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06.04.2020 à 14 H 20 • Mis à jour le 06.04.2020 à 17 H 27
Par

n°580.Exclusif- Plan d’austérité: Benchaâboun fait marche arrière

La suspension des dépenses publiques introduite par décret-loi par le ministre des Finances n'est pas à l’ordre du jour du Conseil de gouvernement programmé pour ce lundi. Un retrait de dernière minute qui pose désormais la question nodale de la toute-puissance du Comité de veille économique (CVE) comme outil de gouvernance quasi-exclusif dans la gestion de la crise du Covid-19. Décryptage

Le projet de décret-loi numéro 2.20.320 que le Secrétariat général du gouvernement (SGG) a transmis vendredi dernier aux ministres ne sera pas, selon nos sources, examiné dans sa version initiale, lors du conseil de gouvernement de ce lundi après-midi.


En effet, selon l’ordre du jour de ce conseil dont Le Desk a consulté le contenu, le sujet de la suspension des engagements de dépenses non stratégiques a été retiré du programme.


Seule est maintenue la question du relèvement du plafond de 31 milliards de dirhams de l’endettement extérieur prévu dans le Projet de Loi de Finances 2020.


Dans une note explicative adressée aux membres du gouvernement, le ministère des Finances avait pourtant annoncé le gel des dépenses publiques considérées comme non stratégiques.


Selon le document préparé à cet effet par Mohamed Benchaâboun, les mesures d’austérité devaient être prises pour faire face à la chute des recettes fiscales due au ralentissement voire à l’arrêt de pans entiers de l’économie, de juguler les effets de la baisse des réserves en devises consécutive au fléchissement des exportations, à l’arrêt total des activités touristiques et aux transferts émis par les Marocains du monde.


Ainsi, le budget devait être dédié à l’effort important à consentir aux secteurs sociaux névralgiques en ces temps de crise sanitaire, la Santé en priorité, mais aussi le soutien aux ménages. Le volet sécuritaire, à travers le budget du ministère de l’Intérieur devant lui aussi être priorisé.


Le document mentionnait que certains secteurs ne seront pas concernés par le gel des dépenses publiques, à l’image des salaires des fonctionnaires, les marchés publics qui concernent le domaine de la santé, de la sûreté et les organismes gérés de manière autonome.


Ces mesures, justifiait le ministre de l’Economie et des Finances, devaient être prises dans le cadre de la gestion de l’impact économique mais aussi social de la pandémie du nouveau coronavirus, faisant notamment référence au secteur touristique, à celui de l’automobile et enfin au textile, piliers de l’économie marocaine et pourvoyeurs d’une masse importante d’emplois.


Or, durant le week-end, la situation semble avoir radicalement changé, obligeant le ministre à faire marche arrière sur son plan initial.


Ordre du jour et projet de décret amendé


A-t-on jugé à un niveau décisionnaire qui le dépasse que couper à la serpe dans le budget de l’Etat était de nature à amplifier la crise économique qui se profile, au lieu de lui apporter les remèdes nécessaires ?


Le Conseil du gouvernement se réunit le même jour que le lancement de l’opération Moussanada au profit des ramédistes de l’informel, qui doublée par celle des aides aux salariés vulnérables affiliés à la CNSS, devrait selon toute évidence, engloutir dans les 3 mois à venir l’essentiel de la manne du Fonds spécial. Si, de plus, il était décidé que l’Etat ne serait plus pourvoyeur de marchés pour les entreprises durant cette année fiscale, le risque de gripper toute l’économie était pour le moins trop grand à prendre par un simple décret-loi décidé à la hâte, craignait-on dans le milieu des affaires.


Il est quasiment établi que le dé-confinement de la population ne pourra se faire une fois la propagation du Covid-19 que par étapes successives, par régions, par tranches de la population etc, comme le note une étude prospective du cabinet Boston Consulting Group (BCG) que Le Desk a pu lire. Une stratégie à l’échelle planétaire qui devra probablement être prise par le Maroc, à l’instar d’autres pays.


Selon les meilleurs scénarios, cela n’interviendra pas avant plusieurs semaines au Maroc qui débute aussi ce jour une distribution massive de masques de protection, associée à une large campagne de dépistage du coronavirus permise par l’approvisionnement de kits chinois et sud-coréens. On se dirigerait donc vers un dé-confinement à moyen-terme avec obligation de port du masque et dépistages systématiques.


Dans ce contexte très délicat, selon nos sources, une mise en danger des équilibres économiques avec des mesures d’austérité prises sans concertation véritable et élargie aux acteurs privés (fédérations d’industrie, chambres de commerce, patronat etc…) était de nature à politiser la problématique et susciter des tensions sociales.


Au centre du débat, c’est toute la question des pleins pouvoirs donnée au Comité de veille économique (CVE) dans les grandes décisions qui est posée.


Le RNI investit des pleins pouvoirs… .

Beaucoup d’observateurs notent que depuis le début de la crise du nouveau coronavirus, Aziz Akhannouch, ministre et président du Rassemblement national des indépendants (RNI), jusque-là omniprésent sur la scène politique, est demeuré en retrait des événements, à l’instar de la majorité des dirigeants de partis.


Cette absence, du moins médiatique, détonne cependant avec l’activisme de ses lieutenants, qui de par leurs fonctions stratégiques au sein du gouvernement, occupent les avant-postes de l’exécutif dans la crise.


L’image du chef du gouvernement, confiné dans son salon, les yeux rivés sur ses écrans, n’a pas suffi à masquer une réalité criante : les grandes décisions prises pour contrer le choc, hormis celles relatives à l’état d’urgence sanitaire entre les mains des sécuritaires, émanent principalement du CVE, lui-même constitué, outre du Wali de Bank Al Maghrib, essentiellement de ministres RNI : Mohamed Benchaâboun, Moulay Hafid Elalamy, Nadia Fettah et aussi pour ce qui est des Chambres de commerce (CCIS), Omar Moro, encarté RNI. Sans compter Chakib Alj et Mehdi Tazi de la CGEM ou encore Mohcine Jazouli, connus pour leur proximité avec le parti de la colombe.


Or, quelles que soient les capacités de ces personnes, force est de constater que l’ensemble des membres de l’exécutif manquent logiquement d’expérience dans la gestion de crises de cette ampleur.


Qu’ils puissent à travers le CVE prendre de manière unilatérale des décisions aussi importantes trois jours à peine avant l’ouverture du Parlement devrait interroger, autant que la prééminence d’un seul parti politique (le RNI en l’occurrence) dans la conduite du pays.


Le CVE (y compris son comité technique où siègent notamment la CNSS et Fouzi Lakjaâ et dont rien ne transpire) est d’ailleurs aux abonnés absents depuis près de deux semaines et ne communique plus rien à l’opinion publique, hormis l’oukaze sur les mesures d’austérité qu’il a voulu faire passer en force et qui finalement a été subitement retiré de l’ordre du jour du Conseil de gouvernement de ce lundi 6 avril.


Le décret-loi de Benchaâboun se substituait donc dans les faits à une Loi de Finances rectificative sans que les élus de la nation aient pu en débattre, alors que jusqu’ici, le CVE n’a pris que des mesurettes bien insuffisantes pour assurer au secteur économique privé une survie après la crise. Des effets d’annonce en somme qui n’attaquent que les symptômes du mal et pas la maladie elle-même.


A fin mars, nous constatons que les principales entreprises ont contribué par l’IS à plus d’impôt que l’an passé. Mais par ailleurs, les grands contributeurs au budget de l’Etat vont déduire de leurs impôts les dons qu’ils ont apporté au Fonds spécial, autant d’argent qui ne sera pas injecté dans l’économie.


La mise en difficulté des entreprises va induire une baisse considérable de la TVA qui contribue quasiment au tiers des finances publiques, alors que le maintien de l’IR pour des sociétés, majoritairement sous-capitalisées, qui ne pourront plus faire face aux charges salariales au-delà de trois mois, constitue une menace de plus pour le tissu productif.


Toutes ces questions et bien d’autres ne peuvent se suffire d’une approche exclusivement comptable comme a tendance à le faire le CVE, ainsi investi des pleins pouvoirs. Il est donc vital d’adopter une stratégie politique englobant une réflexion urgente et légiférer sans tarder sur des questions nodales comme celle relative au dialogue social (code du travail, droit de grève etc…) qui ont jusqu’ici (et bien avant la crise du Covid-19), systématiquement été mises sous le boisseau.


Une approche keynésienne au lieu de l’orthodoxie du CVE

L’Etat va-t-il sortir de sa torpeur qui le réduit à des calculs courtermistes ? Le dé-confinement sera à coup sûr synonyme d’hécatombe pour un grand nombre d’entreprises alors qu’aucune décision n’est venue par exemple interdire, comme cela a été décidé sous d’autres cieux, la distribution des dividendes. D’ailleurs, on le voit bien, les sociétés ne communiquent plus sur cet aspect…


Dans ce contexte où les banques ont montré leur grande réticence à apporter un soutien effectif aux entreprises malgré les garanties réelles ou supposées de l’Etat et l’absence par ailleurs de toute solidarité inter-entreprises, c’est bien la parole politique face aux décisions homéopathiques des technocrates du CVE qui fait cruellement défaut. Il est à ce titre tout simplement intolérable que les partis politiques demeurent à ce point silencieux.


La maîtrise des lignes budgétaires comme seule réponse à la crise qui se profile est donc bien insuffisante face aux enjeux qui guettent le pays.


Dans cet ordre d’idées, il est intéressant d’écouter l’économiste Esther Duflo, prix Nobel d’économie 2019, qui a appelé il y a quelques jours à ouvrir grand les vannes de la dépense publique pour restreindre les ravages économiques de la pandémie de coronavirus, estimant qu’il « n’y a absolument pas à s’inquiéter de la facture » de la crise sanitaire.


Elle a ainsi plaidé pour un système d’imposition « extrêmement progressif », c’est-à-dire qui augmente à mesure que les revenus s’élèvent, afin de financer les systèmes de santé, et de soutenir les ménages modestes.


« Quand on a une grosse crise de demande comme aujourd’hui, il faut injecter des ressources dans l’économie », ce qui suppose pour les gouvernements qui le peuvent « d’emprunter massivement et de stimuler l’économie autant que possible », a-t-elle insisté, défendant donc une approche éminemment keynésienne aux antipodes de la tentation d’orthodoxie sur les déficits envisagée par nos gouvernants.


Un avis aussi partagé par Christine Lagarde, ex-patronne du FMI qui estime plus que nécessaire de taxer l’épargne dormante.


Des idées éminemment politiques qui confirment dans le cas marocain que le CVE ne peut être à lui seul un outil de gouvernance pour le pays au risque de se retrouver face à une perte de cohésion nationale qui se traduirait tôt ou tard par des guerres politiques destructrices.