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15.10.2019 à 11 H 05 • Mis à jour le 15.10.2019 à 15 H 57
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n°536.L’après-Mezouar, moment de vérité pour le patronat

Décapitée, la confédération patronale joue de nouveau son avenir. Mais, par son caractère totalement inédit, la période de transition brutalement ouverte par la chute de Salaheddine Mezouar s’annonce des plus difficiles. En coulisses, Abdelilah Hifdi, président du groupe parlementaire, s’acharne à vouloir prendre la main en créant la zizanie. Qui sera capable de sauver un patronat sans timonier ?

Dans la tragédie qui frappe Salaheddine Mezouar, ce n’est pas tant la violence inouïe ou la légitimité discutable du communiqué des Affaires étrangères portant l’estocade à un de ses anciens chefs qui est l’essentiel. Le coup de grâce, évidemment ordonné par le Palais, renseigne une fois de plus sur la réalité du pouvoir au Maroc qui transcende la logique institutionnelle, d’autant qu’il s’agit pour le pays d’un sujet d’une extrême sensibilité. Sur ce plan, Mezouar n’est qu’un pion éjecté par un système qui l’a fabriqué pour être sorti des clous.


Elu contre nature à la tête du patronat, l’ancien ministre des Affaires étrangères, des Finances, ex-patron d’un parti imposé sur la scène politique, puis porté à la présidence de la COP22, est demeuré de part son parcours, selon les codes du Makhzen, un porte-parole de l’Etat. Impensable donc pour ce commis de l’Etat de ne pas millimétrer ses propos alors que le mot d’ordre pour tous est d’éviter tout soupçon d’ingérence dans la situation aussi complexe qu’historique que vit le voisin de l’Est.


Mais Mezouar n’a jamais été habité par ce principe de responsabilité régalien, ni à contrario, un parangon de la libre-parole, ayant lui-même, à la tête de la diplomatie, tancé sur ordre Hamid Chabat pour ses idées souverainistes sur la Mauritanie.


Autiste, il a mené le patronat au chaos, sans ligne, ni vision, jusqu’à prononcer ces phrases hérétiques et surtout contraires au sens de l’Histoire (une alliance entre junte militaire et islamistes pour sortir l’Algérie de la crise) lors de la World Policy Conference de Marrakech conçue avant tout comme une tribune mondiale pour le Maroc.


En réalité, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. Le couperet est tombé pour éviter toute mauvaise interprétation de la part d’Alger, mais aussi pour mettre fin à la décomposition avancée de l’instance patronale.


Mezouar, démolisseur en chef

L’ « élan pour tous à l’horizon 2021 » promis par Mezouar s’est très vite affaissé. De défection en défection, de couacs en crises, dans les couloirs de la CGEM, on ne pariait plus sur la capacité du président à achever son mandat, pointant ainsi sa responsabilité première dans le désastre. « Beaucoup de gens ont tenté de le raisonner, mais rien n’y fait, il fuit le sujet, ne tranche pas et laisse quelques affairistes lui porter préjudice tandis qu’il se calfeutre dans un mutisme impensable », assurait en juillet dernier un de ses lieutenants, effrayé de voir une CGEM amoindrie dans ses rapports avec les grandes instances nationales. « Le souci n’est plus d’égrener les départs, mais de poser le problème de fond et de savoir pourquoi », lançait aussi un chef d’entreprise qui fustigeait lui aussi « cet entourage isolé des réalités et qui ne cherche qu’à mettre la main sur le patronat pour servir ses intérêts particuliers ».


Résultat, pour nombre d’observateurs, cette « entreprise de démolition », bâtie sur le clientélisme, avait sérieusement entamé la confiance envers une institution censée être à la pointe des grands sujets de l’heure, des enjeux stratégiques… « La CGEM est devenue inaudible dans ses rapports avec le gouvernement et son groupe parlementaire n’est plus que l’ombre de lui-même tant ses rangs se sont clairsemés », ajoutait un membre du bureau qui avouait même qu’en son sein, « c’est la division qui règne ». Et d’ajouter, « la grosse tourmente que vit Mezouar n’est pas finie… ». Des propos prémonitoires aujourd’hui confirmés.

 

Après le départ dommageable du vice-président Faïçal Mekouar, Mezouar a tenté de gagner du temps. La grand-messe de l’Université d’Eté devait tourner la page de mois d’errances et permettre à ce mandat démarré en chicane d’arriver à son terme sans plus de dégâts. Mezouar en est sorti presque euphorique, ce qui explique peut-être qu’il se soit ainsi comporté en chien fou à Marrakech…


Une situation inédite

Désemparé, ce qui reste de décideurs à la CGEM est face à une situation inédite et doit dans la précipitation interpréter au mieux les statuts du patronat pour en assurer la continuité. Inédite, d’abord compte-tenu de la vacance totale de sa direction. Au gouvernail par défaut, Jalal Charaf, nommé tout récemment directeur général délégué après le départ de Fadel Agoumi, n’est pas encore totalement investi de ses pouvoirs, tandis que le bureau installé par Mezouar est de facto devenu illégitime.


Selon l’article 19 des statuts de la confédération en vigueur depuis 2016, «  en cas de cessation définitive de fonction du président en raison d’un décès ou d’une démission ou de tout autre cause entrainant une absence ou un empêchement permanant, le Conseil d’administration est tenu de convoquer dans les trois mois de la vacance du poste de président, l’Assemblée générale ordinaire afin d’élire un nouveau président et un nouveau vice-président général. A défaut, la convocation peut-être faite à la demande d’un tiers des membres du Conseil national d’Entreprise ou d’un cinquième des membres de la CGEM disposant du droit de vote ».

 

Jalal Charaf a d’abord invité par mail les membres du bureau et le groupe parlementaire à une réunion d’urgence le 13 octobre à 21 heures dans une ambiance électrisée, avant de se raviser dans un second mail disant que la réunion avec le groupe parlementaire présidé par Abdelilah Hifdi se fera ultérieurement. De quoi mettre le feu aux poudres alors que la lutte d’influence pour désigner un président intérimaire bat déjà son plein.


Hifdi, le loup dans la bergerie

Pendant que Mezouar naviguait hors sol, c’est bien Hifdi qui a rempli presque tout l’espace, jouant des coudes pour mater les régions en piétinant les règles dans le but de s’assurer un réservoir de voix à glaner dans le futur, et consolidant sa mainmise sur un groupe parlementaire qu’il a taillé pour satisfaire ses propres desseins en menant le coup de force contre Neila Tazi.


Cette dangereuse montée en puissance de l’ancien disciple de Driss Basri est le fruit d’une ambition qu’il ne cache plus depuis la fin de mandat de Meriem Bensalah-Chaqroun, même s’il s’en défend à chaque fois avec véhémence. N’avait-il pas caressé l’espoir de la remplacer à la tête de la CGEM avant qu’il ne se désiste devant la candidature de Mezouar ? Il n’a du jeter l’éponge que faute de soutiens, remisant à plus tard son assaut, mais rongeant son frein en coulisses.


Abdelilah Hifdi lors de la conférence de presse consacrée au PLF2019 tenue le 24 décembre à la CGEM. AIC PRESS


S’il joue les trouble-fêtes en prenant des décisions en solo comme celle de s’auto-désigner à la « Commission 13 » chargée de l’audit des dépenses budgétaires de la deuxième Chambre, multiplie les interventions dans les médias qui lui sont acquis pour s’imposer à tout prix, c’est que jusqu’ici il a su courber l’échine pour obtenir en toute discrétion l’appui de Moulay Hafid Elalamy (MHE) avec qui il partage au moins un projet, celui d’éradiquer l’héritage Bensalah à la CGEM.


Au sein de l’institution, nombre d’initiés voyaient en Hifdi « une épine dans le pied de Mezouar » qui, toujours indécis a du composer avec celui « qui est à la source de perturbations grandissantes ». Alors que le patronat vit une crise existentielle, il est plus que jamais le loup dans la bergerie…


A cette fameuse réunion d’urgence, il a croisé le fer avec Jaouad Hamri, président de la Commission Ethique et Gouvernance. Ce dernier veut lui faire barrage avec un argument de poids : le groupe parlementaire n’est pas statutairement membre de droit du Conseil d’administration (les amendements prévus dans ce sens ne devaient être discutés que lors de l’AGE de mai prochain), et à ce titre, il n’a pas la légitimité d’émettre un avis dans une telle situation. De quoi freiner celui qui se voit à terme en haut de l’affiche grâce au soutien de MHE. Cependant, cette perspective est peu probable, Aziz Akhannouch n’étant pas du tout favorable à son ascension. « Si MHE lui a toujours fait miroiter d’être un jour à la tête de la CGEM, il sait qu’il n’ira pas jusqu’au bout en raison du veto d’Akhannouch qui ne le porte pas en estime », assure un initié des arcanes du patronat.


Jaouad Hamri, un homme à abattre

La réplique de Hifdi n’a pas tardé. Alors que devait se tenir une seconde réunion composée des vice-présidents et de Hamri au soir du 14 octobre, le site Maghreb Intelligence dirigé par le communicant Karim Douichi, clouait Jaouad Hamri au pilori avec une rare violence. Une opération attribuée à Omar Alaoui, spin doctor attitré de Mezouar qui a suivi son chef dans sa démission, prêtant à Hamri (qui l’avait durement invectivé le jour même au siège de l’instance patronale), la volonté de « tenter un passage en force à la tête de la CGEM » en s’imposant dans des réunions préparatoires à la tenue d’un Conseil auxquelles il n’est pas lui-même convié. Ses partisans, quant à eux, défendent son « approche légitime en tant qu’autorité morale dont la seule préoccupation est une sortie de crise pour la CGEM ». Ainsi lynché, Hamri pourrait lui aussi ajouter son nom à la liste des démissionnaires de la Confédération.


Dans cette ambiance délétère, où les figures tutélaires du patronat sont par ailleurs étonnamment amorphes et que les pièces rapportées par Mezouar ont pour la plupart couru aux abris, « la CGEM a un besoin urgent d’un sursaut moral », assure un de ses administrateurs, visiblement écoeuré par tant de « déliquescence » et par « le manque d’engagement et de sens de combativité de ses membres les plus aptes à se prononcer ».


La tenue d’un Conseil d’administration dans les délais réglementaires de huit jours, initialement prévue le 16 octobre, a finalement été repoussée au 24. D’ici-là, la CGEM est face à elle-même, alors que « la communauté patronale se doit de révéler le visage qui sied à sa représentativité », espère-t-on encore dans ses rangs, le « cosy capitalisme de Casablanca ne pouvant se permettre d’être encore une fois mutique s’agissant de son propre avenir ». La solution pourrait, pourquoi pas, préconisent certains, venir des régions, plus virulentes sur ces questions existentielles en comparaison avec les fédérations sectorielles de la métropole économique, traditionnellement moins revendicatives. De cette périphérie, plus engagée, mais dont les administrateurs ont toujours été marginalisés, pourrait éventuellement émerger une figure apte à personnifier le changement.