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10.05.2019 à 04 H 44 • Mis à jour le 10.05.2019 à 04 H 44
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n°459.Les raisons du recul iranien sur l’accord nucléaire

En annonçant un retour en arrière (contraint) sur l’accord de Vienne, les Iraniens essaient de faire pression sur les Européens pour contrer Washington qui mise sur l’escalade des hostilités

Dans le face-à-face entre les États-Unis et l’Iran qui se joue depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, les Iraniens ont, pour la première fois, joué une carte défensive : ils ont annoncé mercredi 8 mai 2019 qu’ils revenaient sur deux de leurs engagements pris lors de la signature de l’accord de Vienne sur le nucléaire conclu en 2015. Immédiatement, Washington a répliqué en imposant de nouvelles sanctions sur Téhéran, un an après s’être retiré unilatéralement de l’accord global.


Cet accord promettait de lever les restrictions économiques sur l’Iran en échange du contrôle de ses activités atomiques afin qu’elles restent exclusivement dans le domaine du civil.


Une lecture rapide de cette séquence pourrait laisser penser à une querelle dans laquelle les adversaires se rendent coup pour coup. Il n’en est rien. Les Iraniens, malgré leur décision, demeurent engagés dans le processus entamé à Vienne, et pas seulement en paroles, alors que l’administration de Donald Trump continue de jouer les pousse-au-crime et les va-t-en-guerre. Entre les deux se trouvent les Européens qui ont bien du mal à réagir avec efficacité.


Il y a un an exactement, le 8 mai 2018, Donald Trump se retirait de l’accord de Vienne signé par son prédécesseur, accomplissant ainsi une de ses promesses de campagne, mais surtout cédant au camp des « durs » du parti républicain qui n’a de cesse depuis vingt ans de vouloir affaiblir l’Iran au profit de l’Arabie saoudite et d’Israël. Cela même si les différentes instances internationales (ONU, AIEA…), ainsi que le Département d’État et le Pentagone américains, n’avaient (et n’ont toujours) rien à reprocher à Téhéran sur le respect de l’accord de 2015.


Face à cette décision, l’Iran a attendu un an sans bouger, espérant à la fois que les Européens ne céderaient pas aux injonctions américaines d’embargo, et que les Russes et les Chinois poursuivraient, voire renforceraient, leurs activités commerciales avec la République islamique. Mais les Iraniens ont bien été obligés de constater que leurs espoirs étaient douchés.


Soucieuses de préserver leurs marchés aux États-Unis, les grandes entreprises européennes se sont retirées une par une d’Iran où elles avaient commencé à revenir depuis trois ans. Et le mécanisme, baptisé Instex, que les Européens ont commencé à mettre en place afin de réaliser des échanges avec Téhéran en euros et selon un système de compensation (une forme de troc, pour simplifier) tarde à entrer en vigueur et s’annonce moins efficace que du commerce et des investissements directs.


Par ailleurs, si les Chinois ont continué à importer du pétrole iranien, ils sont eux aussi engagés dans leur propre bataille, commerciale, avec Washington. Pékin n’a aucune intention de céder aux diktats américains, mais ses dirigeants ne souhaitent pas non plus braquer davantage l’impulsif Donald Trump. Pareil pour la Russie, qui parle fort en dénonçant « l’attitude irresponsable » des États-Unis, mais qui n’importe pas de pétrole et pèse trop peu dans les échanges internationaux pour venir au secours de Téhéran.


C’est pour ces raisons que le président iranien Hassan Rohani et son ministre des affaires étrangères Mohammad Zarif ont décidé « de ne pas remplir certains engagements volontaires », tout en assurant que « les actions futures de l’Iran resteront encadrées par l’accord nucléaire dont la République islamique n’entend pas se retirer ».


En pratique, cela signifie que Téhéran, d’ici soixante jours, conservera l’uranium enrichi au-delà du seuil de 3,67 % (suffisant pour des réacteurs nucléaires civils, mais pas assez pour une bombe atomique) et l’eau lourde qui permet de refroidir les centrales nucléaires.


De manière assez perverse, la récente décision de Washington de renforcer l’embargo pétrolier avait également rendu quasi impossible l’exportation par l’Iran d’uranium enrichi et d’eau lourde au-delà des seuils définis, obligeant par conséquent Téhéran à les conserver sur son territoire – ce que la République islamique a donc décidé de faire officiellement.


Pour la majorité des experts, la décision de Rohani ne signifie nullement que l’Iran se remet sur la voie de la bombe atomique, à partir du moment où le pays continue d’accueillir régulièrement les contrôleurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Mais il s’agit néanmoins d’une entaille dans l’accord de Vienne, déjà affaibli par l’unilatéralisme américain et les difficultés des Européens à intervenir indépendamment de Washington.


« Il est évident que le geste des Iraniens s’adresse aux Européens. C’est une manière de leur dire : “Si vous nous laissez tomber et ne faites rien pour contrecarrer Trump, nous irons voir ailleurs”, estime un diplomate européen qui a participé aux négociations nucléaires avec l’Iran à la fin des années 2000. L’“ailleurs” pouvant être, au choix, un basculement définitif du côté de la Russie et de la Chine, ou la fuite en avant vers le nucléaire à plus ou moins long terme, avec les risques de déstabilisation du Moyen-Orient que cela implique. »


Les Européens ont bien compris le message puisque la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, tous trois négociateurs et garants de l’accord de Vienne, ont réagi jeudi 9 mai en publiant un communiqué commun rejetant « tous les ultimatums » et « incitant l’Iran à continuer de respecter ses pleins engagements comme elle l’a fait jusqu’ici et en s’abstenant de toute mesure d’escalade ».


Le problème est que ceux qui font la sourde oreille à l’heure actuelle se trouvent à Washington.


Dans la foulée de l’annonce iranienne, Donald Trump a imposé de nouvelles sanctions économiques, cette fois-ci ciblées sur les métaux industriels (acier, aluminium, cuivre) qui représentent la deuxième source de revenus de l’Iran derrière le pétrole. Et pour bien montrer les crocs, les États-Unis avaient annoncé dès dimanche 5 mai qu’ils expédiaient un porte-avions et une escadre de bombardiers vers le Golfe persique. Une décision que la presse américaine attribue au conseiller à la sécurité nationale, le faucon John Bolton, qui faisait déjà partie des plus enthousiastes promoteurs de la guerre contre l’Irak en 2003.


Si cet enchaînement de décisions ne signifie pas que Washington et Téhéran sont prêts à en découdre militairement dans un futur immédiat, ils indiquent néanmoins une crispation grandissante due aux caprices trumpiens et à sa politique qui vise à défaire plutôt qu’à construire. Comme celle de Moscou qui se tient en embuscade, toujours prête à tirer les marrons du feu de l’affaiblissement de l’Europe et des démocraties occidentales.