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08.10.2019 à 17 H 48 • Mis à jour le 08.10.2019 à 17 H 48
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n°534.Trump entretient la confusion sur la Syrie

En ordonnant le retrait des troupes américaines présentes sur place, Donald Trump a levé le principal obstacle à une intervention de l’armée turque dans le nord-est de la Syrie. Mais les résistances du Pentagone et du département d’État pourraient perturber les plans d’Ankara

Istanbul (Turquie), correspondance.- Spécialiste des annonces tonitruantes, le président américain Donald Trump s’est surpassé en ordonnant le lâchage par les États-Unis de leurs alliés kurdes de Syrie, sous la menace d’une attaque imminente de l’armée turque.


Dimanche soir 6 octobre, l’imprévisible chef d’État a eu un entretien téléphonique avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, dont n’est ressorti, selon le communiqué de la présidence turque, qu’un banal projet de rencontre entre les deux hommes le mois prochain à Washington.


Pourtant, quelques heures plus tard, la Maison Blanche a annoncé le retrait des troupes américaines positionnées dans le nord-est de la Syrie, le long de la frontière avec la Turquie, donnant ainsi son feu vert à une intervention des troupes d’Ankara contre le pouvoir kurde qui administre de fait la région et dont les milices ont joué un rôle crucial dans le combat conduit par les États-Unis contre l’État islamique.


« Les forces armées américaines ne vont pas soutenir ou être impliquées dans l’opération [turque] et les forces américaines, qui ont vaincu le califat territorial de l’État islamique, ne seront plus à proximité immédiate », a affirmé la Maison Blanche dans un communiqué. La mesure a été suivie d’effet sur le terrain, avec le retrait, constaté par plusieurs sources dès lundi, de soldats américains des villes frontalières de Tall Abyad et Ras al-Ayn.


La Turquie s’efforce, depuis l’été 2016, d’empêcher la constitution d’une entité autonome kurde viable dans le nord de la Syrie. Deux opérations militaires – Bouclier de l’Euphrate (août 2016-mars 2017) et Rameau d’Olivier (janvier-mars 2018) – menées avec le soutien de groupes armés syriens alliés d’Ankara, lui ont permis d’installer un protectorat sur quelques milliers de kilomètres carrés dans le nord-ouest du pays.


Depuis la fin 2018, ses regards se portent sur les territoires sous administration kurde situés à l’est du fleuve Euphrate, le Rojava. Accusant la principale force politique de la région, le Parti de l’union démocratique (PYD), d’être une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne, elle réclame la constitution d’une « zone de sécurité » d’une profondeur de 30 km le long de 480 km de frontière, laissée aux bons soins de son armée et de ses auxiliaires syriens.


En agitant la menace d’une intervention militaire unilatérale, Ankara a obtenu en août de Washington, qui maintient plus de 1 000 personnels militaires au Rojava, la constitution d’un centre de commandement turco-américain et l’organisation de patrouilles conjointes. Le président turc a cependant jugé ces efforts insuffisants.


« Nous n’avons atteint aucun des résultats que nous espérions. La Turquie ne peut pas perdre un jour de plus sur cette question. Nous n’avons pas d’autre choix que d’agir seuls », a martelé Erdogan le 1er octobre devant l’Assemblée turque, à l’occasion de la rentrée parlementaire.


Le maintien de soldats américains le long de la frontière turque constituait le principal obstacle à une offensive de la Turquie, peu désireuse de prendre le risque d’un face-à-face avec les troupes d’un pays allié au sein de l’Otan. En donnant l’ordre de leur désengagement, Trump semble donc avoir obtempéré aux menaces du Reis et donné son feu vert à l’armée turque.


« [Les Kurdes] ont combattu la Turquie pendant des décennies. J’ai empêché cet affrontement pendant trois ans, mais il est temps pour nous de sortir de ses guerres ridicules et interminables, pour la plupart tribales, et de ramener nos soldats à la maison », a justifié l’hôte de la Maison Blanche sur Twitter.


La décision du président américain a pourtant peut-être surpris des dirigeants turcs qui n’en espéraient pas tant, estiment plusieurs analystes. « Le paradoxe est que les déclarations de la Turquie concernant une invasion de grande envergure de la zone kurde ne sont probablement que cela, des déclarations » n’ayant d’autre but que de « soutirer des concessions » de Washington, écrit ainsi Amberin Zaman, bonne connaisseuse des relations turco-américaines, dans le journal en ligne Al-Monitor.


La surprise est d’autant plus grande pour Ankara qu’elle s’accompagne d’un petit cadeau de départ. « La Turquie va maintenant être responsable pour tous les combattants de l’EI capturés au cours des deux dernières années dans la foulée de la défaite infligée au “califat” territorial par les États-Unis », indique en effet le communiqué de la Maison Blanche.


« On ne peut vraiment croire ni l’un ni l’autre : d’un côté on a Erdogan dans un numéro de “retenez-moi ou je fais un malheur”, de l’autre Trump qui a une réponse incohérente donnant l’impression que les États-Unis ont décidé sans rien décider », commente un diplomate européen parlant sous le couvert de l’anonymat.


Pour ce spécialiste du conflit syrien, l’annonce du président américain relève du coup d’épée dans l’eau dès lors que la question de l’ouverture de l’espace aérien à l’aviation turque, sur laquelle Trump n’a pas dit mot, n’est pas résolue. « En l’absence de couverture aérienne, je ne pense pas qu’Erdogan va envoyer ses soldats se faire tuer par centaines en Syrie », estime-t-il.


Or, dès lundi soir, des déclarations émanant simultanément du Pentagone et du département d’État semblaient exclure la possibilité pour la Turquie de recourir à son aviation au Rojava. « La Turquie a été écartée de la chaîne de commandement des opérations aériennes par le centre conjoint des opérations aériennes et le transfert vers la Turquie des données des reconnaissances et des observations a été interrompu », a déclaré la porte-parole du Pentagone Carla Gleason à l’agence de presse officielle turque Anatolie.


« S’il ne s’agit pas techniquement (d’une interdiction de l’espace aérien), l’absence de coordination rend les vols au-dessus de la région pratiquement impossible », a-t-elle ajouté. Et, pour une fois, les diplomates américains semblent sur la même longueur d’onde que les militaires. « Nous avons mis fin à la participation turque dans les airs. En ce moment nous contrôlons l’espace aérien au-dessus du nord-est de la Syrie », a affirmé à la presse un responsable du département d’État, cité par CNN« Nous n’avons pas l’intention de changer cela dans un futur proche. »


Les deux administrations américaines ont par ailleurs souligné leur opposition à toute intervention turque au Rojava. « Nous allons travailler avec nos autres alliés de l’Otan et partenaires de la Coalition [contre l’EI] pour rappeler à la Turquie les conséquences potentiellement déstabilisatrices de ses actions possibles, aussi bien pour la Turquie que pour la région et le monde », a affirmé dans un communiqué Jonathan Hoffman, assistant du secrétaire américain à la Défense.


« Nous n’allons pas nous contenter d’attendre que les Turcs arrivent ici »

« Nous pensons que cette opération est une très mauvaise idée », a insisté devant la presse une responsable du département d’État, cité par l’agence Reuters, soulignant qu’à peine deux douzaines de soldats américains avaient été retirés des abords de la frontière turque. « Au-delà de cela, il n’y a pas de changement dans notre positionnement militaire dans le nord-est [de la Syrie]. »


Donald Trump lui-même a dû se livrer dans la soirée à un sidérant exercice de rétropédalage, écrivant sur Twitter : « Comme je l’ai affirmé auparavant avec vigueur, et juste pour rappel, si la Turquie fait quoi que ce soit que je considère, dans ma grande et inégalée sagesse, comme dépassant les bornes, je vais totalement détruire et oblitérer l’économie de la Turquie (je l’ai fait dans le passé !). »


L’Union européenne comme la France ont également exprimé leur opposition à une nouvelle aventure militaire turque en Syrie.

Geste de dépit d’Ankara ? L’ONG Syrian Civil War Map (SCWM) a rapporté lundi le bombardement par l’aviation turque d’un poste frontière entre les régions kurdes de Syrie et d’Irak peu après les déclarations du Pentagone… et une heure après le passage d’un convoi d’armes de la Coalition à destination des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui assurent la défense du Rojava et se battent contre l’EI.


Il n’est pas sûr cependant qu’Ankara, après avoir fait résonner les tambours de guerre, puisse encore faire marche arrière.


Les forces armées turques ont accumulé troupes et blindés en trois points de la frontière avec le Rojava, selon des sources locales : Suruç, face à la ville kurde syrienne de Kobané, théâtre de combats héroïques en 2014 entre les milices kurdes et l’EI  et Akçakale et Ceylanpinar, plus à l’est, respectivement riveraines de Tall Abyad et Ras al-Ayn, deux villes de population majoritairement arabe sous contrôle des FDS. Les autorités turques ont appelé lundi les habitants de quatre quartiers de Ceylanpinar à quitter leur maison sous 36 heures, a rapporté la presse locale.


L’offensive turque pourrait ainsi se concentrer simultanément sur trois objectifs dans un périmètre d’environ 200 km à l’ouest du Rojava, laissant pour l’heure l’est de la région, à la forte population kurde, à l’écart des opérations. C’est aussi ce que laisse présager le nom donné par Erdogan à l’opération, « Source de paix », qui résonne avec l’appellation arabe de Kobané, Ayn al-Arab (« la source de l’Arabe »), et à son emploi du pluriel quand il a évoqué samedi l’imminence de l’ouverture des « sources de paix ».


Sans surprise, les responsables du Rojava ont annoncé qu’ils défendraient leur territoire. « Nous n’allons pas nous contenter d’attendre que les Turcs arrivent ici et de voir ce qui se passe – nos forces militaires vont résister », a déclaré Amjed Osman, le porte-parole du Conseil démocratique syrien, l’organe regroupant les différentes composantes politiques dirigeant la région, cité par le Rojava Information Center. Le SCWM a fait état de mouvement de troupes des FDS vers le nord de la région.


Formées et équipées en armes lourdes – chars, lance-roquettes multiples, blindés – et en drones par l’armée américaine, aguerries au combat, et notamment à la guérilla urbaine, par des années de lutte avec l’EI, les FDS pourraient opposer une résistance sérieuse à l’armée turque, même si les mesures d’apaisement négociées à l’été par les États-Unis les ont contraintes à abandonner leurs fortifications à Tall Abyad et Ras al-Ayn.


Les FDS préviennent aussi de l’impact négatif que l’opération turque ne manquera pas d’avoir sur la lutte contre l’EI et l’essaimage de milliers de djihadistes qu’elle risque d’occasionner.


Une telle attaque « ira dans le sens inverse des efforts couronnés de succès pour vaincre l’EI, pour lesquels les FDS ont sacrifié 11 000 martyrs en cinq ans de guerre », affirme sur Twitter le Centre de coordination et des opérations militaires des FDS. Elle va favoriser « le retour des dirigeants de l’EI dans le nord-est de la Syrie » et « obliger les peuples syriens à se soumettre aux organisations extrémistes al-Nosra et Daech », assure-t-il. Les FDS retiennent prisonniers des milliers de combattants de l’EI.


Outre le risque de nombreuses victimes civiles, une progression de l’armée turque au Rojava faisait également craindre d’importants déplacements de population, comme ceux constatés à Afrin, une enclave kurde au nord-ouest de la Syrie conquise par les troupes turques et leurs alliés arabes syriens début 2018.


Selon le géographe Fabrice Balanche, cité par le Washington Institute for Near East Policy, la « zone de sécurité » voulue par Erdogan est peuplée par environ 850 000 habitants, dont 650 000 Kurdes (76 %), 180 000 Arabes sunnites (21 %), 10 000 Turkmènes (1 %) et 10 000 chrétiens (1 %).


Le porte-parole de la présidence turque, Ibrahim Kalin, a assuré lundi que la Turquie n’était pas « intéressée par un changement démographique ». Il a cependant ajouté : « C’est ce qu’ont fait les PKK/YPG [milices kurdes – ndlr] dans le nord-est de la Syrie. Nous allons corriger cela. »


Lors d’une intervention devant l’assemblée générale de l’ONU, le mois dernier, Recep Tayyip Erdogan a assuré que la zone tampon qu’il appelle de ses vœux pourrait accueillir jusqu’à deux millions de réfugiés syriens, voire davantage, si on permettait aux forces turques d’avancer plus avant dans les terres du Rojava.


L’expérience d’Afrin a cependant démontré l’incapacité dans laquelle se trouve la Turquie – qui en héberge 3,6 millions – de convaincre ou de forcer les réfugiés à s’installer en nombre dans des régions qui leur sont étrangères.


Interrogé par des journalistes sur ce plan, le responsable du département d’État cité par Reuters lui a dénié toute crédibilité. « C’est probablement l’idée la plus folle que j’aie entendue », a-t-il déclaré. « Déplacer des centaines de milliers de personnes sans leur consentement, c’est Staline, ce n’est pas la Turquie », a approuvé la source diplomatique européenne interrogée par Mediapart.