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08.06.2017 à 11 H 22 • Mis à jour le 08.06.2017 à 11 H 22
Par
Reportage

Al Hoceima : la stratégie de l’étouffement et des représailles impose le silence

Afin d’éviter d’être identifiés, certains manifestants du Hirak se voilent le visage lors des rassemblements nocturnes. LOUIS WITTER / LE DESK
Dans le Rif, à Al Hoceima, la contestation prend une nouvelle tournure depuis quelques jours, où le face à face entre manifestants et forces de l’ordre se joue à quelques rues. Mais depuis la purge qui a étêté le mouvement et la pression policière devenue de plus en plus forte, un sentiment de crainte a gagné les esprits. Nombre d’activistes évitent désormais de s’afficher et fuient la presse de peur de représailles

De notre envoyé spécial à Al Hoceima


La prière vient de se finir ce mercredi 7 juin dans le quartier de Sidi El Abid d’Al Hoceima lorsque les premiers slogans du Hirak se font entendre. « Mohcine ! Zafzafi ! » entonnent les manifestants pacifiques, qui rejoignent un terrain vague sur les hauteurs de la ville.


Comme chaque soir, un imposant canon à eau et des dizaines d’hommes des forces anti-émeutes quadrillent la place en contrebas ainsi que ses accès, sur laquelle plus d’une centaine de personnes étaient rassemblées la nuit précédente. Au coin de chaque rue, des policiers en civil ou casqués filtrent les entrées des véhicules et détournent les taxis des axes principaux, empêchant ainsi les quartiers voisins de rejoindre l’artère principale.


Malgré la forte pression des autorités, la foule s'est de nouveau rassemblée au coeur du quartier Sidi El Abid le 7 juin au soir. LOUIS WITTER / LE DESK


Les contestataires, qui s’étaient retrouvés sur cette même place la veille au soir, se retrouvent face à une ligne d’agents, protégés derrière leurs boucliers. Lentement, ces derniers avancent au pas, repoussant dans l’agitation les habitants qui s’éparpillent dans les ruelles adjacentes, continuant à crier des slogans. Mais dans la nuit, derrière la montagne, vient la réorganisation.


De toutes parts, des lumières s’allument : les jeunes s’éclairent dans les chemins escarpés à l’aide de leurs téléphones portables. Des appels à chuchoter circulent à voix basse, le silence devient pesant, entrecoupé du seul son des pas sur les pierres. Le groupe, voulant contourner par les rochers le blocage des rues, doit progresser sans un bruit pour éviter d’être repéré. C’est finalement sur l’une des routes qui cercle la ville que tous les manifestants se rejoignent.


Pour éviter les contrôles de police placés aux entrées de la ville, les activistes empruntent des chemins de traverse. LOUIS WITTER / LE DESK


Face à eux, plusieurs camions de police entourés d’une cinquantaine d’hommes en tenue allument leurs phares et leurs moteurs. Les jeunes, d’une moyenne d’âge de vingt ans environ, s’asseyent en travers de la route, persuadés que les forces de l’ordre vont tenter d’avancer. Ca n’est pas le cas. Le face à face dure plus d’une heure, jusqu’à la dispersion à l’heure légale, aux cris de « à demain ! ». En quelques minutes seulement, la route se vide, les policiers s’engouffrent dans leurs fourgons et rentrent, gyrophares allumés.


Le silence et la peur gagnent les esprits

Depuis l’incarcération de Nasser Zafzafi et les arrestations subies par les figures médiatisées du Hirak, le mouvement d’Al Hoceima ne connaît pas de leader identifié clairement. Tour à tour, des jeunes ont ce soir pris la parole, ont mené la foule, ont organisé la marche en se concertant. Mais dans les esprits essaime la peur de voir ceux qui parlent à la presse être arrêtés ou convoqués au commissariat comme ce fut le cas pour Nawal Benaissa.


Si les habitants d’Al-Hoceima répondent bien volontiers à toutes les questions, ils sont en revanche bien plus réticents lorsqu’il s’agit de faire une interview ou de dresser le portrait de leur engagement. « Une interview ? Ca n’est pas possible, ils vont voir mon nom, mon visage, ils vont m’arrêter si je parle » dit l’un d’entre eux, à la fin de la manifestation. Et quand l’un veut bien témoigner, de sa vie ici, « du travail qui manque » et de ses revendications, il se ravise quelques secondes après, par peur des représailles sur lui et sa famille. Parmi les jeunes présents ce soir, nombreux sont-ceux à s’être masqués le visage. « Ils filment là bas, regardez ! C’est pour identifier les gens ! » note un manifestant en pointant du doigt la ligne resserrée de policiers qui lui fait face, en réajustant son t-shirt sur son visage. Cette peur de parler, de s’exposer, inaugure le début d’une nouvelle stratégie, celle de l’étouffement. « La presse internationale, il ne faudrait pas qu’elle parle trop de ce qui se passe ici, ça ne donnerait pas une bonne image, alors ils mettent la pression à ceux qui parlent » analyse Y., un militant du Hirak après la dispersion du rassemblement, « mais nous attendons l’été. Nos proches de l’étranger vont venir nous soutenir, espérons que ça fasse un peu plus parler des évènements » conclue-t-il, déterminé à ne pas s’arrêter de marcher pacifiquement chaque soir.