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30.10.2018 à 22 H 27 • Mis à jour le 30.10.2018 à 22 H 33
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n°375.Affaire Samir: Akhannouch piqué au vif, la CGEM obtempère au doigt et à l’œil

Le ministre, président de parti et homme d’affaires, a réagi brutalement par sa presse interposée, à l’interview accordée au Desk par l’économiste Mohammed Benmoussa, membre du secrétariat national du Front pour la sauvegarde de la raffinerie Samir. La diatribe autant que le communiqué de solidarité de la CGEM qui l'a suivi, tentent de détourner l’opinion publique sur les responsabilités dans ce dossier capital dont personne ne veut se saisir

Ainsi donc, le ministre-pétrolier n’a pas goûté l’interview accordée au Desk par Mohammed Benmoussa, membre du Secrétariat national du Front pour la sauvegarde de la raffinerie Samir, à l’occasion de la publication de son rapport décryptant la situation alarmante de ce joyau de l’industrie marocaine à la dérive et en marge de notre enquête exclusive sur le sujet.


Aziz Akhannouch a réagi sans élégance, lâchant sur Le Desk et son interviewé, Aujourd’hui Le Maroc, (ALM), un des journaux qu’il contrôle. En matière d’éthique et d’exemplarité sur les rapports actionnaires et presse, voici un cas d’école qui confirme ce que nous avions décrypté avec Reporters sans frontières (RSF) dans le cadre de notre projet sur le monitoring des médias, à savoir l’utilisation de porte-voix à des fins personnelles.


« Les acteurs économiques clés du pays, tels que Akhannouch (…) investissent au travers de leurs publications, dans une influence qui peut s’avérer bénéfique pour leurs affaires économiques et politiques. Cela devient encore plus parlant quand les investissements sont mis en balance avec l’importance du lectorat : les publications en question ne sont pas les plus populaires. De fait, il ne s’agit pas vraiment de privilégier la masse mais plutôt une élite triée sur le volet, tout en maintenant en vie ce modèle économique reposant sur des chiffres gonflés, qui fait l’une des spécificités de la presse francophone », relevait l’étude dans son volet traitant des affiliations politiques.

 

Que reproche au fond l’article d’ALM à notre interview de Mohammed Benmoussa au point de titrer sur une « diffamation » et de décréter que le personnage public est un sombre inconnu ?


Rien en réalité qui puisse servir au débat tant les arguments étaient périphériques au sujet. Le directeur d’Afriquia (filiale d’Akwa) a martelé que sa société a payé ses factures rubis sur l’ongle à la Samir, qu’elle a porté assistance à la Samir lors de l’incendie de 2002, qu’Afriquia n’est pas sur les rangs pour la reprise de la raffinerie…Soit. Personne n’a affirmé le contraire. Ce qui semble gêner au plus haut point le ministre et patron du groupe est indubitablement l’association de son nom à la déconfiture de l’outil industriel, mais surtout au dossier des hydrocarbures qui fait grand débat.


« Les importations ne peuvent servir de prétexte aux difficultés rencontrées par la raffinerie car celles-ci ont été libéralisées en 2002 dans le cadre des Accords de libre-échange, soit 16 ans avant la fermeture de la Samir », prétend Said El Baghdadi, directeur général d’Afriquia à ALM. « Ainsi les vraies raisons de la faillite de l’entreprise sont à chercher ailleurs à commencer par la gouvernance de la société », poursuit-il.


Le rôle d’Afriquia au centre de l’arbitrage devant le CIRDI

Des affirmations qui sont par ailleurs contestées aujourd’hui par Corral. Si effectivement la gouvernance de la société par Cheikh Al Amoudi est au cœur de sa faillite, la responsabilité de l’Etat, de certains de ses créanciers, et d’autres acteurs économiques et du secteur, est trop vite évacuée, comme nous le détaillons dans notre enquête. Cette question fondamentale fait d’ailleurs l’objet d’un arbitrage devant le CIRDI, comme l’a rapporté tout récemment Medias24.


Corral accuse le Maroc de ne pas avoir respecté ses engagements contenus dans le contrat d’achat d’actions (Share Purchase Agreement –  SPA) conclu lors de la privatisation de la raffinerie en 1997, lit-on dans la requête de Corral devant le CIRDI.


« Un certain nombre de promesses que le Maroc a faites à Corral dans une Liste de Spécifications » faisaient partie du contrat dont l’obligation « de maintenir puis d’éliminer progressivement les tarifs douaniers susceptibles de protéger la Samir de la concurrence dans le marché marocain des importations étrangères de produits pétroliers raffinés bon marché ».


Or, après l’incendie de 2002, le Maroc « a suspendu les tarifs douaniers sur l’importation des produits pétroliers raffinés qu’il avait promis de maintenir dans les Spécifications ». L’incendie avait provoqué l’arrêt du raffinage, et l’Etat avait libéré les importations pour approvisionner le marché, note Medias24. La même année, poursuit Corral, « la défenderesse a entrepris la révision de la formule des prix qui a entraîné une réduction considérable de la marge de profit de la Samir ».

 

Point significatif dans l’argumentaire de Corral : à partir de 2012, le Maroc a « illégalement » autorisé « le dumping non contrôlé de produits pétroliers raffinés sur le marché marocain, détruisant la position concurrentielle de Samir ». Et alors que le Maroc a ouvert les vannes à l’importation de produits pétroliers low-cost, Corral affirme avoir été menacée de devoir quitter le pays si elle poursuivait son projet dans la distribution à travers sa filiale SDCC. Lorsque la Samir a commencé à développer SDCC en 2014, « un représentant du distributeur marocain de pétrole Afriquia, détenu par M. Aziz Akhannouch, le ministre de l’Agriculture a prévenu la demanderesse qu’elle serait forcée de quitter le pays si la Samir refusait de se retirer du marché de la distribution en aval ».

 

On constate bien que le rôle d’Afriquia dans cette affaire est au centre du litige que devra trancher le tribunal arbitral dépendant du système de la Banque mondiale. Poser ainsi la question sur le lien probable du scandale des hydrocarbures avec la déliquescence de la Samir à un économiste qui étudie le dossier sous toutes ses coutures est donc tout à fait légitime et ne procède pas comme l’affirme l’article commandé à ALM d’une quelconque cabale politique menée contre Aziz Akhannouch.


Le fait que Mohammed Benmoussa soulève la question essentielle de la confusion de « l’exercice du pouvoir politique avec la pratique des affaires, surtout lorsqu’on dispose d’une position dominante dans un secteur économique et qu’on exerce un effet systémique sur l’ensemble des acteurs de ce secteur, voire sur l’économie du pays en général », est dans ce sens parfaitement pertinente. Ce qui est fascinant est que l’on puisse s’étonner que cette problématique soit ainsi posée. La collusion affaires-politique serait-elle devenue si normale pour que l’on s’en offusque avec une telle véhémence ?


De plus, Benmoussa est accusé de disséminer des « fake news » sur la position dominante d’Afriquia ou encore sur les extraordinaires marges perçues par les distributeurs. Faut-il rappeler qu’il s’agit-là de données rendues publiques par un rapport parlementaire et dont des pans déterminants, ont pour ainsi dire, été censurées dans des conditions encore non élucidées ? Afriquia serait mieux avisée de contester chiffres à l’appui et publiquement ce rapport si elle l’estime trompeur au lieu de vilipender ceux qui le citent.


Un communiqué cache-misère de la CGEM

C’est aussi la réaction de la CGEM qui montre à quel point Aziz Akhannouch est piqué au vif. L’organisation patronale indique avoir « appris avec étonnement (…) que M. Mohammed Benmoussa s’est exprimé par voie de presse sur des questions ayant trait à l’économie nationale en se prévalant de sa qualité d’économiste en chef de la CGEM ». Celle-ci déclare que Benmoussa « n’a pas été mandaté pour s’exprimer au nom de la Confédération ni au nom du groupe parlementaire de la CGEM à la Chambre des conseillers ». « Les propos tenus par M. Benmoussa n’engagent que lui et ne sauraient exprimer une quelconque opinion de la Confédération », ajoute le communiqué.


Un bel élan de solidarité avec Akhannouch qui fait en réalité office de cache-misère : Benmoussa s’exprime sur la débâcle de la Samir depuis plusieurs semaines dans divers médias en tant que membre du Front de sauvegarde, le fait de mentionner son parcours, ses titres et statuts, et le questionner sur l’attitude de la CGEM dans ce dossier alors qu’il siège en tant qu’administrateur de la Confédération est tout à fait logique pour un journaliste. Ce à quoi d’ailleurs l’intéressé a répondu avec clarté précisant que c’est à Salaheddine Mezouar de répondre, n’étant ni « son porte-parole, ni son avocat ».


Pourquoi alors monter au créneau en défense d’Akhannouch d’autant que son propre journal a même mis en doute le fait que Benmoussa est « chief economist » de la CGEM ? L’indépendance de la CGEM du pouvoir politique est à ce titre de nouveau posée sur la table, alors même que le patronat est censé lui-même inscrire l’avenir de la Samir à son agenda. Mais là encore, Mezouar, qui a promis de faire de la bonne gouvernance l’alpha et l’omega de son mandat, préfère regarder ailleurs, prétextant sans doute comme Akhannouch que l’affaire est entre les mains de la justice, alors que se prépare en coulisses le plus grand dépeçage économique qu’a connu le Maroc…