.


Durant le tournage d'1D2C dans les locaux de Racines le 5 août 2018. YOUTUBE


Une irritation qui s’explique aussi particulièrement par la présence d’Ahmed Reda Benchemsi, ancien patron de la revue TelQuel, poil à gratter du pouvoir, aujourd’hui porte-parole de Human Rights Watch, dont les rapports réguliers sur des faits de violation des droits humains au Maroc, déplaisent assurément aux autorités.


Une attitude tout aussi manifestement confirmée par le fait que la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) n’a pas manqué de convoquer le journaliste et militant Omar Radi, un des participants à l’émission, même si les griefs de l’auto-saisine du procureur du roi près de la Cour d’appel de Casablanca qui le visent, ne sont pas directement liés à l’affaire Racines…


Autant d’éléments en faisceau tendant à prouver que la mise à mort de Racines, dont le travail sur le terrain n’est plus à démontrer, et qui emploie une dizaine de personnes, ne s’avère être que le dommage collatéral d’un acharnement des autorités ciblant la liberté d’expression de manière générale au Maroc.


En attendant, l’association culturelle Racines devrait tenir prochainement une assemblée générale extraordinaire, pour acter sa dissolution mais également et surtout pour préparer la destination de son héritage. Il est pour le moment question de songer à une autre association pré-existante à qui Racines devra confier tous ses projets en instance autant que son patrimoine. Parmi les programmes menés jusqu’ici, l’incubateur Racines Carrées en charge de financer des projets culturels avec le soutien de la fondation suisse Drosos devrait être sauvegardé.


« On est souverain pour faire notre inventaire et décider à qui on va donner notre patrimoine. Nous ne sommes pas dans un contexte de confiance absolu et nous ne voulons pas informer les autorités de ce qu’on va faire », lance Aadel Essaadani. Raymond Benhaïm, président de l’association avertit de son côté : « Si Racines disparait, il y aura certainement une douzaine d’autres Racines qui seront créées »