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17.01.2023 à 16 H 30 • Mis à jour le 17.01.2023 à 16 H 40 • Temps de lecture : 8 minutes
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n°844.Rapport Kroll et notes blanches de la DGSE : les faux scoops de Laurent et Graciet pour faire chanter Rabat

Le parquet de Paris a requis un an de prison et une amende de 15 000 euros contre les ex-journalistes français Eric Laurent et Catherine Graciet accusés d’avoir tenté en 2015 de faire chanter le Roi Mohammed VI par la menace de faire paraître un ouvrage à charge contre le royaume. Les éléments qu’ils avaient tenté de monnayer reposaient sur du bluff. Verdict attendu le 14 mars

Près de huit ans après les faits, les ex-journalistes français Eric Laurent et Catherine Graciet ont vu leur procès s’ouvrir le 16 janvier à Paris pour avoir tenté en 2015 de faire chanter le Palais sur un projet de livre proposé au Le Seuil un an plus tôt et présenté à l’époque comme « explosif ».


Un an de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende ont été requis contre les deux prévenus qui ont à nouveau tenté lors de leur audition devant la justice de tourner les faits de chantage en proposition d’arrangement financier émanant du royaume.


Eric Laurent, l’ancien reporter de Radio France et du Figaro Magazine est accusé d’avoir réclamé 2 millions d’euros pour renoncer à publier des « informations embarrassantes » sur la monarchie. L’ex-journaliste, aujourd’hui âgé de 75 ans, a reconnu devant le tribunal correctionnel de Paris « une erreur déontologique », « un naufrage » pour avoir « accepté de (s) e laisser entraîner dans cette affaire », mais a réfuté « la moindre infraction pénale ». Quant à sa compère Catherine Graciet, 48 ans, ancienne pigiste du Journal et de Bakchich, auteure de livres sur le Maghreb et la Libye, elle reconnaît que l’émissaire marocain « m’avait séduite avec son offre financière, j’ai plongé et je le déplore ».


Le 23 juillet 2015, Eric Laurent contacte Mohamed Mounir Majidi, le secrétariat particulier du roi pour solliciter un rendez-vous, organisé le 11 août dans un palace parisien avec un émissaire de la monarchie, l’avocat Hicham Naciri.


« Je lui décris le contenu du livre », qui prévoit « d’évoquer des tensions dans la famille royale et des accusations de malversations financières impliquant des entreprises publiques du pays », raconte Eric Laurent, assis sur une chaise à la barre du tribunal. Il prétend alors que c’est l’avocat qui propose une transaction.


« Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé », réplique Me Ralph Boussier, l’un des avocats de l’Etat marocain, pour qui c’est bien Eric Laurent qui « évoque un arrangement ».


Le projet de livre « n’a jamais existé, ils n’ont aucun élément pour l’écrire […] Les révélations qui vont faire trembler le royaume du Maroc : où sont-elles ? Il n’y a rien », argumente-t-il en estimant que les deux journalistes ont vu dans une tentative de chantage « une opportunité » pour « changer de vie ».

 

Un ancien rapport d’audit

Une contre-enquête du Desk, parue en octobre 2015 révélait que les documents qualifiés de « dévastateurs » par Catherine Graciet et Eric Laurent lors de leur entrevue fatidique avec Hicham Naciri au bar de l’hôtel Raphaël se résument à des extraits d’un rapport d’audit du groupe OCP réalisé en 2006 par l’officine américaine Kroll et quelques notes blanches attribuées à la DGSE (contre-espionnage français) dont le contenu, sans grand intérêt avait déjà été publié dans Le Journal près de dix ans auparavant.

 

Rédigé par une quinzaine de consultants et d’auditeurs professionnels, dont deux psychologues, le rapport Kroll est le fruit d’une mission dite d’Independant Business Review (IBR), commanditée par Mostafa Terrab à sa prise de fonction à la tête d’OCP en février 2006. La mission avait été confiée au cabinet Kroll Talbot Hugues et avait duré douze semaines, d’avril à juillet 2006. Catherine Graciet a obtenu les quelques fragments du rapport Kroll fin 2006.


Ce rapport ne fait pas état de malversations, mais pointe des déficits de gestion comptable, l’absence de provisionnel de trésorerie ou de couverture des risques de change, la problématique de la gestion de la caisse interne des retraites, l’absence de stratégie, l’hypercentralisation du groupe ou encore la lourdeur des process décisionnels et la médiocrité de la performance industrielle. L’existence d’un compte spécial de dépenses ou des mécanismes d’intermédiation de vente non conformes viennent compléter le tableau de ce rapport dont les carences observées avaient été totalement corrigées en 2015.


Le financier Charles Thoma avait été d’avril à juillet 2006 le directeur de Kroll Talbot et Hugues. C’est lui qui a dirigé l’audit d’OCP. Thoma corroborait le fait que « le rapport Kroll n’a pas révélé de malversations, mais plutôt une absence de cadre stratégique préjudiciable à l’entreprise ». Il confirmait aussi que ses équipes n’ont pas constaté que le trou de la caisse des retraites de l’OCP serait dû à des détournements au profit de tiers. Pour lui, les difficultés financières d’OCP en 2006 étaient « la cause d’un problème de gouvernance, d’une incapacité à traduire les capacités de l’Office en terme commercial et d’une gestion désastreuse de son ancienne direction ». Il réitère que son rapport a été la base du sauvetage d’OCP opéré par Terrab et non pas « un rapport faisant état de nuisances pouvant impacter OCP ou le pays ». Un avis partagé par Pascal Croset, consultant international pour la transformation stratégique des entreprises. Fondateur du cabinet Praxeo-Conseil, Croset avait été recruté par OCP pour suivre la réforme engagée par Terrab sur la base, entre autres, du rapport Kroll. Il en a réalisé une étude circonstanciée pour la Fondation Manpower Group en 2013. Il a lui aussi compulsé le rapport Kroll et était tout aussi catégorique : « Rien dans ce rapport ne justifie les commentaires cataclysmiques de Graciet et Laurent ».


Des notes blanches pas si secrètes

 Autres éléments agités sous le nez de Naciri par Graciet et Laurent au bar du Raphaël, des notes blanches de la DGSE censées écorner la réputation du royaume. « On les a récupéré de la part des services français, précisément de la DGSE […], la remise des documents s'est passée au moment de la brouille entre le Maroc et la France », avance Graciet pour faire monter la sauce, décrypte-t-on des enregistrements de la conversation mis à la disposition de la justice. Laurent explique longuement qu’il s’agit « de matériaux bruts ». Les deux veulent impressionner leur interlocuteur : les services secrets français auraient une taupe dans l'entourage royal. Pour enfoncer le clou, Graciet évoque même un dîner aux Emirats. Elle cite un document qui contient la mention suivante : « Le jour où j'ai assisté à un dîner à Abu Dhabi… ». « Recruter ce type de source qui évolue dans l'entourage du souverain, cela met des années », rénchérit-elle. « Vous êtes cernés », conclut Graciet à l'avocat.


La réalité est tout autre. Les fameuses notes blanches de la DGSE datent en fait, pour la plupart, de juin 2003 et ont été rédigées dans le contexte des attentats du 16 mai à Casablanca. Il s’agit de six notes, quatre consacrées à Fouad Ali El Himma, à Abdelkbir M’daghri Alaoui et à Driss Basri, et deux citées par Catherine Graciet face à Hicham Naciri, qui concernent le conseiller du roi, André Azoulay. Ecrite en juin 2003, une des deux notes mettant en scène Azoulay relate dans le détail un court séjour de ce dernier à Abu Dhabi. Il s’y est rendu pour intervenir lors d’une conférence organisée au Centre Zayed fermé en août 2003. La première soirée de son séjour à Abu Dhabi, André Azoulay a assisté à un dîner chez Mohamed Khalifa Al-Murar, nationaliste arabe et directeur du Centre Zayed. Était présente l’élite intellectuelle et politique d’Abu Dhabi, ainsi que des membres du cabinet de l’émir du Koweït. Selon la note, « ces derniers ont intelligemment défendu, plutôt justifié, certains actes terroristes qu’ils appelaient “violences légitimes” face à la provocation occidentale et à la répression des régimes arabes. Ils étaient étonnants par leur franchise au point de dire que les attentats de Casablanca sont dus à la pauvreté et au cumul de haine contre une classe politique pourrie ». Un second dîner, cette fois chez un riche homme d’affaires de Dubaï, auquel a assisté André Azoulay ainsi qu’« une dizaine d’hommes du monde du commerce et de la finance » a été l’occasion, pour certains participants, de tenir des propos ouvertement anti-américains.


Ces notes seraient le fruit de discussions informelles d’un informateur marocain de la DGSE avec, entre autres, Hafid Benhachem, à la veille de son départ de la tête de la police nationale. Retranscrites dans un français approximatif, celles-ci ont d’ailleurs fait l’objet de synthèses parues dans Le Journal Hebdomadaire en octobre 2006 sous la plume de… Graciet. Mieux, elles ont été largement exploitées par la journaliste dans son livre Quand le Maroc sera islamiste. Absolument rien ne lie ces vieilles notes au contexte de la brouille diplomatique de 2014 entre Paris et Rabat et ne constituent rien de sensible, que des bribes de conversations éparses et datées.


Si Eric Laurent et Catherine Graciet ont monté en épingle les deux pièces maîtresses de leur supposé projet de livre sur la base de documents qui datent et qui ne sont certainement pas de nature à « ébranler la monarchie », la seule raison qui a pu les pousser à aller au contact du Palais est de tenter de monnayer de faux scoops par la menace.


Evidemment la manœuvre échoue lamentablement. Après la première rencontre parisienne avec l’avocat Naciri, le Maroc porte plainte. Une enquête est ouverte et c’est sous la surveillance d’enquêteurs que les deux autres rendez-vous sont organisés, les 21 et 27 août 2015. Lors du dernier, les deux ex-journalistes signent un accord pour retirer le projet de livre contre 2 millions d’euros. Avant d’être interpellés avec chacun 40 000 euros en liquide.


Ils apprennent alors que les trois rencontres ont été enregistrées par l’émissaire du roi. Confronté lors du procès à la retranscription du premier rendez-vous, où il propose activement une somme, Eric Laurent prétend devant le juge que : « cet enregistrement est un faux ».


Le verdict sera rendu le 14 mars.

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