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30.07.2017 à 14 H 09 • Mis à jour le 01.08.2017 à 02 H 50
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n°182.Le paradoxe du roi opposant du Makhzen

C’est par un discours de fermeté que le roi Mohammed VI s’est adressé à la nation à l’occasion de la Fête du Trône. Il y décrit un exécutif et des élus motivés par leurs intérêts personnels et promet des sanctions contre ceux qu’il accuse de trahison. Mais c’est au cœur du raisonnement sur la séparation des pouvoirs qu’évoque le souverain que la contradiction est totale

Cela devait être un discours de rupture, la promesse d’une élévation visionnaire tranchant avec la posture usée du dénonciateur des tares de l’administration et de l’incivisme de fonctionnaires pantouflards et de politiques qui profitent du système jusqu’à l’os.


Si les paroles du roi font mouche à bien des égards, le paradoxe est qu’elles viennent de lui en tant qu’arbitre alors que le jeu est biaisé à la base. Cette logique est en réalité intenable. Le Palais omnipotent fait et défait la scène du pouvoir comme il l’entend, adoube certaines élites pour en faire ses affidés, lamine ses contradicteurs et décide seul du cap à prendre. Les officines politiciennes dénoncées par le roi ne sont que le produit de cette réalité.


Comment peut-on exiger dans ces conditions la reddition des comptes de ceux qui sont si souvent portés, alimentés, encouragés, protégés, et sanctuarisés par le Palais, lorsque le partage des pouvoirs institutionnels n’existe pas dans les faits et que l’esprit de la Constitution est systématiquement dévoyé ?


Le Hirak, au centre de l’actualité et révélateur d’une profonde défiance populaire envers le théâtre politique et ses acteurs, n’est expliqué que par le manque d’engagement de fonctionnaires incompétents et indélicats et de politiciens populistes et véreux. Or, ainsi posée, la question de leur responsabilité évacue celle plus grave des mécanismes qui les ont portés aux manettes du pays.


La démarcation que veut tracer l’institution royale avec cet échec collectif souffre d’une contradiction consubstantielle à la nature même du pouvoir. Si le roi dit vrai sur l’état de mal gouvernance de la nation, il prend le peuple à témoin pour tancer les factions de son propre régime, celles dont l’impunité est jusqu’ici garantie par l’ombre de son parasol.


Mohammed VI affirme : « Je mets l’accent sur la nécessité d’une application stricte des dispositions de l’alinéa 2 de l’Article premier de la Constitution, alinéa qui établit une corrélation entre responsabilité et reddition des comptes ».

 

« Le temps est venu de rendre ce principe pleinement opérationnel », ajoute-t-il.


Mais avant d’établir cette corrélation, cet alinéa dit surtout que « le régime constitutionnel du royaume est fondé sur la séparation, l’équilibre et la collaboration des pouvoirs ». Et c’est bien cette première nécessité qui conditionne celle qui suit. Sans elle, tout le reste est vain, malgré l’enfilade des discours de fermeté contre l’opportunisme, l’irresponsabilité et le laxisme des ministères et des élus.


Le mouvement social rifain et d’autres avant lui, comme celui du 20-Février, sont l’expression de l’absence de contre-pouvoirs institutionnalisés. C’est pourquoi leurs revendications les plus élémentaires finissent par exploser dans la rue. Il ne suffit pas de décréter que l’administration doit être au service des citoyens si celle-ci ne rend jamais de compte face à une justice qui est tout sauf indépendante, ni à des élus que seul l’adoubement par l’achat des âmes propulse au statut de représentants du peuple.


Mohammed VI reconnaît que « le modèle institutionnel marocain (…) est resté, en grande partie, lettre morte, car l’application menée sur le terrain reste insuffisante ». Comment peut-il en être autrement quand les prérogatives du gouvernement sont rognées par le Palais et que la régionalisation avancée promise depuis dix ans est en panne ? N’est-il pas compréhensible dans de telles circonstances de voir le citoyen s’en remettre au « roi sauveur » pour demander réparation ou de constater que les élus et les plus hauts responsables de l’Etat se retranchent derrière le Palais et lui impute la responsabilité en temps de crise ?


« Je suis pleinement et fermement attaché au respect des attributions des institutions et au principe de séparation des pouvoirs », affirme le souverain, mais dans le même temps, il affranchit de facto le corps sécuritaire de toute responsabilité dans la gestion des événements du Rif. N’est-ce pas à la justice et aux instances d’intermédiation d’en faire le constat en toute neutralité comme il va de soit en démocratie, d’autant que des enquêtes ont été promises face aux soupçons de violations répétées des droits de l’Homme et d’atteinte à la dignité des citoyens ? Qu’il existe ou pas des visions différenciées au sein des instances de sûreté de l’Etat n’est pas le problème, c’est de leur contrôle qu’il s’agit en définitive.


On en revient alors toujours à l’essentiel. Pour que la monarchie ne soit plus seule à être en première ligne face aux bourrasques, il ne faut pas non plus qu’elle soit seule à décider du devenir de la communauté. Ce principe est le fondement même de la démocratie. Tout autre chemin de traverse ne mènera qu’à la confrontation et aux désastres.